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Politique

Pour un retour du "Tous ensemble"

Terrifié par un "décembre noir", Macron proche de ravaler sa réforme ?

Sur les plateaux télé, on joue à se faire peur. "Le climat social est explosif" répètent les éditorialistes. "Macron est assis sur un baril de poudre", mais il doit pourtant "faire une réforme impossible à faire" comme l'écrit Cécile Cornudet dans Les Echos. Dans une période de lutte de classes ouverte par les Gilets Jaunes, et que n'ont pas entièrement refermée le "Grand Débat" ou les européennes, la bataille des retraites pourrait cristalliser différentes colères et signer le retour du Tous ensemble et de la grève.

lundi 21 octobre

Ramené sur terre par les gilets jaunes, Jupiter entamait en début d’année son Acte 2, acte de dialogue et de concertation devait-on croire. Dans notre édito du 9 octobre, nous décrivions un Acte 2 qui "semble déjà lui échapper". Sur l’écologie par exemple, le discours de changement de Macron a été percuté de plein fouet par l’affaire Lubrizol. Sur les retraites, les concertations n’ont permis au mieux que mettre la CFDT de son côté. Mais à trop vouloir gagner du temps, et expliquer que "rien n’est encore tranché", les doutes des travailleurs se sont transformés en méfiance, et les grandes concertations apparaissent pour ce qu’elles sont, un grand enfumage.

Mais surtout, la grève massive du 13 septembre à la RATP et les appels à la grève illimitée à partir du 5 décembre ont ravivé la peur du gouvernement. Ce retour du spectre de la lutte des classes s’est traduit dès le soir même, où les plateaux TV abordaient le "traumatisme des grandes grèves de 1995". Le choix du 5 décembre 2019 sonnait d’ailleurs comme une menace, comme un anniversaire de ce 5 décembre 1995, temps fort de la mobilisation qui voyait Juppé obligé d’effectuer ses premiers reculs.
Cet appel à la grève illimitée en décembre 2019, appel intersyndical large dans la RATP, a été rejoint les jours suivant par d’autres syndicats, comme SUD-Rail chez les cheminots, des Unions Départementales CGT comme l’UD13 ou l’UD76, ou encore des fédérations importantes comme la CGT-Services Publics, qui expliquait que les journées d’action isolées ne correspondent plus aux attentes des militants. Même la Confédération Force Ouvrière appelait à rejoindre le 5, même si sans faire mention de la possibilité de reconduction de la grève.

Cette date, résultat d’une pression énorme à la base des grévistes de la RATP, s’est transformée en un point d’appui, que les grandes confédérations syndicales ne pouvaient plus esquiver. Après avoir longtemps tergiversé, les directions syndicales de la CGT, FO, FSU, Solidaires et les organisations de jeunesse ont lancé un appel unitaire à une grève interpro le 5 décembre. Comme nous l’avons écrit le jour même, "Si cet appel à la journée de grève interprofessionnelle le 5 décembre est un point d’appui, il est évident qu’une journée de grève « carrée » sans lendemain ne suffira pas pour obtenir le retrait total d’une réforme des retraites ni négociable ni amendable. Il n’empêche, le gouvernement y voit déjà un risque, et cherche à déminer par tous les moyens...

Spectre de 1995 + spectre des gilets jaunes = recul de Macron ?

Dans la tête du gouvernement, la peur d’un nouveau 95. Novembre-décembre 1995, ce sont 3 semaines de grèves dans les services publics, avec le secteur des transports en tête (cheminots et RATP), ponctuées par des grandes journées de grèves interpro et des manifestations finissant par atteindre les 2 millions, auxquels le gouvernement juppéiste ne devait "pas résister". Du droit de retrait des cheminots au droit à la retraite à la RATP, l’insubordination de ces 2 secteurs inquiète le gouvernement. Les luttes dans des secteurs comme l’Education Nationale, la santé, ou encore les pompiers sont plus largement en train d’imposer un "thème service public".
C’est tout cela, lié aux appels à la grève, qui fait craindre un retour de 1995.
Mais le gouvernement le sait, un décembre 2019 ne serait pas un décembre 95 à l’identique. Le mouvement des gilets jaunes a ouvert une période de lutte de classes inédite et particulière qui ne s’est pas refermée. Tout au plus, le "Grand Débat" et les européennes auront refermé provisoirement la conjoncture plus explosive de ce mouvement. "« C’est comme si les ’’gilets jaunes’’ s’étaient certes apaisés mais avaient diffusé partout dans la société », note Julien Vaulpré, DG du cabinet Taddeo. Méthodes de lutte radicales, mouvement non-contrôlé par les directions traditionnelles du mouvement ouvrier, refus de négocier des miettes, cet état d’esprit gilets jaunes infuse dans des secteurs de travailleurs, comme le montrent les mobilisations inter-urgences, stylos rouges, la radicalité des grévistes à la RATP ou plus récemment la manifestation des pompiers à Paris.

