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Notre classe

"L'hopital brule"

Témoignage d’une infirmière : « A toi qui va franchir la porte des urgences »

Nous publions ci-dessous le témoignage d’une infirmière sur les conditions de travail toujours plus dégradées aux urgences.

vendredi 20 décembre 2019

Tu entends les soignants à la radio, à la télé, dans les journaux, parler de leurs conditions de travail.
Mais je t’assure que tu n’es pas prêt.
Parce que tant que tu ne l’as pas vu, tu ne sais pas.
Parce que toute expérience ne prend son sens qu’une fois vécue.

Tu te dis peut-être que les soignant sont dans la rue parce qu’ils sont mal payés ; comme toi, en fait.
Tu te dis peut-être qu’ils sont en grève parce qu’ils font trop d’heures supp. ; toi aussi, tu en fais.
Tu te dis peut-être que les problèmes d’effectifs pourraient se régler par une meilleure organisation, ça s’est déjà vu.
Jusqu’à ce que tu passes les portes des urgences, tout ce bruit autour de l’hôpital public a peut-être la valeur d’une fable moderne.

Ce que tu ne sais pas encore, c’est que l’hôpital, et les urgences en particulier, c’est un milieu violent. Enfin violent, je m’entends.

L’hôpital, c’est spécial, même si tout était parfait.
C’est un endroit où toutes les personnes qui y travaillent portent un uniforme. Et toi, en civil, tu seras un patient.
C’est un endroit où le quotidien de toutes ces blouses blanches est de côtoyer la douleur, la souffrance, l’angoisse, la maladie, l’incertitude. Tu me diras, c’est normal, non ?

Oui, c’est normal. Mais du coup, toi qui va venir une fois, tu seras angoissé, tu auras mal, tu seras perdu, face à gens qui évoluent dans leur milieu habituel.

Alors même s’ils sont gentils, aimables, compétents, à l’écoute et patients, pour toi, ce sera violent. Je te montre :
Quand tu arrives aux urgences, tu racontes ton histoire pleins de fois : à l’IOA, à l’IDE et à l’AS, au médecin. Et à l’externe (dans les CHU) et à l’interne.

Après, on va souvent te faire déshabiller. Si tu es autonome, tu auras en face de toi homme ou femme, te demandant de te désaper pour mettre cette chemise d’hôpital. Tu sais, celle qui s’attache dans le dos et laisse voir tes fesses à tout le monde ?
Ensuite, on va te faire une prise sang et te laisser un cathéter dans le bras ? On te dira que « c’est pour passer des médicaments et vous hydrater ». Ah oui, parce que tant qu’on sait pas trop ce que tu as, tu ne mangeras point, ne boiras point, ne fumeras point. Hé oui bienvenu !

On te branchera aussi si besoin à une machine pour surveiller ton rythme cardiaque, ta fréquence respiratoire, ta tension, ta saturation en oxygène. Tu auras sûrement l’impression de perdre 50% de ton autonomie avec tous ces câbles sur toi.

Et après ce tourbillon d’activité tu ne verras sûrement pas grand monde pendant un bon moment (2/3h..). Tu verras des gens s’agiter de partout et tu auras l’impression qu’on t’oublie. Mais non, on attend nous aussi les résultats de ta prise de sang, de l’analyse d’urines, de la radio que tu n’as pas encore passée… Et on te surveille du coin de l’œil en passant à côté, et sur le scope (la machine qui bip à côté de toi est aussi dans notre salle de soin, d’où les câbles).

Mais ça, c’est normal, c’est ce qu’il se passe tout le temps. C’est les urgences, on priorise, c’est un peu le bazar, y’en a toujours pour arriver sans prévenir. Même dans l’hôpital idéal de nos rêves.

Comme de voir passer des blessés, entendre des gens crier, des personnes âgées perdues se promener nus, et autres joyeusetés.
C’est les urgences, y’a du sang, du pipi, du caca, du vomi, des gens un peu fous, des très malades, des très sympas, des moins sympas ? C’est normal, et c’est bien. On ne sélectionne pas à l’entrée, venez comme vous êtes !

