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Notre classe

COVID_19

Témoignage. Sylvie, hôtesse de l’air, impuissante face au virus

À peine les roues posées, notre avion se dégage de la piste et là, nos interphones retentissent. Aucun d’entre nous n’aime entendre ce gong à ce moment précis du vol ! L’ensemble du personnel de cabine décroche, nous faisons silence pour savoir qui appelle et pourquoi. On nous apprend qu’un de nos passagers serait atteint du COVID-19.

mercredi 25 mars

On nous apprend qu’un de nos passagers serait atteint du COVID-19, que les autorités du Mali nous demandent de faire maintenir l’ensemble des passagers assis, pour que les occupants des six rangs qui entourent la personne désignée, puissent descendre et se rendre dans une seule et même navette vers l’aérogare.

Nous sommes formés à la gestion de foule, à ce moment, nous nous retrouvons face à une cabine remplie de personnes debout, avec leurs bagages, avançant vers l’avant de l’appareil, prêtes à débarquer. Certaines sont arrivées à destination, d’autres sont en correspondance pour un autre vol, près d’une dizaine sont en assistance fauteuil roulant pour Bamako, et les derniers continuent avec nous à Abidjan.

Je regarde ma collègue qui se trouve en face de moi de l’autre côté de l’allée, et nous avons toutes deux un haussement de tête, pour nous motiver. Les passagers qui ont déjà l’esprit hors de l’avion continuent à avancer pour sortir sans réellement comprendre ce qui leur est demandé. Nous devons jongler avec la fermeté et le doigté, sans effrayer, pour pouvoir faire appliquer la demande des autorités. La deuxième porte avant gauche de l’avion est alors ouverte, et nous voyons monter une personne vêtue d’une combinaison de protection anticontamination toute blanche, la couvrant des pieds à la tête, avec des lunettes, des gants et un masque de protection. Les expressions se figent, et désormais tout le monde collabore, sans exception.

Nos premiers passagers descendent, et sont orientés dans une navette qui leur est destinée. Une deuxième navette vient prendre en charge d’autres passagers, et à ce moment, on nous annonce qu’il n’y a plus qu’un véhicule de disponible pour prendre en charge l’ensemble des passagers qui doivent descendre. Le temps semble long lorsqu’au troisième voyage toutes les opérations de débarquement sont stoppées.
Ordre nous est donné de cesser les descentes de l’avion. Il semblerait que les autorités de la Côte d’Ivoire exigent, avec raison, de procéder à des mesures de protection sanitaire. Notre envol pour Abidjan est refusé et interdit !

Une montagne supplémentaire s’installe sur notre paysage pas très dégagé. Mais l’équipage garde son dynamisme pour rassurer tout le monde. La tâche ne nous a pas été simplifiée lorsque quelques minutes après nous voyons deux autres agents équipés de combinaisons blanches, rejoindre leur collègue à bord. Une maman me regarde avec de grands yeux et ne cesse de balader son regard, une fois vers moi, une fois vers ma collègue. Elle tient son garçon de moins de 2 ans dans les bras et a ce geste que fait toute maman lorsqu’un danger potentiel se présente, elle enlace son enfant de ses deux bras, comme pour construire une barrière de protection. A ce moment, je pense encore plus aux petites mains de mon dernier fils, qui comme ce petit a encore des mains d’enfant. Me vient ensuite l’odeur de son eau de toilette le temps de ce flash. Cela m’apaise car, tout en gérant ce qui se passe physiquement dans ma cabine, j’organise mentalement mon retour en France. Que dois-je faire ? Où dois-je aller ? Je ne peux rentrer chez moi et risquer de contaminer mes enfants. Je vais devoir louer une maison le temps de ma "quatorzaine". Mais durant, ce temps comment vais-je faire puisque je fais partie de celle qui sont une famille monoparentale à 100% ? Puis-je mettre ceux qui m’aident au quotidien à contribution ? (Sachant que confier ton enfant 14 jours c’est une grande demande, et qu’en même temps on ne peut plus faire appel aux gardes d’enfants qui ont leur propre famille à gérer). Si on refuse que nous repartions, même chez nous en France, comment ça va se passer ? Et si je suis du coup atteint du COVID-19, car à plusieurs reprises j’ai été en contact avec ce passager, est-ce que le pays où je serai bloquée a les moyens médicaux pour nous soigner et nous porter assistance ?

Nous restons plusieurs heures bloquées au Mali, à bord avec les passagers. Pour couronner le tout, une panne survient, et nous prive de ventilation et donc d’air frais dans la cabine. Il fait 38°C à l’extérieur, progressivement l’air chaud s’introduit dans l’avion. Ceci a pour effet d’augmenter l’irritation des uns et des autres.
Je vois ma collègue, droite dans toute sa splendeur, mais les mains discrètement autour de son ventre. Et je sais ce qu’elle ressent : les tripes nouées, la peur au ventre. Un mal de tête incroyable s’est déclenché chez elle, mais elle est là, à son poste, comme l’ensemble de l’équipage, assistant les uns et les autres.

Les agents maliens effectuent la décontamination de l’intérieur de l’avion, ils ne semblent pas rassurés eux non plus, alors qu’ils portent des combinaisons. Nous sommes toujours à bord, et n’avons pas d’information sur la suite à venir. Le commandant de bord gère avec les autorités et les services techniques afin de réparer la panne, avoir les autorisations pour que nous puissions redécoller soit vers la Côte d’Ivoire, soit pour un retour sur Paris.

