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Politique

Nos vies, par leurs profits

Suicides de France Télécom : les anciens dirigeants jugés pour « harcèlement moral »

Ce lundi débutait le procès de la direction de France Télécom, dans le cadre de « l'affaire des suicides », premier procès d'une direction d'entreprise du CAC 40, poursuivie pour « harcèlement moral ». Le procès d'un cas criant de la souffrance au travail engendrée par le néolibéralisme.

mardi 7 mai

Crédits photo : AFP / LIONEL BONAVENTURE - Rassemblement à l’ouverture du procès

Beaucoup se souviennent du choc suscité par de l’immense vague de suicides des employés de France Télécom dans les années 2008-2009 : en seulement deux ans, 19 suicides de salariés et 12 tentatives, sans compter les dépressions. Si les syndicats avaient dès le 14 septembre 2009 saisi la justice, suivis par nombreuses plaintes et alertes, notamment par une inspectrice du travail la même année, c’est seulement aujourd’hui, dix ans après les faits – et le scandale qu’ils avaient déclenché – que le procès de la direction de l’époque de France Télécom, poursuivie pour « harcèlement moral » débute enfin, au TGI de Paris. Pendant les deux mois à venir, seront ainsi jugés Didier Lombard (l’ancien PDG), ainsi que 6 autres responsables de l’entreprise pendant la période 2006-2010, visée par l’enquête. Ce procès, qualifié « d’exceptionnel » ou encore d’ « exemplaire » dans les médias, est en effet le premier qui verra sur le banc des accusés la direction d’une entreprise du CAC 40, jugée pour sa politique de management.

France Télécom, « plan Next » : harcèlement moral et souffrance au travail

Pour le procès, 39 cas ont été retenus par les juges d’instruction – parmi lesquels 19 se sont suicidés entre 2007 et 2010 – et 167 personnes se sont portés partie civile, dont des employés et des proches, témoignant de leurs conditions de travail et particulièrement du harcèlement qu’ils ont subi de la part de la direction, et au service d’un plan bien précis. En effet, dans la ligne de mire des juges, le « plan Next », qui a encadré la privatisation de France Télécom, dans un contexte d’ouverture à la concurrence, et visait à organiser les 22 000 départs « nécessaires » pour « faire basculer l’entreprise dans le nouveau siècle ». Ce contexte économique, de privatisation et d’ouverture à la concurrence, au moment du grand tournant vers internet et les nouveaux moyens de télécommunication, avec notamment l’arrivée de Free sur le marché, constitue la principale défense de la direction qui nie toute méthode de harcèlement organisée envers ses salariés, mais évoque de mauvaises applications personnelles du plan économique de l’entreprise. Hypocrisie assez remarquable lorsqu’on voit les objectifs fixés par le plan... La douceur et la préservation des salariés semblent en effet assez éloignées de toute réalité d’un objectif de 20% de départs dans l’entreprise, plus encore lorsqu’il est formulé par un PDG avec si peu de considération : « Il faut bien se dire qu’on ne peut plus protéger tout le monde. En 2007, je ferai les départs d’une façon ou d’une autre. Par la fenêtre ou par la porte ». Comme le déclare l’un des directeurs de la boîte, « le fait de quantifier un objectif a conduit à ce que chaque responsable se dise “il faut absolument que j’y arrive” ». C’est donc avec cette pression à la « réussite » que le plan a été mené d’une main de fer sur tous les sites de l’entreprise.

Si la direction tente de reporter la responsabilité sur les pratiques individuelles de la part des cadres, elle utilise le même procédé du côté des victimes, bien connu quand il s’agit de suicides de travailleurs : celui d’individualiser leurs suicides, et de les expliquer par des fragilités de caractère ou encore des raisons dites personnelles. Or, dans le cas de cette « affaire des suicides de France Télécom » cet argument est proféré contre tout bon sens, les personnes qui se sont suicidé ayant elles-mêmes pris le soin qu’aucune place ne soit laissée au doute quant à leurs raisons. Comme le révèle le journal Le Monde dans son article de ce dimanche, l’ordonnance de renvoi de la juge d’instruction commence ainsi par une liste de noms des victimes, le moyen dont ils se sont donné la mort, et pour certains, les derniers mots exprimés. Parmi cette liste, on peut lire :
« Michel Deparis, 50 ans, a laissé une lettre : “Je me suicide à cause de mon travail chez France Télécom.” Stéphane Dessoly, 32 ans, s’est pendu : “Je pars à cause de mon travail chez France Télécom et rien d’autre.” Nicolas Grenoville, 28 ans, s’est pendu : “Je ne supporte pas ce job et France Télécom s’en fout.” » ou encore « Rémy Louvradoux, 56 ans, s’est immolé par le feu devant un site de l’entreprise. Didier Martin, 48 ans, s’est pendu : “Le déclencheur de tout cela vient de mon travail.” Dominique Mennechez, 53 ans, s’est pendu. Stéphanie Moison, 32 ans, s’est défenestrée sur son lieu de travail. » Autant de témoignages qui montrent, soit par les raisons explicitement exprimées, soit par le choix du lieu du suicide, qu’aucun doute n’est permis sur la cause de la souffrance qui a justifié cette mise à mort.

