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Témoignage d’une assistante sociale : "Nous accueillons des familles de 10 dans un t4"

Leslie est assistante sociale dans un centre d'hébergement qui accueille des familles. Elle raconte les conditions de vie effroyables de ces familles pendant le confinement, et l'impuissance qu'elle subit parce qu'elle n'a aucune solution à leur proposer.

jeudi 26 mars

Crédit photo : AFP

Dans le cadre de la crise du coronavirus, les travailleurs sociaux sont témoins de l’exacerbation de situations de précarité auprès des personnes dont ils s’occupent : vivre dans un appartement minuscule quand on est une grande famille, assurer "la continuité pédagogique" de ses enfants quand on ne dispose pas de matériel informatique, vivre confiné avec un conjoint violent, une incertitude insupportable pour une personne en attente de régularisation à qui on a annulé la visite en préfecture. La vie de ces personnes ne rentre pas dans les variables d’un gouvernement qui a choisi avant tout de sauver l’économie au détriment des êtres humains. Nous relayons ci-dessous son témoignage.

Je suis assistante sociale dans un centre d’hébergement où les familles sont hébergées dans des appartements sur toute l’agglomération. Nous accueillons des familles exclusivement étrangères, ayant pour la plupart un parcours d’exil dramatique.

Depuis mardi dernier, je suis en télétravail. Le télétravail, dans ces circonstances, consiste à faire un peu d’administratif, mais surtout beaucoup de soutien psychologique.

Depuis une semaine, au fil des appels que je passe aux parents, j’observe parfois la mise place de systèmes ingénieux pour occuper les enfants. Cependant, pour la plupart des familles, le confinement devient un enfermement. Une personne m’a parlé « d’emprisonnement ».

Un emprisonnement car l’hébergement implique malheureusement souvent que les logements ne soient pas adaptés à la configuration des familles. On accueille les familles de 6 personnes dans des T3, ou 10 personnes dans un T4, tout âge et sexe confondu. Comment, dans ce contexte, se supporter et supporter les autres quand on a jamais la possibilité de se retrouver seul.e.s ?
Enfermement car c’est un public fragile que nous accueillons. Un public qui a tout misé sur « l’intégration » vers l’extérieur, qui sortait auparavant tous les jours, pour ne pas penser, pour s’occuper, se sentir utile.

C’est aussi une remise en question de notre accompagnement qui était axé jusqu’alors vers « l’aller dehors ». Les animations collectives que nous mettions en places, et qui constituaient pour certain.es le seul espace de lien social qu’ils, elles avaient en dehors des enfants ne sont plus possible. Comment permettre la création de lien social en cette période ou approcher l’autre devient dangereux ?

De plus, les situations familiales peuvent être complexes et celles qui nécessitent un étayage important de salariés et bénévoles au quotidien, ne peuvent plus en bénéficier. Cela pose question, à la marge, sur la protection de l’enfance, mais surtout comment aider ces parents, qui sont dans des situations de grande fragilité, à s’en sortir seuls, alors même que nous savons que construire son rôle de parent peut être un véritable challenge au quotidien et qui demande du temps ?

Comment permettre aux enfants qui n’ont ni ordinateur, ni internet, ni imprimante, ni la télévision, ni la radio, de continuer à suivre leur scolarité ? En quand c’est le cas, comment aider les parents qui nous expliquent que c’est compliqué pour eux de faire faire les devoirs aux enfants et de les aider, en particulier quand ils ont des enfants de plusieurs niveaux scolaires ? Comment leur faire comprendre qu’ils n’ont rien à prouver sur leur capacité à gérer un programme scolaire durant plusieurs semaines ?
Comment aider ces femmes qui ont subies des violences conjugales et pour qui sortir de leur appartement constituait leurs remparts et leur protection afin d’éviter que les violences ne se reproduisent ?

Comment donner des certitudes sur l’avenir à des personnes qui attendent leurs rendez-vous à la préfecture depuis près de 9 mois, rendez-vous qui a été annulé, afin de déposer leur demande de titre de séjour, ou leur renouvellement ? Comment leur donner la certitude que la préfecture leur donnera un nouveau rendez-vous dans les plus brefs délais ?

Enfin, les associations de distribution alimentaires étant fermées, les familles comptent exclusivement sur les chèques services que nous leur distribuons chaque mois. Du fait du confinement, les délais de réception de ces chèques ne sont pas certains, mais dans le cas où nous les recevrions, comment les remettre aux familles sans constituer un danger de contamination pour eux, et pour nous ?

Mon seul rôle aujourd’hui est d’écouter, de rire, de me mettre à disposition des personnes en cas de besoins, sachant bien que mes moyens d’actions seront réduits.
Mais aujourd’hui, j’ai perdu le sens même de mon travail, un travail de lien, d’une main posée sur la main de l’autre, de regards bienveillants, de dialogues dans des espaces sécurisés, de construction du « petit à petit ». Car face à cette crise, les familles, comme moi, cherchons aujourd’hui à nous trouver une utilité dans cette société confinée, mais surtout, à ne pas devenir complètement invisibles.