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"Ils doivent payer la facture"

Témoignage. Courage, angoisse et frustration, travailler en magasin dans la grande distribution

Amélie travaille dans un supermarché. Elle raconte la prise en compte tardive des risques liés au Coronavirus, et témoigne de la pression psychologique intense que représente l’épidémie pour toutes les travailleuses et travailleurs essentiels à la population. Surtout, elle espère que celles et ceux qui sont en première ligne n’oublieront pas de « faire payer la facture » aux véritables responsables de la crise.

mardi 24 mars

Crédits photo : Frédéric LHERPINIERE

« Environ » une semaine avant les premières mesures, notamment de fermeture des écoles, on a reçu quelques directives de précaution : se laver les mains, ne pas se réunir trop nombreux dans une salle, bien garder les distances de sécurité. A ce moment-là, on ne l’a pas forcément trop au sérieux : il n’y avait pas encore eu trop de décès en France, et comme tout le monde, on prenait ça à la légère.

Les premiers jours, j’ai quand même retrouvé chez moi une boîte de masques chirurgicaux et je les ai apportés au boulot sur une initiative personnelle. C’était pour celles qui avaient besoin de se rassurer, notamment une femme enceinte qui travaillait encore. A ce moment-là, on n’avait pas grand-chose d’autre que quelques bouteilles de gel hydroalcoolique qui restaient, et des lingettes désinfectantes. On s’en servait pour nettoyer les caisses, nettoyer les poignées de porte, les interrupteurs, tout ce que les clients étaient susceptibles de toucher. A côté de ça, on ne pouvait pas non plus nettoyer les 200 caddies qu’on a dehors… On essayait de mettre des mesures de sécurité en place, tout en se rendant bien compte que c’était une goutte d’eau dans l’océan. On était un peu dans le flou, parce qu’on était dans l’attente après les annonces et les promesses au niveau de la direction.

Depuis mardi midi, il n’y a quasiment plus personne dans le magasin, et pour nous c’est plus pratique ne serait-ce que pour garder les distances de sécurité. Des vitres en plexiglass ont été installées en caisse pour nous protéger des clients, et on a reçu des stocks de gel hydroalcoolique en petite quantité. On a aussi reçu des stocks de masques. On fait vraiment très attention entre nous pour garder le mètre de sécurité, on respecte la prise de température tous les matins avant de commencer le boulot, et on a la possibilité de porter des gants pour celles qui le veulent. En caisse, on nous a mis des marquages au sol tous les mètres pour que les clients soient obligés de respecter la distance de sécurité, et ils le font assez bien.

A côté de ça, on essaie aussi de faire en sorte que la mise en rayon ne soit jamais faite après l’ouverture. Les horaires de livraison ont été changés, et la direction a mis en place des horaires décalés quand il y en a besoin. C’est tout à fait sur le volontariat, si on vient une heure plus tôt, on repart une heure plus tôt. On a de la chance, notre responsable magasin est vraiment pas du tout axé sur le profit ou le chiffre. Sa priorité à elle, c’est notre santé et notre bien-être psychologique. Parce qu’on est tous à peu près d’accord : physiquement, on devrait réussir à tenir, mais psychologiquement ça commence à être dur. J’ai l’impression qu’il y a une espèce de courage qui se dégage de nos équipes, mais en même temps, il y a énormément de frustration.

Parce que même si on met en place des mesures, on ne peut pas forcément obliger les clients à les respecter. Quand on voit des personnes âgées venir tous les jours pour des toutes petites courses, des gens venir pour acheter des fleurs, des familles venir avec des couples et des enfants, on se dit qu’ils ont absolument rien compris. Que nous on vient tous les jours, qu’on risque peut-être notre vie, qu’on fait ça pour les clients et qu’eux ne font pas l’effort de se protéger et de protéger leur entourage aussi. Je pense que c’est en partie lié à l’idée de départ, quand on disait « oh c’est juste une petite grippe ». C’est resté, et il y en a beaucoup qui ont intégré qu’il y avait des personnes à risque et d’autres beaucoup moins. Je pense qu’il y en a qui n’ont pas conscience du risque et qui n’ont pas compris que de rester chez eux, c’était le meilleur moyen d’aider les soignants et tous les gens qui sont obligés de sortir de tous les jours pour aller travailler.

Je pense qu’on est toutes conscientes de notre responsabilité en un sens, puisque quand on bosse dans la grande distribution, on sait qu’on est le dernier maillon de la chaîne qui permet aux gens de se nourrir. Jusqu’à il y a quelques jours, on avait vraiment l’impression d’être un peu oubliées, à raison parce que le personnel soignant en prend encore plus dans la tête que nous. On sait quel est notre poste, quel est notre rôle, mais c’est vraiment dur. Ca ne fait qu’une semaine, pourtant j’ai l’impression que ça fait déjà trois semaines que je bosse à 45h. Alors que ce n’est pas du tout le cas : j’ai fait les comptes et je n’ai travaillé que 3 h de plus que prévu. On se pose toutes la question de l’état dans lequel on va être à la sortie.

J’ai l’impression que le sentiment qui domine, c’est la conscience que la facture, c’est nous qui allons finir par la payer. On voit bien qu’ils sont en train de préparer le terrain pour nous sucrer des droits sociaux, qu’il y a quelques droits des femmes qui sont remis en cause… Il y a plein de petits trucs qui commencent à arriver, et j’espère vraiment qu’on n’oubliera pas et qu’on ne laissera pas passer. Qu’on n’oubliera pas les lacunes de nos dirigeants, que ce soit nos dirigeants politiques ou les grands patrons, et qu’on ira leur faire payer tout ça une fois que ce sera réglé.

Parce qu’eux, ils ne risquent vraiment pas grand-chose dans leurs bureaux là-haut, alors que c’est nous qui tenons le navire. On est sur le terrain toute la journée, que ce soit la grande distribution, les soignants, les livreurs… On a l’impression qu’on risque notre vie à chaque fois qu’on sort de chez nous. C’est peut-être un peu dramatiser la situation, ou nous héroïser, que de penser ça, mais la vérité c’est qu’on croise des dizaines voire des centaines de personnes par jour et que le risque d’être contaminé ou de contaminer nos familles est énorme. Quelles que soient les primes qui vont tomber, moi, si j’ai une de mes collègues qui chope le virus et qui ne s’en remet pas, peu importe la prime de 1000 euros qu’on va peut-être toucher. C’est vraiment pas ça qui fera la différence.