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Entretien

Témoignage. « A Chronodrive c’est un secret pour personne qu’il y a du gaspillage »

Une salariée d’un Chronodrive toulousain témoigne des conditions de travail et de la réalité du gaspillage dans le magasin, alors que la direction motive le licenciement de Rozenn par un tweet qui dénonçait le gaspillage.

mercredi 24 mars

Révolution Permanente : Tu travailles dans un Chronodrive toulousain, est-ce que tu peux nous présenter ce que tu y fais ?

B. : Je travaille à Chronodrive depuis 2019, où je suis en 20 heures semaine. Je travaille à la livraison. Je prends une caisse, je la mets sur un chariot, et je livre la commande au client sur le parking. La politique de Chronodrive c’est de faire une livraison en moins de 5 minutes 45. Avec les scanners, tout est noté sur ordinateur. Et on évite vraiment de faire des « + 5 » comme on dit, personne aime faire ça, après tout le monde va te demander « c’est toi qui a fait la +5 ? ». Heureusement il y a quand même de l’entraide entre collègues pour réussir à tenir les rythmes. Moi c’est vis-à-vis des clients que ça me préoccupe, je m’en fiche si Auchan perd de l’argent, ils sont suffisamment riches. A la fin du mois, on a des classements des employés les plus rapides, les trois meilleurs ont droit à 5 euros à dépenser dans le magasin... Les directions des différents magasins aiment bien se comparer et se féliciter de tel magasin qui a des supers stats’.

Chez nous, le temps a baissé. Avant c’était autour de trois minutes, aujourd’hui c’est plutôt deux minutes. Mais faire deux minutes à chaque livraison, quand tu travailles plusieurs heures d’affilée c’est pas possible à chaque fois, physiquement. Dans mon secteur, on est en majorité des femmes, pas très grandes, et on doit parfois attraper des produits qui sont placés assez hauts sur les étagères. Dans le règlement intérieur, on n’a pas le droit de les escalader, mais dans les faits on n’a pas le temps d’attraper un escabeau si on veut respecter les temps. Il y a peu de chances que je tombe, mais si jamais ça m’arrivait, l’entreprise pourrait dire que c’est ma faute, je ne serai pas couverte. Ça peut aussi amener à des erreurs dans les commandes y compris pour les clients, où pour respecter les temps qui nous sont imposés on ne peut pas respecter à la lettre la procédure pour les livraisons. La direction le sait bien mais les statistiques sont plus importantes.

RP : Quelle a été votre réaction, à toi et tes collègues, quand vous avez appris que Rozenn était mise à pied ?

B. : On a tous été choqué, c’était abusé vis-à-vis du tweet qui parlait du gaspillage. Je trouve que la direction est beaucoup plus stricte en ce moment. Avant, si on avait cinq minutes de retard à cause du bus où quoique que ce soit, on pouvait les récupérer. Maintenant, il faut se justifier pour tout et si on a un peu de retard, c’est du salaire qu’on nous enlève. Depuis que je travaille j’ai jamais vu de mise à pied ou de sanction comme ça. En plus, le tweet de Rozenn n’était pas choquant. On travaille dans la grande distribution, c’est un secret pour personne qu’il y a énormément de gaspillage, même les clients doivent s’en douter. Si tu fouilles les poubelles de Chronodrive tu vas en trouver des choses qu’on jette.

Si je pouvais, je prendrai des images pour montrer que Rozenn avait raison et que son tweet n’était pas mensonger. Mais depuis la fin du premier confinement, on est filmé sur notre lieu de travail, on est beaucoup plus surveillé, et on n’a pas le droit de sortir nos téléphones.

