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Interview

Théâtres occupés. "Le fait de se battre redonne du sens à notre métier"

"On porte des messages au dehors pour justement qu’à l’intérieur on puisse faire naître une contestation, une mobilisation dans l’optique justement d’en sortir, de créer des manifestations ou en tous cas des mobilisations."

mercredi 24 mars

Dans le cadre du mouvement national dans le secteur de la culture, avec Révolution Permanente nous avons interviewé deux occupants du Théâtre des quartiers d’Ivry. William et Fabien nous expliquent pourquoi ils ont rejoint le mouvement ainsi que les perspectives qu’ils voient pour poursuivre la lutte.

Révolution Permanente : Pourquoi avez-vous décidé de rejoindre les occupations ?

William : Je m’appelle William, je suis sorti d’école en 2018, et depuis j’essaie de faire tourner quelques spectacles de manière professionnelle. Je suis metteur en scène, auteur et acteur. Pour l’instant je suis au RSA, je n’arrive pas encore à vivre avec les heures que je fais et très souvent les représentations ne sont pas encore payées.

J’ai rejoins cette occupation parce que déjà c’est essentiel pour ma survie mentale. Il y a une souffrance, il y a un mal-être très grand de la part de la quasi-totalité des personnes qui travaillent dans la culture. Je sais que je suis dans des compagnies ou presque la moitié des gens sont en dépression, en fait on a besoin aussi de se retrouver, de recréer du lien, de recréer une solidarité autour de justement un projet commun et de ne pas simplement rester éclaté.

On souffre parce qu’on ne peut pas exercer notre métier, on est enfermé la moitié du temps, parce qu’on ne peut pas voir nos amis, ce qui à l’air débile comme ça mais qui est essentiel, on a aussi besoin de recréer du lien social. Le fait de se battre redonne du sens à notre métier, pas juste être des parasites sociaux tel que l’on voudrait bien nous le faire croire.

Fabien : Moi c’est Fabien, je suis étudiant à Paris 3 en licence de lettres et théâtre et je suis aussi élève au Conservatoire du 13e arrondissement. J’ai pris l’initiative avec d’autres personnes d’occuper le Théâtre des Quartiers d’Ivry par nécessité. Je pense, comme dit William, qu’il y a un besoin vital psychologique qui devient de plus en plus alarmant et qui s’exprime notamment par cette occupation et aussi par un besoin de vivre. Moi je suis venu parce que je pense que maintenant j’ai plus trop envie de quémander à l’état certaines choses comme la réouverture de la culture ou de retrouver une vie normale, des choses comme ça.

Mais cette réouverture on veut pas qu’elle soit juste une réouverture ou on va regarder un film ou une pièce de théâtre et qu’on s’arrête là. On veut véritablement donner de nouvelles perspectives. Redonner vie à des espaces qui sont nécessaires aux citoyens, on peut redonner au théâtre et ces lieux culturels leur sens premier qui était celui de débattre, de réfléchir.

RP : Vos revendications sont très large, de la réouverture des lieux culturels au retrait de la réforme de l’assurance chômage mais en passant aussi par le retrait du projet de loi sécurité globale, en plus de revendications sur l’accessibilité de l’intermittence, sur la reconduction de l’année blanche etc. Pourquoi un panel aussi large ?

William : En fait toutes ces réformes, toutes ces décisions gouvernementales, pèsent sur nos vies d’une manière ou d’une autre. C’est-à-dire que la réouverture des lieux culturels bon ben voilà c’est évident car du coup on ne peut pas exercer notre métier. Les revendications liées à l’intermittence ou au retrait de la réforme de l’assurance chômage c’est pour pouvoir vivre de notre métier parce que dans les conditions qui vont être faites, ça va être encore plus difficile d’y accéder, de s’y maintenir et du coup de pouvoir en vivre décemment.

Le projet de loi sécurité globale nous empêche de porter nos revendications haut et fort et de nous mobiliser largement autour. Le projet de loi sécurité globale espère mettre fin à toutes tentatives de lutte, mobilisations, grèves et accentue la répression qui est déjà très large autour de nous.

On est aussi des gens qui sont plus précaires, des gens qui sont aussi plus jeunes, encore une fois ont défend aussi les étudiant.e.s et les primo-entrant.e.s qui sont des personnes qui sont dans une zone assez sombre, assez floue. Les primo-entrants ce ne sont ni des étudiants, ni des chômeurs, ni des intermittents, donc n’ont pas de représentation, pas de syndicat et ce sont eux qui vivent dans la plus grande précarité. La Fédération des pirates du spectacle vivant parle des artistes immergés, ceux qui sont sous la surface puisque justement ils n’ont pas les moyens de pouvoir vivre, pas les moyens de pouvoir faire tourner un spectacle. On réfléchit aussi à des solutions de sorte que les artistes immergés puissent vivre, travailler en toute sérénité.

RP : Par rapport à toute cette précarité qui touche des secteurs assez différent de la population, étudiant, travailleurs de la culture, etc, comment est-ce que vous pensez que les occupations peuvent contribuer à réunir les revendications de tous les secteurs précaires dans une lutte commune contre la précarité en général ?

William : Déjà dans notre communiqué on ne parle pas que des artistes et des personnes qui travaillent dans le milieu de la culture, on parle aussi des précaires saisonniers, par exemple on essaie de rassembler autour de choses plus larges.

RP : Comment le mouvement des théâtres pourrait-il jouer un rôle pour élargir le mouvement ?

William : Je dirai très bêtement que c’est aussi ouvrir un lieu de rassemblement, de rencontre, de parole qui porte déjà justement des revendications et une volonté de lutte, en fait c’est de rouvrir des espaces à la contestation et à la mobilisation. Puisque avec le confinement c’était très simple de nous maintenir chez nous, de faire en sorte que l’on ne discute plus, qu’on ne se mobilise plus. Là justement on fait exactement l’inverse, on se retrouve dans des lieux. On veut aussi que les personnes qui sont précaires et qui ont des difficultés à vivre avec nous rejoignent, on les appelle vraiment on les invites à nous rejoindre parce que en fait je pense qu’on peut faire front commun, nos combats peuvent se rejoindre donc à mon avis c’est en ça que le mouvement d’occupation des théâtres est nécessaire et peut en fait permettre à beaucoup plus de personnes de se faire entendre.

Fabien : Je pense que comme dans les supermarchés, dès fois il y a un “point de rassemblement en cas d’incendie”, je pense que le théâtre peut devenir ce point de rassemblement où les gens viennent ou comme disait William ou il peut y avoir un dialogue, un débat. L’objectif c’est de rassembler des gens dans le théâtre pour que petit à petit les gens puissent s’approprier toutes formes de luttes, celles qu’elles veulent pour ensuite pouvoir sortir dans la rue et manifester. En fait aussi si ont met des banderoles devant le théâtre c’est aussi pour qu’on sorte d’une routine ou tous ces lieux sont fermés mais qu’au contraire on accueil, on apporte des messages. Au contraire on porte des messages au dehors pour justement qu’à l’intérieur on puisse faire naître une contestation, une mobilisation dans l’optique comme tu disais justement d’en sortir, de créer des manifestations ou en tous cas des mobilisations.




Mots-clés

Réforme de l’assurance chômage   /    Mobilisation   /    Culture   /    Convergence   /    Précarité   /    Théâtre