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Syrie. Et le gagnant de l’offensive turque est… Poutine ?

C’est le « grand moment » de Poutine en Syrie mais cela ne veut aucunement dire que l’heure de la fin de la guerre a sonné. Au contraire, le Kremlin risque de s’enfoncer dans un bourbier. Les grands perdants : les Kurdes.

jeudi 24 octobre

La première guerre post États-Unis au Moyen-Orient clamaient certains. Peut-être. Ce qui est certain c’est que le grand gagnant pour le moment est le président russe Vladimir Poutine. Après le retrait des troupes américaines du nord-est de la Syrie, qui a symbolisé le feu vert pour le déclenchement de l’offensive turque contre les forces kurdes syriennes, une opportunité en or s’y est offerte pour la Russie de Poutine.

Erdogan, son armée et ses alliés syriens ont mené en quelques jours seulement des attaques réactionnaires non seulement contre les combattants kurdes mais aussi contre la population civile. Des viols, des attaques aux armes chimiques, des bombardements contre des journalistes et habitants, autour de 200 000 déplacés. La liste des nombreux crimes turcs en Syrie semblait marquer le début d’un véritable génocide. Notamment après qu’Erdogan ait annoncé son objectif de modifier durablement la composition ethnique de cette région majoritairement peuplé par les populations kurdes.

Au milieu d’un tollé international et alors que la Maison Blanche était la cible de critiques très dures à travers le monde mais aussi au niveau national, Trump dépêchait de hauts fonctionnaires d’État, dont son vice-président Mike Pence, à Ankara pour tenter de négocier avec Erdogan une « trêve ». Après des allers et retours, cette réunion a réussi à accoucher d’un cessez-le-feu de cinq jours.

Entre temps, les forces kurdes qui se trouvaient dos au mur devant la brutale offensive turque, ont été poussées à passer un accord avec le régime de Bachar al-Assad et son « maître » Poutine. Celui-ci avait observé une attitude ambiguë au début de l’opération turque : tout en appelant à la « retenue », Moscou laissait largement faire la Turquie afin d’accélérer le départ des troupes américaines de la région. Ainsi, très rapidement les forces loyalistes du régime et les soldats russes avançaient leurs positions sur le terrain jadis contrôlé par le Front Démocratique Syrien (FDS) et largement contrôlé par les combattants des Unités de Défense Populaire (YPD) kurdes. Ce n’était que le début de la fin du Rojava autogouverné.

Un accord sur le dos des Kurdes

Poutine a profité de la « suspension » des opérations turques en Syrie, à l’issu de la réunion avec les dirigeants nord-américains, pour se réunir avec Erdogan. Mardi dernier Poutine et le président turc ont annoncé donc un accord qui ne signifiait rien d’autre qu’une victoire importante pour la Turquie. Parmi les principaux points, les armées russe et turque effectueraient des patrouilles conjointes à la frontière turco-syrienne, les forces kurdes devraient quitter le périmètre sous contrôle russo-turc, y compris la symbolique ville de Kobanê, créant de fait la « zone de sécurité » tant revendiquée par Erdogan.

Quant aux forces des YPG, le président turc a affirmé que si elles ne quittaient pas la zone frontalière avec la Turquie, il lancerait des attaques contre elles. De leur côté les autorités russes ont été claires également. Ainsi, le très influent ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov déclarait menaçant : « l’opération [turque] touche à sa fin ; maintenant tout dépendra du respect de l’accord  notamment en ce qui concerne le désengagement des forces et de l’équipement et du retrait des milices kurdes ». Et le porte-parole du président russe, Dimitri Peskov, ajoutait : « Si les forces kurdes restantes ne parviennent pas à se retirer et à retirer leurs armes pour permettre aux gardes-frontières syriens et aux officiers de la police militaire russe de faire leur travail conformément à l’accord [elles seront] écrasées par la machine militaire turque ».

La situation est très claire. Le Kremlin s’est présenté comme un « garant » pour éviter un massacre du peuple kurde en Syrie mais aucunement comme un garant de leur droit à l’auto-détermination. Au contraire, Poutine a utilisé la vie de millions de Kurdes dans la région comme une monnaie de change pour atteindre ses propres buts. Maintenant main dans la main avec la Turquie, Poutine est prêt à imposer ses propres conditions aux forces kurdes. Par ailleurs, bien qu’Erdogan sorte également gagnant avec cet accord, il devient par là même dépendant de Poutine pour sa politique syrienne. Et comme les affaires ne s’arrêtent jamais, Ankara et Moscou en ont profité pour négocier un achat supplémentaire de missiles de défense russes S-400 – de quoi irriter en passant les partenaires occidentaux de la Turquie dans l’OTAN.