Définitivement, 2019 n’est pas 95. Le néolibéralisme n’est plus naissant mais pourrissant. Les directions syndicales, ayant accompagné ces contre-réformes, sont bien plus en crise et délégitimées aujourd’hui. Les gilets jaunes ont mis en lumière cette crise. Les manifestations, elles, n’ont plus rien à voir avec celles passées (même si 95 avait déjà connu des révoltes urbaines importantes comme à Nantes par exemple). Le niveau de répression d’une part, et la volonté de ne pas se laisser écraser de l’autre, ont remis une question au premier plan, celle de la violence de l’Etat et de la nécessité de se défendre. C’est d’ailleurs un des points communs des phénomènes de lutte de classes qui font leur retour sur la scène internationale, de Hong Kong au Chili, en passant par la Catalogne et l’Equateur.
Le gouvernement le sait, et s’imagine ce que serait une manifestation de 2 millions dans un tel contexte...
C’est ce qui explique son énième tentative de déminage, mettant en avant la possibilité de n’appliquer réellement sa réforme qu’en 2067 (puisqu’aux nouveaux entrants en 2025), avec la "clause grand père".

De la peur à la réalité ? Concrétiser ce "décembre noir"

Cependant, malgré la peur de Macron, malgré les appels à la grève, rien n’est encore joué. Le recul de Macron n’est encore qu’hypothétique. Politiquement, il "doit" faire cette réforme. La retirer serait se désavouer lui-même, et tomber dans "l’immobilisme" dont il a si souvent essayé de se démarquer. La maintenir serait prendre le risque de réveiller une hydre que le régime craint bien plus que "l’hydre islamiste", celle de la lutte de classes... D’où les tergiversations et potentiels reculs. Il n’empêche, même dans scénario de la "clause grand-père", donc d’une application aux seuls entrants sur le "marché du travail" en 2025, ce système de retraites à point n’en resterait pas moins une attaque énorme, concentrée alors sur les jeunes. Un pari là aussi risqué, quand on se souvient que les attaques spécifiques à la jeunesse, comme le SMIC-jeune en 94 ou le CPE en 2006, avaient éveillé des générations de jeunes à la lutte et ont fait ravaler leurs réformes à Balladur ou De Villepin.
Face à cet affront, les étudiants et lycéens, dont une partie remet déjà en question ce gouvernement notamment sur les questions écologiques, pourraient faire leur retour sur le terrain de la lutte sociale. L’organisation d’AG massives sur les lieux d’études pour préparer la bataille de décembre serait à coup sûr une bouffée d’air frais supplémentaire pour tous ceux qui veulent faire de décembre un mois de lutte sociale.

Dans le mouvement ouvrier, l’appel des confédérations à une "première journée de grève interpro" le 5 décembre, a été reçu davantage comme un point d’appui, arraché aux directions syndicales, que comme un appel à une grève carrée sans possibilité de reconduction. Autrement dit, selon certains, "si le 5 est réussi, ça reconduira forcément le 6". Il y a du vrai et du faux dans cette lecture. Le vrai, c’est que la situation sociale, l’état d’esprit que nous décrivions plus haut, laisse peu de place à un retour d’une stratégie de journées d’action isolées, comme celle qui a marqué la lutte de 2016 contre la loi travail. De même, il est difficile d’imaginer aujourd’hui un mouvement totalement contrôlé par les directions syndicales. Il ne règne pas seulement une ambiance de 95, mais aussi de 86...
Pourtant, rien n’est acquis. Au contraire de 95, certains secteurs sont soumis au service minimum, doivent déclarer leur intention de faire grève 48h à l’avance, en plus des préavis nécessaires (qui eux existaient déjà en 95). Reconduire de manière sauvage, ou totalement contre la volonté des directions syndicales, n’est pas si simple que cela, et il serait naïf de parier sur cette seule hypothèse.
Le privé, s’il n’est pas soumis à ces restrictions, connaît d’autres obstacles à la grève, qui avaient déjà joué en 95 pour limiter l’extension de la grève du public vers le privé. Le chômage, les contrats précaires, la plus faible syndicalisation avaient pesé. L’absence d’un appel unitaire à la grève au niveau Confédéral, avec la trahison d’alors par la CFDT, y avait aussi eu un rôle (à la différence des organisations cheminotes par exemple).
C’est pour cela que simultanément à la préparation de la bataille de décembre, nous devons exiger des directions syndicales et dans toutes nos structures des appels clairs à la grève reconductible à partir du 5 décembre.

Nous l’écrivions déjà : "Il faut batailler pour que les ralliements à cette date se fassent sur des bases claires, comme le début d’un mouvement de grève reconductible (ce que ne dit pas la direction de FO), dont la reconduction soit décidée en AG de travailleurs chaque jour, et pour le retrait total de la réforme.
Dans les AG, au-delà de la reconduction et du rejet de la réforme, nous devrons nous préparer à débattre d’une plateforme de revendications nationale, qui nous permette de passer de la position défensive dans laquelle nous sommes depuis tant d’années (contre telle ou telle réforme) à l’offensive. Par exemple : pour la retraite à 60 ans maximum, 55 ans pour les métiers pénibles, sans condition d’annuités qui sont une double peine pour les femmes et les précaires, financée par les possédants et leurs exonérations, dividendes, ISF et autre CICE, pour un partage du temps de travail avec maintien de salaire entre ceux qui se tuent au travail jusqu’après 65 ans et ceux qui se tuent à en chercher, etc."
Avec cette bataille, nous avons l’occasion de nous lever non seulement contre Macron, mais aussi contre "son monde". Il ne nous reste plus qu’à la saisir...




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