Présidentielle 2022

Taubira, potentielle candidate mais véritable femme du régime

Philippe Alcoy

Taubira, potentielle candidate mais véritable femme du régime

Philippe Alcoy

Casse-tête pour certains, espoir pour d’autres. L’éventuelle candidature de Christiane Taubira fait beaucoup parler, mais il est bon de revenir sur quelques éléments du parcours de cette véritable femme du régime au-delà des fantasmes et des idéalisations.

L’irruption dans la campagne présidentielle de Christiane Taubira, ancienne ministre de la justice sous François Hollande, a provoqué beaucoup de remous. Elle représenterait une énième candidature de l’arc de la gauche sociale-libérale compliquant encore plus la tâche des candidats déclarés à commencer par Arnaud Montebourg et Yannick Jadot ; pour sa part Anne Hidalgo pourrait trouver un intérêt dans une possible candidature de Taubira étant donné que celle-ci s’est dit favorable à sa « primaire populaire ». Elle pourrait être un problème aussi pour Jean-Luc Mélenchon. Cependant cette candidature potentielle soulève des espoirs dans une partie de l’électorat de gauche, pouvant toucher même jusqu’à certains secteurs des classes populaires notamment les personnes racisées. Taubira jouit en effet d’une certaine popularité auprès des racisés et de la jeunesse, notamment après sa prise de positions à l’égard de la famille Traoré lors de l’émission « Quotidien » de Yann Barthès en juin 2020.

Cette sympathie dont bénéficie Taubira auprès d’une frange de la population sensible à la question antiraciste est due au fait que Taubira a elle-même été souvent la cible de campagnes hostiles de la part de secteurs réactionnaires de la société. En effet, Christiane Taubira a été ministre de la Justice sous la présidence de François Hollande de 2012 à janvier 2016. Pendant cette période elle a subi beaucoup d’attaques de la part de la droite et de l’extrême-droite. Parfois ces attaques prenaient un caractère ouvertement raciste ; parfois le caractère raciste de celles-ci était plus sournois. Bien qu’elle ait souvent été accusée de « laxisme » (nous y reviendrons), c’est notamment à l’époque du vote de la loi sur le « mariage pour tous et toutes » qu’elle a vu l’hostilité de la part des secteurs les plus réactionnaires s’approfondir. Disons en passant que bien que cette loi impliquait un progrès pour les droits des personnes LGBT, elle a été amputée de plusieurs revendications importantes du mouvement LGBT comme la PMA.

Cependant, malgré ce vernis progressiste, la figure de Christiane Taubira est beaucoup plus problématique si l’on l’analyse depuis une perspective défendant les intérêts de la classe ouvrière et des secteurs opprimés de la société. En effet, sa carrière est marquée largement par une fusion totale avec le régime antidémocratique et raciste de la Ve République et plus en général avec les intérêts de l’Etat impérialiste français. Nous revenons ici sur quelques éléments déterminants de la carrière politique de cette véritable « femme du régime ».

De l’indépendantisme à la fusion avec le régime

Les attaques à l’égard de Taubira témoignent du racisme profond installé dans la société française, notamment parmi ses « élites » ; un racisme qui est intrinsèque au caractère impérialiste et colonialiste de l’Etat français, un racisme fonctionnel aux intérêts des capitalistes français pour diviser les travailleurs et les opprimés. Un racisme tellement profond qu’il s’attaque même aux personnes racisées servant les intérêts de ce régime, comme on a pu le voir aussi dans le cas de l’ex-porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye et comme cela était le cas de Christiane Taubira.

Cependant, malgré l’aura de « progressisme » que Taubira a réussi à entretenir, elle est en réalité une vraie politicienne professionnelle, une vraie « femme du régime ». En dépit du fait qu’elle ait commencé sa vie politique dans les années 1970 au sein des rangs de l’indépendantisme guyanais, elle est devenue une politicienne professionnelle du régime depuis au moins 30 ans. C’est l’arrivée de François Mitterand au pouvoir en 1981 qui marque un tournant pour elle et son engagement indépendantiste. « Incontestablement, l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981 constitue une césure (…) Il existe encore par-ci par-là des manœuvres sournoises ou des passe-droits, mais il est incontestable que depuis 1981, de vrais espaces de liberté ont été ouverts », déclare-t-elle lors d’une interview sur les relations entre la France et la Guyane.

Ainsi, elle s’adapte peu à peu au régime en essayant d’y trouver sa place. En 1992 elle fonde un parti politique, Walwari, qui n’est rien d’autre qu’une coquille vide dirigée par elle, son mari (Roland Delannon) et d’autres membres de sa famille. Elle réussit à se faire élire députée de la Guyane en 1993 et rentre à l’Assemblée Nationale où elle intègre un groupe parlementaire dénommé « République et liberté » qui rassemble des députés de droite comme de gauche dont Bernard Tapie, qui restera longtemps un allié pour elle. L’un de ses premiers actes politiques en tant que députée sera de voter la confiance au gouvernement de droite d’Edouard Balladur et le budget présenté par Jacques Chirac.

Dans son autobiographie elle explique ce soutien en affirmant que « rien dans ce discours [celui de Balladur] ne constituait un élément rédhibitoire à mon vote ». Une position assez « étrange » pour une indépendantiste et une « socialiste ». En réalité cela montre qu’à l’époque elle était déjà devenue une politicienne professionnelle complètement intégrée aux marchandages politiciens du régime.

