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Stefan : "En Allemagne aussi la situation des hôpitaux publics est dramatique"

Igor Krasno

Stefan : "En Allemagne aussi la situation des hôpitaux publics est dramatique"

Igor Krasno

La pandémie du Covid-19 ne cesse de progresser et c’est pourquoi il est important de ne pas oublier que la situation que nous vivons est internationale. En Allemagne la situation semble être moins urgente qu’en France ou encore en Italie. Pour autant, qu’en est-il ? Nous avons rencontré Stefan et Baran, militants et membres du comité éditorial de Klasse Gegen Klasse, journal partenaire de Révolution Permanente et membre du réseau international La Izquierda Diario.

Stefan, Baran, vous habitez à Berlin et à Munich. Pouvez-vous nous raconter où en est la crise sanitaire en Allemagne ? Quelles mesures ont été prises ? Pensez-vous que l’Allemagne se prépare à vivre une situation similaire à la France, l’Italie ou l’Espagne ?

Baran : Pour le moment 48 582 personnes ont été infectées par le virus et 325 décès ont été comptabilisés en Allemagne. D’après l’institut Robert Koch, institut fédéral de recherche médicale, la courbe des personnes infectées va encore augmenter. En effet, le nombre de décès est bas en comparaison avec d’autres pays, mais il est difficile d’estimer comment les chiffres vont évoluer, étant donné que c’est un nouveau virus. Actuellement, la possibilité de développement d’un vaccin fonctionnel avant 2021 n’est pas réaliste.

Dans cette situation, l’Allemagne a, par étapes, toujours plus restreint la vie publique. Dans son premier discours Angela Merkel caractérisait la situation comme étant « le plus grand défi depuis la deuxième guerre mondiale » et comparait la situation avec celle de l’après guerre où les villes allemandes détruites par les bombardements devaient être entièrement reconstruites. Quelques jours après, le 22 mars, elle annonçait le confinement général qui est entré en vigueur le 23 mars. Ces limitations de sorties étaient déjà actives en Bavière, qui est en confinement depuis le 20 mars. A Munich, par exemple, des voitures de police et des ambulances diffusent des annonces demandant aux gens de rester chez eux.

Stefan : Il est important de préciser que l’Allemagne a un fonctionnement fédéral, et c’est également le cas pour les systèmes de santé. Presque toutes les régions allemandes ont adopté des réglementations différentes en ce qui concerne la manière de faire face à la crise sanitaire mais aussi en terme de mesures répressives. Alors que dans toute l’Allemagne a été décrétée « l’interdiction des contacts » (ou distanciation sociale en France) et que les rassemblements de plus de deux personnes ont été interdits, il y a des régions où des règles plus strictes ont été mises en place. La Bavière, connue pour son appareil policier violent et autoritaire joue le rôle « d’avant-garde » en la matière mais des villes comme Berlin, pourtant dirigée par un gouvernement d’union des partis de gauche, ont également durci les mesures fédérales en imposant l’obligation d’avoir sur soi des papiers d’identité. Cela a déjà été utilisé pour réprimer les migrant.e.s, dans le cadre de contrôles massifs dans les parcs des quartiers à forte concentration d’émigré.e.s ces derniers jours. La Bavière et Westfalie-nord du Rhin ont déjà fait connaître leur tarification pour le non-respect des règles de confinement avec des amendes allant parfois dans le cas de récidives jusqu’à 25 000 euros et éventuellement des peines d’emprisonnement pour les plus récalcitrant.e.s. Sachant que, comme en France, ce sont principalement les moins bien loti.e.s socialement qui seront concerné.e.s par des amendes.

En dehors des règles de confinement, le gouvernement fédéral a mis en place en priorité le sauvetage des profits des entreprises. Cette semaine, un plan d’aide massif a été annoncé, qui comprend la somme gigantesque de 600 milliards d’euros, dont 156 milliards sont des nouvelles dettes. Pour compléter cela, le Fond Allemand pour la Reconstruction engage 449 milliards d’euros pour soutenir les mesures de l’Etat fédéral. En tout, il s’agit de la somme invraisemblable de 1,2 billions d’euros qui serait consacrée au sauvetage des profits capitalistes. En effet, ces chiffres donnent la nausée, surtout quand on sait qu’il s’agit d’argent public et qu’en comparaison, seulement 3 milliards sont censés financer les besoins sanitaires dans les hôpitaux.

