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Manifestation Pro-démocratie

Thaïlande. Des milliers de manifestants continuent de défier la monarchie et la dictature

En Thaïlande, cela fait plusieurs semaines que le mouvement s’étend contre le gouvernement issu du putsch militaire de 2014 et le renforcement du pouvoir monarchique. Ce mercredi, des manifestants ont été la cible de tirs à balles réelles, faisant une cinquantaine de blessés.

jeudi 19 novembre

Crédit photo : Asia Nikkei Review

Les manifestations s’accentuent en Thaïlande malgré la répression. Ce mercredi, des manifestants ont été la cible de tirs à balles réelles, faisant une cinquantaine de blessés. Pour l’instant, on ne sait pas si ces tirs sont issus des forces de répression ou des « chemises jaunes », militants conservateurs ultraroyalistes, représentant les classes aisées de Bangkok et du Sud thaïlandais.

L’accroissement des tensions fait suite au début de concessions faites par le gouvernement. Le pouvoir a annoncé que la légalisation de l’avortement pourrait être envisagée. Celle-ci est réclamée par des groupes féministes dans les manifestations. La Cour constitutionnelle doit aussi se prononcer le 2 décembre prochain sur le départ de Prayut Chan-o-cha, ex-général putschiste et Premier ministre depuis le coup d’État de 2014.

Les « chemises jaunes » ont tout intérêt à faire dégénérer les manifestations afin de donner une raison à l’armée d’intervenir. Depuis 1932, les militaires thaïlandais ont fait la pluie et le beau temps sur la scène politique. S’appuyant, suivant leurs intérêts, sur les classes populaires ou favorisées, l’armée a fait 12 coups d’État réussis et 7 tentatives avortées, soit un putsch tous les 4 ans et demi. Un coup de l’armée n’est donc pas à écarter.

Les manifestants exigent une réforme en profondeur de la société, dénonçant la mainmise de l’armée sur des pans de la société et le pouvoir monarchique qui s’est renforcé depuis le couronnement de Rama X. Dès son arrivée sur le trône, ce dernier a fait en sorte de renforcer son pouvoir. Il a modifié la Constitution afin de pouvoir promulguer des ordres royaux sans passer par le Parlement. Grâce à cela, il a fait passer sous son contrôle direct deux régiments de la garde royale. Près d’un siècle après la disparition de la tradition des concubines royales, Rama X a décidé de la remettre en place. Il a également refusé de mettre en place un régent lors de ses absence du pays, continuant de gérer le pays… de Munich, où il habite la majorité du temps dans un luxueux appartement avec sa vingtaine de concubines.

Alors que Rama X est l’une des plus grosses fortunes du monde, d’après les estimations les plus basses, elle serait de 30 milliards de dollars, il a fait transférer « sous son nom propre les biens du bureau de la couronne, estimés à plus de 30 milliards d’euros » d’après Libération. Et cela a fait grincer des dents dans le pays où 1 % de la population détient 66,9 % de la richesse. L’un des slogans des manifestants est d’ailleurs « Rendez-nous nos impôts ! », faisant référence au budget de la couronne, qui a doublé en 2020. Une situation encore plus grave en période de pandémie : le tourisme s’est effondré alors que ce secteur est extrêmement important dans l’économie du pays.

Dans un communiqué, Prayut Chan-o-cha, le Premier ministre, a expliqué que « La situation n’est toujours pas résolue dans la bonne direction, et risque vraisemblablement de devenir encore plus conflictuelle, conduisant à plus de violence ». Les manifestations en Thaïlande ne sont pas anodines au vu du régime en place. En effet, le crime de lèse-majesté, qui sert à réprimer toute opposition, est passible de 15 années de prison. Alors que les Thaïlandais doivent se prosterner devant chaque convoi royal, en octobre dernier, des manifestants ont empêché momentanément la voiture de la Reine de circuler. A cette occasion, deux militants ont été arrêtés. Ils risquent une peine de prison allant de 16 ans à l’incarcération à vie.

Une grande partie des manifestants souhaite une réforme de la monarchie. Une partie souhaite la mise en place d’une monarchie constitutionnelle où le pouvoir royal serait davantage « symbolique » ; tandis qu’une autre partie souhaite tout simplement l’abolition de la monarchie pour mettre en place une République. Dans les deux cas, l’optique est de démocratiser un pays soumis à l’une des monarchies les plus riches au monde et à une armée décideuse de la vie politique – c’est même elle qui a écrit la Constitution actuelle. Comme l’explique Libération, les étudiants, fer de lance de la contestation, ont encouragé « les manifestants à coller des points de couleur sur des tableaux, pour indiquer quelle était à leur sens la revendication la plus essentielle du mouvement. La colonne “réformer la monarchie” était devenue illisible, submergée sous les gommettes fluorescentes ».

La suite est incertaine. Le Premier ministre menace de passer à l’offensive pour mater le mouvement. Mais il est possible que Prayuth Chan-o-cha et son gouvernement composé de beaucoup d’anciens militaires serve de fusible afin de sauver la monarchie. Mais dans tous les cas, la situation fait planer un possible nouveau coup d’État.

Bien que le mouvement ait des directions conciliantes, qui ne sont pas au niveau de sa possibilité historique, les revendications des manifestants qui remettent en question la monarchie et l’armée en même temps pour la première fois depuis des années, en font un mouvement potentiellement explosif. Cependant, comme nous l’écrivions précédemment, pour que ce mouvement puisse réellement atteindre ses objectifs, les manifestants doivent faire le lien avec le mouvement ouvrier organisé et ses méthodes et se saisir des cadres d’auto-organisation en toute indépendance de l’État et de ses institutions. Ce n’est qu’à travers ce type de mobilisation générale qu’ils réussiront à abattre le gouvernement et à atteindre de véritables avancées démocratiques.




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