Parmi ces employés, la plupart étaient d’anciens salariés de l’entreprise, souvent depuis plus de dix ans. S’est ainsi posée la question de l’insécurité de l’emploi, de la menace perpétuelle de licenciement, pour des travailleurs qui étaient installés dans l’entreprise, s’y investissaient depuis de nombreuses années, et se pensaient à l’abri de ce type de danger. Dans les colonnes du Monde cette semaine, on peut ainsi lire : « On allait voir une personne qui ne voulait pas quitter le groupe ou qui était sur son poste depuis trois ans et on lui annonçait qu’il était placé en "time to move" et qu’il fallait qu’il se trouve un poste. » Les constantes incitations à partir, sous formes d’abord d’encouragements à « avoir un désir personnel » d’évolution professionnelle, d’ambition, ont ainsi beaucoup déstabilisé ces employés. Un cadre explique en effet que « ce qui a augmenté le risque à France Télécom, c’est que ce discours s’appliquait à des salariés très attachés à l’entreprise, à son histoire et à leur métier, avec pour beaucoup une culture du service public très loin de cette rhétorique de l’individu et de son projet personnel ».

En plus de cette constante pression au départ, les conditions de travail elles-mêmes changent. Ce « basculement dans le nouveau siècle » se caractérise en effet chez France Télécom par l’extension de certains postes, qui deviennent ceux vers lesquels sont presque systématiquement dirigés les salariés qui doivent quitter le leur. Parmi eux, ceux des plateformes téléphoniques. Ces postes devenus des postes de prédilection pour l’entreprise, sont parmi les plus difficiles à vivre au quotidien pour les travailleurs, tant la logique de surveillance, de répétition incessante des mêmes taches, de chronométrage, y sont présentes et facilitées.

En bilan de ce plan Next : des dépressions, des suicides, une dégradation immense des conditions de travail, une grande insécurité pour des salariés qui ont perdu leur statut de fonctionnaire… Mais pour l’entreprise, un tel désastre (et même malgré le tollé qu’il a fait) peut cependant être vu comme un succès. En effet du point de vue des profits – seul point de vue qui importe aux yeux de la direction – aucun point noir à l’horizon : « 20 000 emplois ont bien été supprimés à France Télécom ; le groupe a diminué ses coûts et les dividendes ont été augmentés de 40 %, offrant un rendement annuel de 8,50 % à ses actionnaires » révèle ainsi Médiapart. Entre les actionnaires et les travailleurs, France Télécom a fait son choix, choix qui est d’ailleurs celui qui régit toute cette société capitaliste. Car dans ce monde gouverné par la concurrence, quand bien-être au travail rime avec frein des profits ou de la productivité, de toute évidence aucune vie de travailleur ne pèse dans la balance.

Privatisations, casse du service public, destruction de la vie des salariés et des usagers au nom d’une seule loi : le profit

Dégradation des conditions de travail, violence du management dans les entreprises, pression à trouver un emploi et à le garder, quelles qu’en soient les conditions dans une société où le grand taux de chômage est une menace constante pour ceux qui ont « la chance » de travailler... tout cela, qui s’est exprimé avec une violence exemplaire chez France Télécom, est malheureusement loin de se cantonner aux murs et au cas de cette entreprise. En effet, la cruauté et la violence d’un management adapté au néolibéralisme, particulièrement dans le cas de privatisations d’anciennes entreprises publiques, semble au contraire être une habitude dans une société où les dynamiques de profit et l’enrichissement des actionnaires sont devenus les seules lois. Au-delà de la cruauté particulière d’une direction et de ses méthodes de gestion du personnel, cette affaire est représentative de tout un système, le capitalisme, fondé sur l’exploitation sans pitié des travailleurs, l’extraction de tout le profit possible de leur labeur, pour l’enrichissement d’une classe, celle des patrons et des actionnaires, celle de ceux pour qui donner des millions pour « sauver Notre Dame », n’est rien d’autre que donner l’aumône, comme on donnerait quelques centimes à un mendiant dans la rue, et s’acheter une image de héros sur le dos de ceux qu’ils exploitent.

A ces mêmes contextes, à ces mêmes méthodes dans les entreprises, viennent répondre les mêmes conséquences : des dépressions, des burn out, et des suicides sur les lieux de travail qui se multiplient. La Poste et la SNCF sont ainsi parmi les actuels exemples criants de cette logique, et les représentants de ces méthodes de management qui incarnent l’extrême violence du néolibéralisme. Depuis la signature cet été du pacte ferroviaire, qui marque le début du projet visant à « faire de la SNCF une entreprise comme les autres », et après un mouvement de grève de grande ampleur au printemps 2018 chez les cheminots, pression, intimidation, licenciements sont devenus plus que jamais le quotidien des salariés. Et toute tentative de dénonciation ou de soulèvement face à cette situation invivable pour les travailleurs est sévèrement réprimée et étouffée comme le montre le cas d’Eric, cheminot de Paris Nord, menacé de licenciement pour s’être mis à genoux devant ses chefs afin de dénoncer la soumission imposée par la SNCF. À ces conditions de travail répondent, comme chez France Télécom, une inévitable souffrance au travail et les conséquences humaines qui l’accompagnent, dépressions et suicides en premier lieu, comme on le voit chez les employés de la SNCF depuis le début de l’année, et encore hier, avec deux nouveaux suicides de cheminots à Paris.

Dans le contexte où le gouvernement cherche à avancer rapidement sur son agenda de contre-réforme, le service public est massivement attaqué. Alors que les Gilets Jaunes ont réussi à faire reculer partiellement Macron, la date du 9 mai, journée de grève dans la fonction publique appelée par de nombreux syndicats, apparaît comme un point d’appui pour lutter contre ces méthodes et ces conditions de travail, et revendiquer un service public de qualité, afin d’augmenter le rapport de force et faire plier le gouvernement.