La politique russe au Moyen-Orient

Il est très important de pointer que Poutine a réussi à renforcer ses positions en Syrie pour un coût militaire et politique dérisoire. Le fait que le FDS, ancien allié des nord-américains, ait demandé de l’aide de lui-même à Assad et à la Russie l’a positionné dans une situation rêvée. Le départ des nord-américains n’a fait que faciliter la tâche à Poutine. Le Kremlin est devenu clairement l’arbitre de la situation en Syrie, et la Syrie est devenue le régulateur des rapports de forces entre les puissances rivales au Moyen-Orient. Il faut dire les choses clairement : la Russie et ses alliés ont gagné la guerre en Syrie, même si les guerres dans la région sont loin d’être finies.

Quand la Russie a décidé d’intervenir sans aucune ambiguïté dans la guerre civile syrienne pour soutenir Bachar al-Assad il y a quatre ans, on pouvait dire que cette décision répondait à des impératifs stratégiques dans d’autres « zones d’intérêts » pour la Russie (principalement l’Ukraine). L’intervention était tactique. La Russie n’avait pas d’objectifs stratégiques au Moyen-Orient, au-delà du fait de préserver sa base militaire en Syrie.

Cependant, aujourd’hui les plans du Kremlin pour la région semblent être en train de changer. De plus en plus, la Russie essaye de déployer ses intérêts au-delà de la Syrie elle-même, notamment à la faveur du retrait progressif des États-Unis de la région. En ce sens, Poutine est en train de se présenter comme un partenaire central non seulement pour les Kurdes (cette alliance reste très largement tactique) mais même pour des alliés traditionnels des États-Unis comme la Turquie, Israël et même les monarchies du Golfe comme l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. A cela il faut ajouter son alliance (contradictoire) avec l’Iran.

Le bourbier du Moyen-Orient

Tout n’est pas si simple cependant. Les gains de l’intervention russe au Moyen-Orient pourraient très rapidement se retourner contre elle. Devenir un acteur incontournable dans la région imposera des contraintes lourdes à Poutine. En effet, les forces russes pourraient devenir la cible d’attaques de milices islamistes hostiles (Daesh ou Al-Qaeda), mais surtout le Kremlin devra composer avec les intérêts contradictoires de ses alliés ou semi-alliés.

L’accord avec la Turquie par exemple est une victoire pour Erdogan et pour Poutine et une claire défaite pour les Kurdes dans leur lutte pour l’auto-détermination. Cependant, le FDS est loin d’être le seul perdant. Comme expliqué dans Stratfor : « Tout en se félicitant de pouvoir enfin ramener de vastes zones du nord-est sous son contrôle, le gouvernement syrien s’inquiétera sans aucun doute de la présence ancrée de la Turquie sur son sol et des relations plus étroites que la Russie, son protecteur, entretient avec son adversaire de longue date, la Turquie. Et après avoir été froidement écarté des négociations, l’Iran ne verra pas d’un bon oeil non plus que Moscou et Ankara aient essentiellement ignoré ses revendications sur le retrait de la Turquie. Dans le même temps, l’Iran craint que le rôle croissant de la Russie en Syrie ne nuise davantage à sa propre influence dans le pays ». On pourrait ajouter à cette liste, les pays du Golfe qui ne voient pas non plus très positivement le renforcement des positions turques dans la région.

Autrement dit, le retrait des États-Unis va sans doute provoquer d’autres conflits. La Russie deviendra malgré elle le « remplaçant » de Washington. Mais elle n’a pas les ressources économiques, militaires et géopolitiques pour imposer sa stabilité dans la région. Face au retour de Daesh, rien ne garantit non plus que la Russie commence à payer avec la vie de ses propres soldats la lutte contre les courants djihadistes. Trump a pris une décision consciente en décidant de quitter la Syrie ; il sait que la Russie va en tirer profit à court terme. Mais pour lui c’était le prix à payer pour quitter le bourbier du Moyen-Orient. Il espère maintenant y avoir piégé Poutine.




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