Parce que malgré tout ça, qui est dur, perturbant, si en face tu as des professionnels qui t’expliquent, te rassurent, qui viennent te voir, qui te font des blagues et des sourires, c’est mieux, ça aide.
Sauf qu’aujourd’hui (hier aussi, et demain sûrement) faute de personnel, de matériel fonctionnel et/ou suffisant, de lits d’aval, les urgences elles sont surchargés, et les soignants, ils sont débordés. Du coup, ils font tout à vitesse grand V.

Et tu verras, en général ils sont plutôt gentils, mais ça ne suffiras pas.
Parce qu’ils ne t’ont pas assez expliqué.
Parce que d’un coup tu pars faire un examen, poussé par un brancardier, et personne ne t’avais prévenu, alors tu stresses, et t’es pas content.
Parce que ça fait 4h tu es là et que tu ne sais pas ce que tu attends.
Parce que tu as sonné (on te l’a dit : « Sonnez si vous avez besoin ») pour aller pisser, ça fait déjà 10 minutes, t’en plus, et personne n’est venu.
Parce que ça fait ¼ que t’as demandé un médicament antalgique, t’as toujours mal, et personne n’a rien fait.

Parce que tu es sur un brancard entre une personne âgée qui crie depuis 2h en racontant n’importe quoi, et une jeune femme qui pleure, elle a pris trop de médicaments, tu l’as entendue raconter son histoire à l’infirmière tout à l’heure.
Parce que ça fait 8h que t’attends pour avoir un IRM et personne ne sait te dire quand tu vas passer.

Parce que ça fait 1h que tu peux partir (si si, quelqu’un te l’a dit mais a ajouté « Attendez vos papiers »). Alors t’attends, c’est long, t’es là depuis ce matin.
Parce qu’il est 20h, tu dois rentrer chez toi avec un plâtre provisoire, pour revenir te faire opérer demain. Il n’y a plus de place dans le service.
Alors ils ont beau être gentils, c’est dur. Tu as beau respecter leur métier, admirer tous ces gens que tu trouves altruistes, désintéressés, tu es malgré tout en teint de vivre une expérience violente.

Et, imagine, tu ressens tout ça et t’es pas vieux, t’es pas dépendant, t’es pas là pour ton enfant, t’as pas de maladie psychiatrique. T’es plus à même de supporter tout ça. Et pourtant, t’es fatigué, en colère, angoissé. T’as envie de rentrer chez toi, de lâcher tous ces sentiments et cette incompréhension à la gueule de quelqu’un.

Nous c’est pour ça qu’on est en grève. C’est pour ça qu’on est dans la rue. Parce qu’on sait que c’est pas normal.
On sait que ça devrait pas se passer comme ça.
On a appris à lire l’inquiétude sur ton visage et à venir te rassurer. Pas à l’éviter parce qu’on a pas le temps.
On a appris à changer les protections d’hygiène au plus tôt, pas à laisser une personne dans ses urines.
On nous a appris à t’écouter avec bienveillance, sans jugement. Pas à te couper la parole.
Mais on ne peut pas faire plus.
Il arrive que des personnes meurent aux urgences à cause du manque de personnel. A cause de la surcharge de travail. Parce que la casse de l’hôpital est en marche depuis trop longtemps.
On a été formés compétents, bienveillants. On aime notre métier, on l’a tous choisi. Mais on a plus le choix que de le faire mal.

Je t’ai dit tout ça pour que tu nous aides. Si un jour, tu as la possibilité ou le pouvoir de faire changer les choses, fais-le. Si tu sais écrire, envoie une lettre à l’ARS, au ministère de la santé, pour faire remonter ton expérience. Si tu es impliqué en politique, fais du sauvetage de l’hôpital ta priorité. Si tu peux, signes les pétitions de soutien. Si tu as un peu d’argent, donnes aux caisses de grève, que l’on puisse continuer. Si tu as des idées, n’hésites pas.
Pour ce que tu fais déjà, ton sourire, tes remerciements, merci. Merci beaucoup.

L’hôpital brule, l’hôpital coule.
Qui va enfin envoyer des secours ?




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