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Politique

Primaire populaire

Taubira gagnante : la Primaire Populaire offre une solution de rechange à la gauche néolibérale

La Primaire Populaire voulait « unir » la gauche, surfant sur l’aspiration unitaire autant que la crainte de l’extrême-droite de près de 400.000 inscrits. Finalement, elle a intronisé une candidature de plus et participé, comme attendu, à une tentative de relégitimation d’une gauche institutionnelle en déshérence après ses trahisons successives.

mercredi 2 février

Crédits photo : THOMAS COEX / AFP

Victoire de Taubira dans un scrutin taillé pour sa candidature

Dimanche soir, dans une salle de concert parisienne, la Primaire populaire a rendu son verdict aux allures de conseil de classe. Créditée d’une « mention bien plus » devant Jadot – « assez bien plus » - et Mélenchon – « assez bien moins » - Christiane Taubira est arrivée en tête d’un scrutin de type majoritaire aussi original que peu lisible, favorisant de facto la candidate la moins clivante.

Après des mois de « Primaire populaire », qui aspirait à unir la gauche, surfant pour cela sur une aspiration existante au sein d’une partie du « peuple de gauche », le processus accouche donc finalement d’une candidature supplémentaire. Et dans cette inédite primaire « forcée », dans laquelle la plupart des candidats ont été alignés malgré eux, c’est la seule figure connue à avoir plébiscité la démarche qui triomphe.

Christiane Taubira sera donc candidate à la présidentielle. Si celle-ci jouit d’une aura particulière à gauche, du fait notamment de son rattachement à des lois comme le Mariage pour Tous ou de sa rupture avec le hollandisme sur la « déchéance de nationalité », elle s’inscrit cependant dans la tradition du PS et de la gauche de gouvernement qui a tant trahi. Son parcours, marqué par l’opportunisme et l’allégeance aux institutions du régime, en témoigne, de même que sa participation au gouvernement Hollande, dont le bilan est loin de ce que ses soutiens ou ses détracteurs réactionnaires dépeignent... Et la victoire d’un tel profil n’est pas surprenant au regard du processus qui y a conduit.

Au nom de « l’unité », un processus au service d’une tentative de réhabilitation de la gauche néolibérale

Le lancement dans la course d’un visage « acceptable » de la gauche néo-libérale est loin d’être une surprise à l’issue de la Primaire « populaire ». Si celle-ci s’était construite sur la volonté de « réconcilier les citoyens avec la politique » et de forger « l’unité », ses initiateurs auront tout fait pour lisser les débats politiques de fond, à commencer par le bilan du Parti socialiste au pouvoir, offrant ainsi une plateforme idéale pour chercher à réhabiliter des figures issues de sa galaxie.

La question du programme a ainsi été évacuée d’emblée, remplacée par la publication de 10 mesures. Celles-ci, présentées comme la conclusion d’un « travail de co-construction » de militants issus d’une dizaine de forces politiques, articulent différents thèmes du social à l’écologie se voulant « simples, compréhensibles et facilement accessibles ». Et si, les déclarations de bonnes intentions se succèdent, ici la revendication « d’un emploi et d’un salaire juste pour toutes et tous », là un appel « à redonner le pouvoir aux travailleurs », les solutions proposées restent volontairement floues. Il faudrait par exemple « réhausser le SMIC » et « les écarts de salaires » sans qu’on ne sache ni de combien, ni comment.

Pour ce qui est de rendre le « pouvoir aux travailleurs » il faudra se contenter de davantage de dialogue social avec le patronat et d’« instaurer la représentation à 50% des salariés et salariées dans les CA et les CHSCT pour la fonction publique, et le pouvoir de veto du Comité Social Économique (CSE) ». L’objectif assumé étant de ne pas faire peser une contrainte trop importante, à l’issue du processus « populaire », sur le gagnant du scrutin. Résultat un « socle commun » des gauches et la recherche du plus petit dénominateur commun entre elles.

