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Politique

Élections européennes

Taux de participation en hausse : la crise de représentation n’est pas refermée

Le « bond » de la participation a constitué la première surprise de ces élections européennes. Cette participation exceptionnelle est agitée pour relégitimer les institutions européennes et la « vie démocratique ». Cependant la crise politique est loin d’être refermée.

lundi 27 mai

Les élections européennes sont depuis leur création en 1979, à une rare exception près, plus délaissées par les électeurs à chaque nouveau scrutin. Dans un contexte de délégitimation historique d’une Union européenne dans l’impasse, qui laissait plutôt présager à nouveau une abstention record, les élections de 2019 ont pourtant été marquées par une hausse inattendue de la participation. A l’échelle de l’UE, elle est passée de 42,5 % en 2014 à 50,2 %, constituant la première hausse réelle de la participation depuis 1979. Cette baisse de l’abstention n’a pas tardé à être célébré par une partie des élites comme un signe de relégitimation de l’Union Européenne et ses institutions.

Ainsi on a pu lire Jean Quatremer dans Libération saluer une « mobilisation des électeurs [qui] renforce la légitimité démocratique européenne, montre une européanisation de la vie politique européenne, les enjeux nationaux et européens étant de plus en plus concordant (environnement, migration, économie, sécurité, menaces extérieures), et la prise de conscience, après le Brexit, de la fragilité de la construction européenne. » De même, dans son éditorial de lundi, le journal Le Monde note à propos de la hausse de la participation, pointée comme la première surprise des élections : « En dépit d’une campagne démarrée tardivement et assez peu pédagogique, l’Europe a en définitive beaucoup intéressé les citoyens. Sur les grands sujets du moment (l’écologie, le pouvoir d’achat, l’immigration), l’Union européenne apparaît comme le niveau pertinent d’intervention, qu’on approuve ou non son action. La prise de conscience de la globalisation, relativement tardive en France, est en train d’opérer. ». Ces quelques points gagnés en terme de participation seraient-ils ainsi significatifs de la fin de la crise politique de l’Union européenne et de ses démocraties libérales ? On peut en douter.

A trop tenter de sauver ce système démocratique pourrissant, journalistes et politiques en viennent à célébrer une participation culminant pour la première fois depuis trente ans à ...50 %. L’abstention reste massive pour ce scrutin, pour lequel près d’un électeur sur deux n’a pas jugé utile d’aller déposer un bulletin dans une urne.

Toute nuance faite, ce regain de mobilisation électorale n’en reste pas moins notable. Il est le témoin du contexte de polarisation aiguë et de politisation qui traverse un grand nombre de pays européens. Plus qu’européens, ce sont les enjeux nationaux qui ont été au centre des débats à l’aune de ces élections dans un certain nombre de pays. En France en particulier la mobilisation des Gilets jaunes, qui constitue le plus long mouvement social de ces dernières décennies a été à la source d’une repolitisation à large échelle des franges plutôt enclins à l’abstention. Après six mois de manifestations à chanter « Macron démission », et compte tenu de l’impasse stratégique des Gilets jaunes, les élections européennes ont joui dans une certaine mesure d’un effet anti-Macron accentué par l’engagement à titre personnel du Président de la République.

A l’approche des Européennes a émergé sur les réseaux sociaux le mot d’ordre de « vote contre Macron », repris par un certain nombre de figures des Gilets jaunes. En réalité, cette remobilisation électorale, tout comme la victoire du RN résulte plus d’un débouché en négatif contre la politique de Macron, qu’un vote de conviction. Le journal l’Opinion insiste sur ce point : « Le mécontentement politique du pays va être attisé par ce résultat, met toutefois en garde Jérôme Jaffré : Vous n’aimez pas Macron ? Vous ne voulez pas Le Pen au pouvoir ? On vous propose donc pour 2022 un affrontement Macron/Le Pen… » Une situation de nature à mécontenter de nombreux Français. A moins qu’une nouvelle offre n’émerge d’ici là.

En cela, on peut difficilement considérer ce phénomène comme une revivification démocratique autorisant une quelconque relégitimation de l’UE et ses institutions. Ces élections ont en outre été marquées par un approfondissement de la crise des partis traditionnel. En France ces élections ont permis au Parti Socialiste, moribond depuis 2016, de sauver les meubles avec la liste Parti Socialiste – Place Publique menée par Raphaël Glucksmann qui a récolté 6,2 % des voix. Le paysage politique hexagonal voit en outre se confirmer l’effondrement du bipartisme via l’écroulement de son deuxième pilier : la droite traditionnelle incarnée par le parti Les Républicains, héritier de l’UMP, et de la réunification de l’UDF et du RPR avant lui. La liste de François-Xavier Bellamy, prise en tenaille entre LREM et RN, tombe loin des 13% annoncés et finit à 8,5%, ouvrant une bataille pour l’hégémonie du centre-droit au sein de LR.

Le retour du spectre de la Révolution en France incarné par le soulèvement des Gilets jaunes, n’a ainsi paradoxalement pas donné lieu à un bouleversement sur le plan électoral. Un phénomène d’accentuation de la crise de représentativité que la philosophe Barbara Stiegler, interviewée par Libération souligne à propos des élections : « Je constate que les résultats sortis des urnes ne rendent absolument pas compte de tout ce qui s’est produit d’inouï, de complètement inédit dans notre vie politique depuis six mois. Où est le mouvement des gilets jaunes dans les urnes ? Nulle part. ».

Pour autant, et sans penser qu’une solution puisse passer par les urnes, cette situation de crise de représentativité aiguë, atteste de la faiblesse de l’extrême-gauche sur le champ politique, comme le démontrent le score minime de Lutte Ouvrière et l’absence d’une liste NPA à ces élections.

Entre un néolibéralisme mondialiste façon LREM, et sa variante populiste de droite qu’est le RN, le monde du travail, la jeunesse et les classes populaires n’ont rien à gagner de cette recomposition de la vie politique. Les phénomènes de lutte des classes à venir doivent aller dans le sens de construire un parti doté d’un programme et d’une stratégie de classe.

Crédits photo : © Sipa Press




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