Depuis la France la situation en Allemagne semble être moins critique, surtout quand nous observons le ratio de personnes infectées par rapport au nombre de victimes. Est-ce réellement le cas ? Quelle a été la politique du gouvernement jusque là ? En France, les hôpitaux arrivent à saturation et le gouvernement ne prend pas les mesures nécessaires pour y remédier. Quelle est la situation hospitalière en Allemagne ?

Stefan : Effectivement le nombre de morts en comparaison avec d’autres pays touchés par la pandémie est relativement faible. Une des explications réside dans le nombre important de tests effectués, qui explique que le nombre de morts soit moins important par rapport au nombre de personnes dépistées. Cependant cela n’empêche pas que de nombreux témoignages apparaissent évoquant des pénuries de tests dans des espaces à haut risque ou en milieu hospitalier. Cela tient aussi au fait qu’en comparaison avec l’Italie ou la France, l’Allemagne dispose encore pour le moment de moyens plus importants en termes de matériel médical et de lits.

Cependant, on doit garder à l’esprit le fait qu’en Allemagne aussi la situation de la casse des hôpitaux publics est dramatique. Depuis 1991, 500 hôpitaux ont fermé, le nombre global de lit a baissé de 170 000 unités. La durée moyenne de prise en charge et passée de 17 à 14 jours pour réaliser des économies. On estime que 160 000 postes de soignant.e.s manquent sur le plan fédéral dans les hôpitaux. En plus de cela, l’externalisation est devenue la règle. Dans de nombreuses cliniques, des secteurs aussi importants que le transport des malades ou la stérilisation sont aux mains d’entreprises de services dans lesquelles les salarié.e.s ne sont pas couvert.e.s par une convention collective.

Le système hospitalier est donc saturé. En pleine crise du Corona, des cliniques dans la Saare, région frontalière de l’Alsace, ont dû fermer parce qu’elles ne pouvaient plus fonctionner correctement. Il y a, en général dans les hôpitaux, un manque de masques, de blouses, et de désinfectant, ce qui expose le personnel soignant à un risque plus élevé encore. Quasiment rien n’a été entrepris pour remédier à ce manque. Au contraire, le pouvoir utilise le fait que les hôpitaux sont dans une situation proche de la catastrophe pour assouplir les réglementations du travail en ce qui concerne la durée des services et la cadence avec lesquels ils s’effectuent. Alors que le personnel soignant est déjà trop sollicité, leur charge de travail va être encore alourdie, ce qui rend la situation encore plus dangereuse.

En France, tout a changé brutalement, jusqu’à un état d’urgence sanitaire. Cette soudaineté dévoile la totale impréparation du gouvernement et ses difficultés à maîtriser la situation. Malgré le ton martial et alarmant, le gouvernement se refuse toujours à mettre en place un confinement total : de nombreux.ses salarié.e.s doivent aller travailler au risque de s’exposer au virus. Face à ce danger, de nombreux.ses travailleur.euse.s ont refusé de continuer la production par l’exercice du droit de retrait ou par le recours à la grève. En Allemagne, le droit de grève est très encadré mais il permet tout de même aux travailleur.euse.s de refuser de travailler en cas de risque sanitaire. Les travailleur.euse.s allemand.e.s ont-iels fait valoir ce droit ?

Baran : Les grandes marques de l’industrie automobile telles que Volkswagen, BMW ou encore Daimler, ont arrêté la majeure partie de leur production industrielle la semaine dernière. Certaines entreprises ont commencé à faire livrer ce qui leur restait de masques de protection au secteur hospitalier. Cependant, il n’y a pas encore eu de situation où ces entreprises ont changé leur production pour fabriquer par exemple des respirateurs pour pallier le manque de ce type de matériel dans les hôpitaux. Il n’y a pas eu, pour le moment, à notre connaissance, comme en Italie, de grève massive. Cela vient du fait que, depuis le début, il y a eu un accord au sommet qui instaure une trêve des conflits entre les directions syndicales, les partis, le gouvernement et le patronat, une sorte d’ « union sacrée » qui tient encore pour l’instant. Cette union nationale s’est entendue sur le chômage technique et le plan d’aide économique pour les entreprises.