Une façon, derrière les appels vibrants à l’unité, de ne surtout pas ouvrir de débat sur le fond. Aucune réflexion donc sur le quinquennat d’Hollande, qui après avoir fait campagne contre la « finance » a multiplié les cadeaux au patronat, les attaques contre le Code du Travail, et les mesures autoritaires. Dans ce cadre, difficile de ne pas voir dans la Primaire populaire autre chose qu’une machine à re-toiletter la gauche de gouvernement.

A ce titre, le processus en échec a d’ailleurs été relancé par Anne Hidalgo en décembre.. En énorme difficulté dans les sondages, la candidature du Parti socialiste voyait dans la Primaire populaire un outil pour mettre la pression à Yannick Jadot et EELV, espérant unifier par ce biais les deux forces de centre-gauche. L’irruption de Christiane Taubira a quelque peu déjoué ce plan, mais le résultat reste le même : repeindre en « populaire » une candidate issue de la galaxie du PS.

A gauche, un paysage inchangé mais Anne Hidalgo sous pression après la Primaire

Dans son discours de victoire l’ex-ministre, a souligné dimanche soir qu’il fallait « trouver un chemin […] de façon à rassembler les gauches et leurs sensibilités » et qu’elle prendrait « l’initiative d’appeler les autres candidats ». « Elle les a tous appelés » a précisé son entourage à l’AFP lundi soir. Reste que tous ont décliné l’offre, à commencer par Jean-Luc Mélenchon. » note le Monde. Même son de cloche du côté de Yannick Jadot qui a regretté une « une candidature de plus » ou de Fabien Roussel qui a confirmé, lundi matin, au micro de BFM TV qu’il ne se rangerait pas derrière la candidate de la primaire populaire.

Une conclusion attendue, là encore, en dépit des manœuvres des organisateurs, qui ont redoublé d’offensives pour tenter de contraindre les candidats de la gauche à s’aligner derrière leur processus. Dans une vidéo largement diffusée sur les réseaux sociaux, Samuel Grzybowski assumait ainsi de chercher à construire un « rapport de forces » avec les candidats refusant sa Primaire. L’« entrepreneur social » évoquait notamment comme « leviers » le blocage des parrainages pour les candidats refusant le processus mais aussi la critique sur les réseaux comme arme faire baisser activement la cote de popularité des candidats et ainsi limiter leur accès aux banques…

Cependant, c’est du côté du Parti socialiste que la candidature pourrait avoir le plus d’impact. Si Anne Hidalgo a en effet affiché son refus d’envisager un ralliement, une partie du PS pourrait faire pression en ce sens dans les semaines à venir. Alors que la maire de Paris ne jouit d’aucune dynamique, Christiane Taubira apparaît comme une solution de rechange pour une partie des socialistes. « Si Christiane Taubira grimpe dans les sondages grâce à l’élan de la Primaire populaire, il faudra peut-être en tirer les conséquences pour l’avenir de la gauche. En tout cas, moi, je ne sacrifierai pas toute la stratégie de reconstruction de la gauche pour une seule et unique personne » rapporte ainsi un soutien de Anne Hidalgo, interrogé par France Info.

Dans cette bataille, Taubira compte ainsi sur les sondages pour imposer des ralliements. Ces derniers seront surdéterminés par la perspective de l’après, qui commande toutes les tactiques actuelles. « Pouvoir figurer ensuite dans la recomposition. C’est le but secret de cette élection pour les formations de gauche », note ainsi le politologue Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof, pour Le Monde. Offrir une solution de rechange à un appareil en crise profonde après ses multiples trahisons et attaques contre les classes populaires : si la Primaire populaire a atteint un objectif, c’est donc celui-là.

A rebours de cette perspective, c’est d’une « gauche » révolutionnaire, loin de toute perspective de replâtrage des partis de gouvernement, que nous avons besoin. Un projet capable d’opposer à la voie institutionnelle une stratégie ancrée dans la lutte de classe et dotée d’un programme capable d’offrir une réelle issue aux aspirations des classes populaires et du monde du travail plus en général. A quelques semaines du premier tour, il paraît en ce sens crucial que la candidature d’Anasse Kazib puisse voir le jour pour préparer nos perspectives, non pas les recompositions des appareils de la gauche bourgeoises mais celles des affrontements à venir dans la rue et dans nos lieux de travail.



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