"Nous étions tous, à ce moment sans protection"

Entre-temps, l’autorisation de débarquer les passagers arrivés à destination nous est donnée. L’aéroport n’a toujours qu’une navette de disponible. Tout le monde est patient, nous ne sommes plus à une ou deux heures près. Vient le tour de nos passagers ayant une assistance chaise roulant, il y en a une dizaine. L’aérobus se met en place, et patatra, le conducteur est aussi l’assistant en charge de nos passagers à particularités et il est seul !!! Il a comme ses collègues sa combinaison blanche, et tout ce qui va avec. Seul pour déplacer certaines personnes devant passer d’une chaise roulante à une autre pour ensuite être conduites dans la navette. Il n’a aucune formation aux gestes d’assistance, fait au mieux sans vraiment savoir quoi faire. Il tente de déplacer une passagère qui lui échappe des mains. Nous ne pouvons rester à le regarder étant à proximité, nous prenons les choses en main. Nous déplaçons et portons à tour de rôle, hommes comme femmes, portons assistance afin que tout le monde puisse regagner la navette de l’aéroport. Quand ça va mal, ça va mal ! Mais on trouve toujours des solutions face aux imprévus.

Nous étions tous, à ce moment sans protection, ni masque, ni gant, en contact peau à peau et à aucun centimètre de distance. On nous dit aujourd’hui que ceux qui sont en contact direct avec d’autres personnes doivent se protéger, porter un masque, des gants et rester à au moins un mètre de distance, d’appliquer les gestes barrière. Pendant des semaines, on nous a dit personnel navigant, que nous n’avions pas besoin de protection, qu’elles étaient destinée uniquement aux personnes malades, que ça ne servait à rien d’en porter !!!! A chacune de nos demandes de moyens de protections, la même réponse. La conscience du risque a été minimisée. Nous sommes plus de 15.000 personnels navigants dans notre compagnie à avoir pris des risques.

Cinq jours plus tôt, un médecin et le ministère de la Santé m’avaient contacté suite à la présence d’un passager atteint du COVID-19 à bord de mon vol précédent. Les mêmes questions, les mêmes craintes, les mêmes incertitudes quant à ma santé. Pas de mise en "quatorzaine" !!???!!

Nous avons pu redécoller, et atterrir des heures après en Côte d’Ivoire, ramenant tout le monde à bon port. Nous sommes arrivés épuisés, mais avec la satisfaction du travail accompli. Le lendemain, nous avons chaussé nos chaussures d’uniforme, et étions présents et disponibles pour notre mission retour. Intérieurement, personne n’avait dormi convenablement, loin des siens, dans une chambre encore et toujours impersonnelle, et le stress de la veille ne s’était pas dissipé. Nous sommes arrivés en France épuisés moralement et physiquement, et sommes rentrés chez nous en gardant une grande partie de notre ressenti pour nous. Il y a des images qui ne s’effacent pas et des ressentis inoubliables. Certains te réveillent la nuit, d’autres t’accompagne la journée, alors le plus important est d’apprendre à gérer. Mais avec l’enchaînement de missions tendues.............

"Derrière les chignons tirés à quatre épingles, des hommes et des femmes qui s’investissent en prenant des risques"

Mon expérience n’est qu’un cas parmi d’autres. Aucun procès ici, mais une mise au point s’impose. Il est temps de savoir que derrière les chignons tirés à quatre épingles, il y a des hommes et des femmes qui ne sont pas des poupées de vitrines et qui s’investissent en prenant des risques. Aucune gloire dans nos actions qui sont spontanées, mais de grâce, cessez de nous tirer dessus avec des post déplacés et injurieux, cessez de nous rendre responsable de l’annulation de vos vols retour, cessez de nous traiter de personnes légères parce que nous dormons à l’hôtel, cessez de prétexter nous enlever votre amitié parce que nous ne pouvons pas toujours répondre présent à vos invitations ou vous fournir un satané billet d’avion gratuit, et surtout épargnez nos enfants qui suivent tout ce qui se dit sur les réseaux, tout ce qui se dit dans le cercle amical, dans le cercle associatif, dans le cercle familial.

Même si vous n’y arrivez pas, nous continuerons à aller chercher vos pères et vos mères à l’autre bout du monde ; nous continuerons à vous rapatrier ; nous nous occuperons de vos enfants voyageant seuls comme s’ils sont les nôtres ; nous continuerons à vous nourrir à bord même si nous, sur un vol en provenance de l’Asie nous n’avons qu’un repas à notre disposition et rien d’autre ; nous continuerons à vous servir un verre d’eau alors que vous venez de finir de manger même si nous, nous venons de nous asseoir pour manger au lance-pierre ; nous continuerons à aller vous chercher dans des pays où nous sommes à proximité des AK47 ou de kalachnikov, voir dans des voitures blindées pour vous ramener en France même si nous, nous ne sommes pas militaires.

Mais par-dessus tout, nous continuerons à faire du ciel, le plus bel endroit du monde, en vous accueillant à bord de nos avions, en veillant à la température de la cabine, en vous rassurant si vous avez peur de l’avion, en vous consolant lorsque vous êtes triste d’avoir quitté votre famille, en vous bichonnant lorsque vous rentrez pour un décès, en vous câlinant lorsque vous partez pour un voyage de noces, en nous occupant de vos écrans pour que vous puissiez vous distraire, en vous hydratant pour votre bien-être veineux, en pensant vos petites coupures ou en vous aidant à mettre votre bébé au monde à 10000 mètres d’altitude.

Alors lorsque vous verrez un avion dans le ciel, pensez à le saluer.
Une grande pensée à tous ceux qui ont contracté le COVID-19 dans l’exercice de leur fonction, et tous ceux qui sont au front pour le bien de tous.

Sylvie une hôtesse de l’air attristée.




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