Dans le secteur de la santé, la dynamique est nécessairement différente du fait des conditions objectives. Le désinvestissement de l’Etat dans l’assurance maladie, la privatisation et l’externalisation ont gravement détérioré les conditions de travail en milieu hospitalier. Il y a depuis une dizaine d’années des campagnes syndicales et des mouvements de grève. Comme par exemple le mouvement à l’hôpital de la Charité à Berlin, qui est un des plus grands hôpitaux universitaires allemands. Les salarié.e.s du groupe Charité Management Facility, qui regroupe tout le personnel non soignant de l’hôpital, se sont mis.e.s en grève à la fin du mois de février pour être réintégré.e.s au même ensemble que les autres salarié.e.s de l’hôpital. Cette grève a été interrompue du fait des première mesures de distanciation sociale prises par le gouvernement dans le cadre de l’épidémie de Corona. Cette décision d’interrompre la grève a été prise en accord avec la direction par la bureaucratie syndicale, en contradiction avec le fait que la majorité des salarié.e.s voulaient continuer la grève.

En ce moment, on assiste à de nombreuses prises de position de syndiqué.e.s dans le milieu de la santé à Berlin et à Hambourg. Ces prises de position reprennent les revendications qu’on pouvait lire sur les banderoles des grévistes des dernières années. Ce secteur est actuellement à l’avant-garde de la classe ouvrière. Cependant, comme partout en Allemagne son action est largement entravée par une bureaucratie syndicale inféodée aux intérêts du gouvernement et du patronat. Avec les partenariats sociaux instaurés depuis des années et renforcés par le pacte signé dans le cadre de la pandémie, c’est la combativité de la classe ouvrière qui est freinée mais sûrement pas stoppée. Les grèves sont encore à venir, cela ne fait aucun doute. Vu les conditions de travail, c’est inévitable. Mais cela produira aussi une confrontation avec les directions syndicales qui veulent à tout prix faire respecter la trêve et l’union nationale. En effet, la grève ne fait pas partie de leur méthode d’action.

En France, le gouvernement incite les salarié.e.s à poser des congés, d’autres sont déclaré.e.s en chômage partiel et reçoivent 84 % de leur salaire net, enfin de nombreux.euse.s travailleur.euse.s précaires (à temps partiel ou intérimaires) ont déjà été licencié.e.s. Pourtant, le gouvernement annonce vouloir éviter les licenciements et a même agité (avant de se rétracter) une possible interdiction de licencier. Qu’en est-il en Allemagne ? Est-ce possible selon vous que des milliers de travailleur.euse.s soient placé.e.s en quarantaine sans salaire ou que les entreprises procèdent à des milliers de licenciements ?

Stefan : « L’interdiction de contacts » décidée par le gouvernement ne vaut naturellement pas pour les entreprises. La majorité du secteur de la vente est à l’arrêt. Les restaurant, les bars et les boîtes de nuit, mais aussi les universités, les écoles et les maternelles ne fonctionnent plus. Pourtant de nombreuses entreprises fonctionnent toujours : dans les entrepôts Amazon, des milliers de travailleur.euse.s s’activent sans respecter les mesures de distanciation sociale si chères au gouvernement, en mettant en danger leur vie. Dans d’autres secteurs, les entrepreneur.euse.s ont réduit le temps de travail des salarié.e.s. 76 700 entreprises ont déjà eu recours à cette méthode et cela concerne des centaines de millier de travailleur.euse.s, peut-être même des millions. Dans ces conditions, les salarié.e.s ne touchent que 60 % de leur salaire normal. La situation chez les précaires (pour celleux qui ont un contrat à durée déterminée, ou sont intérimaires, ou même encore les travailleur.euse.s sans contrat et autres auto-entrepreneur.euse.s) est encore pire. Parmi elleux, nombreux.euse.s sont celleux qui ont déjà perdu leur emploi. Le gouvernement a annoncé ne pas laisser ces travailleur.euse.s sur le carreau, mais la question se pose de savoir comment répartir les aides dans une population salariale si diffuse et avec des statuts si différents. Par ailleurs, étant donné les sommes engagées pour sauver les patrons et leur profits, il semble bien que l’aide proposée soit comme une goutte au milieu de l’océan.

La crise sanitaire va-t-elle aussi déboucher sur une crise économique ?

Stefan : Cela semble inévitable. On ne peut pas encore bien réaliser ce que seront les conséquences de la crise sanitaire, mais ce que montre cette aide gigantesque attribuée aux entreprises, c’est bien que cette crise est profonde, vraisemblablement encore plus dévastatrice que la crise de 2008. La semaine dernière, la valeur de l’index des entreprises allemandes (DAX) a perdu 25 % de sa valeur, puis a regagné une partie de sa valeur après l’annonce de l’aide financière du gouvernement. Cependant, ce regain cache mal la situation précaire du système économique allemand, européen et international. En effet, la chute attendue des chiffres d’affaire, la mise à l’arrêt des livraisons et la fermeture des frontières dans un espace hautement interdépendant et pour une économie allemande qui repose sur l’export, sont dévastateurs et suffiront à mettre à mal l’économie du pays et de la zone. Le gouvernement, avec son aide financière, envoie un signal fort : il va tout mettre en place pour sécuriser les profits. C’est la classe laborieuse qui devra in fine payer les pots cassés, alors même que c’est déjà elle qui paye le plus lourd tribut dans cette crise sanitaire.