A la fin de la journée, parfois ça doit être possible de récupérer des dizaines de baguettes dans les poubelles ou d’autres produits comme de la lessive. En livraison quand un yaourt se casse, évidemment j’apporte un autre paquet au client, mais je dois jeter tous les autres pots du paquet endommagé même s’ils sont encore tout à fait consommables et en bon état. On a une banque alimentaire, mais on se retrouve toujours à jeter pour pouvoir aller plus vite. J’ai déjà vu trois sacs pleins de viande rouge de marque être jetés, certains paquets périmaient le jour-même, d’autres dans plusieurs jours. Je me suis débrouillé pour en récupérer à la fin de mon travail, j’en ai même donné à des amis, apparemment on est toujours en vie donc ça allait !

RP : Qu’est-ce que tu penses justement de cette histoire de tweet, comme motif avancé par la direction pour sanctionner Rozenn, alors qu’elle a mené une lutte contre le harcèlement sexiste et sexuel dans le magasin ?}

B. : Je pense qu’il y a un lien. Je suppose que c’est pas la première fois que Auchan veut faire partir ceux qui veulent faire changer les choses. Et là, elle a fait bouger les choses, donc ça plaît pas.
Je pense que c’est en lien aussi avec ce tournant répressif de la direction. D’autant qu’ils ont jamais demandé de retirer le tweet, alors que si ça avait été vraiment gênant... Elle les salissait beaucoup plus quand elle dénonçait le sexisme dans l’entreprise qu’avec un tweet sur le gaspillage.

RP : Samedi prochain, le 27 mars, un rassemblement est appelé devant le magasin de Basso Cambo, pour demander la réintégration de Rozenn, qu’est-ce qui est prévu ? Et qu’est-ce que tu voudrais dire aux collègues qui regardent peut-être encore cette mobilisation de loin ou qui hésitent à y participer ?

B :Je soutiens à 100 % et je vais me mettre en grève ce jour-là, c’est la première fois. Je crois que c’est la première fois à Chronodrive qu’il y aura une grève. C’est le moment de faire valoir nos droits, ça nous concerne tous, au-delà même du licenciement de Rozenn. De montrer qu’on a du pouvoir, qu’on peut faire bouger les choses. Qu’on soit d’accord ou pas d’ailleurs avec le tweet de Rozenn, peu importe. Certains collègues hésitent, parce pour certains c’est compliqué de ne pas être payé même pour quelques heures... On en revient au problème de la précarité étudiante.

Chronodrive c’est une entreprise qui se la joue jeune, start-up, mais au fond ils s’en foutent de nous. Pendant le premier confinement, on n’a pas eu de masques pendant un moment, pas ou peu de gel aussi. Des clients s’étaient plaints, ça a fait avancé les choses, comme quoi c’est toujours l’image qui compte pour eux. Quand on récupérait les bracelets pour porter les scanners, on avait rien pour les laver, ils sentaient encore la transpiration quand tu les récupérais. Aujourd’hui, dans le secteur des fruits et légumes qui est assez étroit, tu ne peux pas respecter la distanciation sociale par exemple. Il y a des affiches pour dire qu’on ne doit pas être plus qu’un certain nombre dans certains endroits du magasin mais, encore une fois, comme on énormément pressé par le temps, c’est impossible à respecter. Les vestiaires sont censés être limités à trois personnes, mais les temps de pause et de changement ne sont pas comptés sur notre temps de travail, on a tous des bus à prendre pour rentrer chez nous, on ne peut pas attendre que tout le monde ait fini de se changer. J’avais signalé tout ça mais, grosso modo, on m’a dit que quand on travaillait on ne discutait pas donc on ne pourrait pas se contaminer.

RP : Une caisse de grève a été lancée aujourd’hui justement pour que les milliers de personnes qui ont signé la pétition, puissent exprimer de la solidarité avec les salariés qui vont se mobiliser et qu’ils ne perdent pas trop d’argent.}

B : C’est une très bonne nouvelle, je pense que ça motiverait les gens de le savoir pour se mobiliser. On est pleins à ne pas connaître nos droits et à devoir apprendre tout ça.




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