Taubira à la tête du ministère de la Justice de Hollande

Mais ici il ne s’agit pas juste de « ressortir de vieux dossiers » mais de discuter de la signification des mots de Taubira par rapport à ce qu’elle représente et ce qu’elle est vraiment. Et pour cela il est intéressant de revenir rapidement sur son passage à la tête du ministère de la Justice pendant près de 4 ans.

En effet, la Justice est l’une des institutions les plus répressives et réactionnaires de l’Etat capitaliste. C’est cette même « justice » qui non seulement garantit l’impunité des membres des forces de sécurité, qui garantit également l’impunité des « délinquants en col blanc » mais aussi qui réprime et enferme les travailleurs, les pauvres en général et en particulier les jeunes des quartiers populaires, notamment les racisés. C’est une institution fondamentale pour entretenir le racisme systémique qu’une large frange de la société dénonce aujourd’hui en France.

C’est à la tête de cette institution que Taubira était, et de laquelle elle a démissionné quelques mois seulement avant la mort d’Adama Traoré. Et contrairement aux fantasmes de la droite et de l’extrême-droite, Taubira n’a nullement été une ministre « laxiste ». Dans un article détaillé de Libération sur les « fantasmes » de la droite par rapport au supposé « laxisme » de Taubira on peut lire qu’« au 1er décembre 2015, on comptait 66 818 détenus (dont 48 235 condamnés). Soit sensiblement les mêmes valeurs qu’au 1er juin 2012 : 66 915 détenus dont 50 159 condamnés ». Sur les permissions et les « peines alternatives », on lit dans un article de Marianne : « 57.629 permissions ont été accordées en 2011, contre 48.481 en 2014, soit un recul de 16% sous la gauche. Et si 339 détenus avaient profité à l’époque de cette occasion pour se faire la belle, ils n’étaient plus que 228 trois ans plus tard.

Enfin, Le Nouvel Obs, paraphrase le bilan du Syndicat national des directeurs pénitentiaires (SNDP) qui affirmait qu’« il est inexact de qualifier de laxiste le mandat de Christiane Taubira place Vendôme (…) Les directeurs de prison observent par ailleurs que si Christiane Taubira se voulait "profondément réformiste dans le fonctionnement et l’état d’esprit" de l’institution pénitentiaire, son bilan est pourtant "essentiellement quantitatif" avec des créations de postes, qui constituent des "rattrapages appréciables" ».

Tout cela démontre que le mandat de Taubira en tant que ministre de la Justice rentrait totalement dans la norme et la normalité répressive de l’Etat impérialiste français. Autrement dit, il n’y a pas seulement des « fantasmes » à droite sur le mandat « laxiste » de Taubira à la tête de la Justice, il existe également une « idéalisation » parmi ses sympathisants de gauche qui imaginent qu’elle a eu une politique moins répressive.

Contre la récupération et les tentatives de déviation de la lutte antiraciste

Le fait que Taubira soit une femme politique noire donne un caractère spécial à sa potentielle candidature vis-à-vis du mouvement antiraciste. Et elle et son équipe en sont conscients. En effet, même si les ambitions de Taubira vont bien au-delà, il est indéniable que sa candidature potentielle et ce qu’elle incarne pourrait avoir comme conséquence de coopter une partie du mouvement antiraciste et de le canaliser vers une voie institutionnelle, mais aussi d’arrondir ses angles et d’affaiblir la radicalité qui s’est exprimée à plusieurs reprises dans les rues contre le racisme et les violences policières. En effet, elle pourrait utiliser son image « progressiste » auprès d’un secteur des sympathisants de gauche pour mettre en avant un discours « républicain » de conciliation avec les institutions réactionnaires du régime et avec des secteurs des classes dominantes qui voient dans la lutte antiraciste un danger.

C’est en ce sens que ce serait une erreur grave pour ceux et celles qui se battent contre les oppressions et l’exploitation de faire confiance à des hommes et des femmes qui défendent ce même système. Plusieurs militants au sein du mouvement antiraciste ont très correctement dénoncé les tentatives de récupération d’associations liées aux partis du régime comme SOS Racisme et autres. Mais Taubira ne se différencie en rien d’elles, au contraire.

L’Etat impérialiste français a été construit sur la base du colonialisme et l’oppression d’autres peuples en Afrique, en Asie, en Océanie et en Amérique. Le racisme est fondamental pour créer et maintenir des divisions au sein des classes exploitées et opprimées. La police et les forces de sécurité en général sont des institutions réactionnaires sur toute la ligne dont la seule fonction est la protection des intérêts des capitalistes ; elle ne peut qu’être raciste comme institution, et cela au-delà des opinions de ses membres individuels. C’est pour cela que la remise en cause de la violence policière et raciste comporte un potentiel de remise en cause de tout le système d’exploitation capitaliste. Christiane Taubira, même si racisée et issue d’une colonie française, demeure une politicienne qui a dédié (et dédie) l’essentiel de sa carrière à protéger les intérêts de ceux qui nous oppriment et nous exploitent. Elle n’est clairement pas une alliée.

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