Quel programme d’urgence propose Klasse Gegen Klasse pour remédier à la crise ? Comment KGK va s’y prendre pour diffuser largement ce programme ? Est-t-il possible, dans le cadre de la crise sanitaire, d’avoir accès à un public plus large ?

Baran : Face au développement inégal de la pandémie sur le territoire allemand, nous sommes confronté.e.s à des contradictions. Dans notre déclaration, nous avons présenté notre programme d’urgence, et nous nous démarquons du principe médiéval de confinement. Nous savons que les mesures de militarisation nous guettent de nouveau et seront mises en place quand le gouvernement, à la fin de la pandémie, voudra faire payer l’addition de la crise. Il y a pour l’instant une trêve qui empêche les travailleur.euse.s, dans le sens de leur intérêt essentiel, de trouver une issue à la crise. Grace à cette trêve, le gouvernement peut imposer son aide financière de plusieurs centaines de milliards pour éviter au patronat de payer la crise.

Nous voyons actuellement à quel point une alliance centrée sur les profits comme l’UE est en fait un leurre dans ces grandes crises humanitaires. Alors que les frontières sont fermées pour les personnes et les biens vitaux comme les respirateurs, elles resteraient ouvertes pour l’exportation de voitures ou de machines outils. La solution en ce moment se trouve pour les capitalistes du côté du protectionnisme.

A l’opposé nous pensons qu’il est nécessaire de reconvertir la production industrielle sous contrôle ouvrier, pour produire ce qui est nécessaire : des respirateurs, des masques, des blouses de protection et du désinfectant pour les mettre à disposition d’un personnel soignant qui décide lui-même de la manière dont il s’organise. Cette reconversion doit pouvoir profiter aux pays qui en ont le plus besoin comme l’Italie, l’Espagne et les autres pays qui vont être confrontés à la crise sanitaire avant qu’elle ne devienne une catastrophe. Les entreprises qui ne sont pas essentielles et ne peuvent être reconverties, doivent être fermées sans perte de salaire pour les employé.e.s ; l’interdiction des licenciements doit également être imposée. Dans cette perspective le système de santé doit être intégralement nationalisé. La santé et la sécurité des personnels soignants et patient.e.s sont fondamentales et sont en contradiction avec les intérêts capitalistes. Il est donc nécessaire de placer le système de santé hors de portée des patrons. La coordination de la répartition des moyens au lieu d’être nationale, doit être considérée sur le plan international. Du fait que l’Allemagne est une puissance impérialiste qui a accès a de nombreuses ressources, elle doit permettre que la pandémie soit gérée de manière internationale ; à commencer par l’annulation des dettes des pays dépendants en situation de colonialisme moderne et l’ouverture de toutes les frontières aux exilé.e.s.

Stefan : La crise actuelle renforce de manière inédite le constat que la société capitaliste et l’économie de marché ne peuvent assurer ne serait-ce que la survie de millions de personnes. Seul un système de santé centralisé et une restructuration planifiée de l’économie peuvent permettre de surmonter la crise. Cela veut dire que notre programme, d’une économie contrôlée démocratiquement et planifiée socialement, devient une perspective concrète pour beaucoup de gens. Alors que les capitalistes veulent sauvegarder leur profits, nous voulons montrer quel pouvoir créatif la classe ouvrière peut exprimer quand elle prend en main la direction de l’économie et de la société. C’est cette perspective que nous voulons mettre en avant avec notre journal en ligne Klasse Gegen Klasse, pour un programme d’urgence contre la crise sanitaire, qui nous donne les moyens de préparer nos missions à venir. C’est évident que les capitalistes vont tout mettre en place pour que ce soient les classes laborieuses qui payent le prix de la crise sanitaire mais aussi de la crise économique à venir. Et c’est à nous de nous organiser pour que ce soit celleux qui sont responsables de cette crise qui payent le prix fort. Pour cela, nous devons nous opposer à la trêve organisée par les directions syndicales et les partis réformistes. C’est pour cela que nous voulons atteindre des centaines de milliers de lecteurs et les inviter à participer à Klasse gegen Klasse.

Propos recueillis par Igor Krasno

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