^

Jeunesse

Université de Bordeaux

Témoignage d’étudiants sans connexion : « ils veulent « écrémer » mais ça tout le monde le sait »

Depuis la généralisation des cours à distance, les problèmes se multiplient pour les étudiants. Nous avons proposés à plusieurs étudiants de témoigner sur leur condition. Aujourd’hui Emma étudiante en psychologie à l’Université de Bordeaux revient sur sa situation.

samedi 7 novembre

Depuis des années, l’enseignement supérieur se fait de plus en plus via des modules à distance, sur Internet. Avant l’épidémie, les étudiants pouvaient encore, jusque là, avoir accès à la connexion Internet de leur Université. Mais depuis l’épidémie les choses se sont compliquées, et depuis le confinement, l’accès à l’Université est impossible. Ainsi, grand nombre d’étudiant•e•s se retrouvent sans accès à Internet, impliquant de fait une sélection sociale : celles et ceux qui avaient les moyens de se payer une box Internet et un ordinateur en début d’année pourront avoir leur année ; les autres en sont inévitablement exclus.

Cette période de crise sanitaire met en exergue les problèmes d’inégalités sociales chez les étudiants. Un contexte de crise dans lequel ni le gouvernement, ni les organismes tels que le Crous, ni les facs ne prennent de dispositions pour garantir à ces étudiants les conditions matérielles nécessaires à cette généralisation inquiétante du distanciel. A ces difficultés matérielles précises, on peut ajouter les difficultés matérielles plus générales qui touchent les étudiants, dont la précarité ne fait qu’augmenter. Entre ceux dans l’obligation de travailler à côté de leurs études pour vivre, en première ligne face au Covid, et ceux qui perdent leur emploi en cette période de crise économique, cette sélection sociale ne va faire qu’augmenter. 
En effet, la fac se retrouve avec bien plus d’étudiants dans les promos qu’elle n’a d’habitude suite à l’allègement des partiels de l’an dernier dû au confinement. En plus de ça, avec le contexte économique à venir où le travail se fera de plus en plus rare, l’université a bien une nécessité à sélectionner…

Nous relayons le témoignage d’Emma, étudiante boursière en deuxième année de Psychologie sur le campus de Bordeaux Victoire :

« Personnellement, j’ai commencé l’année en faisant des partages de connexion entre mon portable et mon ordinateur. Le problème c’est que chez moi je ne capte pas la 4G. Du coup, j’allais à la fac où on capte bien la 4G pour bosser. Je devais continuer les partages de connexion là-bas parce que c’était impossible de se connecter au WiFi de l’université : « il ne fallait pas surcharger la connexion, pour que les profs puissent faire les Zoom [cours en vidéo en direct] sans bug ». Sauf que mes cours vidéos buguaient tellement en partage de connexion que c’était impossible d’avoir un cours complet… Du coup, j’ai décidé de partir tout le temps en amphi (ce qui était pas très grave puisqu’on n’était jamais beaucoup). 

Suite à ça, j’étais très stressée le jour où ils ont annoncé le confinement. Je me suis dit « ok on va avoir nos cours en ligne mais on a même pas pensé à nous, aux personnes sans connexion ». Parce que depuis l’annonce, on n’a eu aucune nouvelle de l’Université concernant ce problème… Mais je t’avoue que j’attends aucune réponse de leur part parce qu’à chaque fois qu’il faut aider les étudiants, il y a personne.

Personnellement j’ai la chance d’avoir des voisins qui m’aident, qui me prêtent leur connexion WiFi depuis le confinement. Donc je sais que je peux compter un peu sur mes voisins mais pas tout le temps, parce qu’ils sont aussi en distanciel et qu’ils n’ont pas une connexion illimitée… 

Mais je pense aux gens qui n’ont rien et ça m’énerve parce que la fac ne fait rien. Par exemple, on a reçu un mail de notre directrice de promo sur les modalités de cette rentrée, et elle n’a pas parlé à aucun moment des étudiants sans connexion. 
En plus ils [la présidence] se comporte comme s’ils ne s’y attendaient pas, alors que tout le monde savait très bien qu’on allait être reconfinés, on en parlait même avec les profs. Des dispositions auraient pu être prises : la présidence nous avait envoyé un questionnaire en début d’année concernant notre accès à Internet, et il était mentionné à la fin « le Crous va voir si on peut se charger de vous aider etc ». Mais personne n’a jamais eu de nouvelles de cette aide. J’ai beaucoup d’amis qui n’ont pas de connexion non plus et j’en connais pas un seul qui a eu de réponse du Crous par rapport à ça. 

Ça m’énerve parce que ça pousse à l’extrême les inégalités, c’est-à-dire qu’on n’aura pas tous les mêmes chances de réussir notre année, comme l’année dernière. [ndlr : la fin d’année s’était faite en ligne, notamment les partiels]. Tout ça va créer une sélection, parce qu’on est beaucoup en L2 comparé à l’année d’avant, et ils veulent « écrémer » mais ça tout le monde le sait. Du coup, la fac fait passer ce problème qui est majeur en dessous de tous les autres, et au final on a pas tous les mêmes chances de réussite. L’université de Bordeaux devient clairement une fac élitiste, et mon point de vue est clair là dessus : si t’as une bonne connexion, si t’as de bonnes conditions matérielles chez toi, tu réussis. Sinon tu réussis pas. C’est clairement élitiste et c’est écœurant. Ça donne vraiment envie à des gens d’abandonner parce qu’on se sent pas légitime d’être là, t’as l’impression en fait qu’il y a que les étudiants qui ont accès à pleins de choses, à pleins de ressources, qui peuvent y arriver. »

Crédit photo : Le courrier du Vietnam




Mots-clés

Université de Bordeaux   /    Crise sanitaire   /    Sélection à l’université   /    Université   /    Jeunesse