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TikTok, nouvelle tribune politique de la jeunesse, au coeur du conflit entre Washington et Pékin

Donald Trump, qui avait annoncé la possibilité d'interdire le réseau social chinois TikTok a récemment revu sa position et a déclaré lundi que l'application devait être vendue avant le 15 septembre pour pouvoir continuer son activité aux Etats-Unis.

mercredi 5 août

Crédit photo : Bloomberg

Vendredi dernier, Donald Trump avait annoncé son intention de fermer TikTok aux États-Unis, un réseau social basé sur le partage de vidéos courtes, principalement à but humoristique et culturel. Le réseau social est détenu par le groupe chinois ByteDance et compte plusieurs dizaines de millions d’utilisateurs aux USA. L’annonce de Trump s’inscrit dans un contexte de très fortes tensions commerciales et politiques avec la Chine et ce depuis des mois, Washington accuse l’interface d’être utilisée par le renseignement chinois à des fins de surveillance et d’espionnage.

Alors qu’il avait annoncé être fermement opposé à tout rachat de l’entreprise, Trump a finalement changé d’avis après avoir eu ce week-end une discussion avec Satya Nadella, le patron du groupe Microsoft. Il pose maintenant un ultimatum à ByteDance : l’application devra fermer aux Etats-Unis le 15 septembre « à moins que Microsoft ou une autre entreprise (américaine) soit en mesure de l’acheter et de trouver un accord ».

Mais ce n’est pas tout, le président américain exige également que l’Etat « devra recevoir un pourcentage conséquent du prix » de la vente de TikTok. Selon certains critiques, cette situation se rapproche de l’extorsion de fonds. Comme le relève l’agence d’information financière Bloomberg : « Il serait inédit que l’État fédéral prélève un pourcentage d’une transaction impliquant des entreprises dont il n’est pas actionnaire ».

Sans surprise, la Chine ne va pas se plier sans broncher aux exigences des Etats-Unis. Lors d’une conférence de presse, Wang Wenbin le porte parole du ministère chinois des Affaires Etrangères a déclaré : « Cette vente forcée va à l’encontre des principes de l’économie de marché et des principes d’ouverture, de transparence et de non-discrimination de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). C’est de l’intimidation pure et simple. La Chine y est fermement opposée ». La Chine craint que Trump n’ait ouvert « la boite de Pandore » et que d’autres pays suivent son exemple et prennent des mesures similaires.

Il est certain que dans le contexte de grandes tensions politiques et économiques entre la Chine et les Etats-Unis, Donald Trump abuse de l’excuse de sécurité nationale pour exercer une pression économique et asseoir son autorité sur le groupe chinois BytesDance. Comme l’explique Marie-Cécile Naves, politologue et directrice de recherche à l’IRIS : « La rivalité entre les Etats-Unis et la Chine sur la question des technologies est particulièrement incarnée par TikTok à l’heure même où il a beaucoup misé sur le message nationaliste contre la Chine, en particulier en stigmatisant la Chine sur la question du coronavirus ». Cependant pour Marie-Cécile Naves, ce ne serait pas la seule raison à l’interdiction de TikTok : « Je pense que Trump ne comprend pas très bien ce qu’est TikTok. Ce qui sans doute le perturbe, c’est que c’est plutôt une jeunesse multiculturelle, cosmopolite et engagée contre lui qui semble s’en servir à des fins politiques ».

Comme le raconte Le Parisien dans un article récent : «  Mi-juin, des TikTokers ont revendiqué le sabotage du meeting à Tulsa qui devait relancer sa campagne. Ces derniers avaient réservé des billets par dizaine sans se rendre à l’événement politique. Si l’impact de leur initiative est difficile à évaluer, Donald Trump s’était adressé à un public particulièrement clairsemé.  »

Accélération des tensions Chine-USA sur fond de pandémie

Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, on fait face à une véritable rupture avec le consensus globalisateur néolibéral qui existait jusqu’alors. L’affaiblissement de l’hégémonie des États-Unis, dont la gestion catastrophique de la crise sanitaire a été un catalyseur, accélère le bouleversement de la situation mondiale. Un déclin de l’hégémonie nord-américaine qui s’explique par la fin du rôle de "gendarme mondial" des USA, qu’ont démontré les guerres en Irak et en Afghanistan, mais aussi la fin du consensus néolibéral et globalisateur, qui accentue une concurrence, où les États-Unis ne peuvent plus se porter garants des intérêts des autres impérialismes. La suspension de la contribution financière des USA à l’OMS, la course au vaccin, les sanctions contre la Chine dans le cadre de la guerre commerciale : autant d’exemples des tendances actuelles au « désordre mondial ». Dans ce contexte, les États-Unis cherchent à réaffirmer leur leadership mondial, ce qui annonce une période de convulsions et de guerres commerciales qui risque de durer.

Jugée responsable de la pandémie, et parfois même accusée par Trump d’avoir elle-même créé le virus dans ses laboratoires, la Chine devient plus que jamais la rivale directe des États-Unis. Une concurrence stratégique qui se pose sur plusieurs plans, économique, commercial, militaire, technologique... qui montre qu’on n’est plus à l’abri d’un conflit régional ou international, par procuration ou par l’action ouverte des grandes puissances économiques.

Avec cet arrière plan, le nouveau conflit qui s’ouvre sur l’application TikTok entre Pékin et Washington n’est pas anodin. Les pays où le néolibéralisme fait légion ont toujours prôné un rôle de l’État minime, or l’on voit aujourd’hui avec le chantage de Trump à Pékin que l’État-nation joue de plus en plus un rôle, y compris dans les transactions financières. Ce pourtant dont Trump se plaignait à Macron notamment, à cause des taxes françaises sur les GAFA.

TikTok nouveau phénomène de politisation de la jeunesse

Avec le mouvement anti-raciste, et notamment aux États-Unis, TikTok, une plateforme de vidéos courtes, est devenu un phénomène viral de politisation dans la jeunesse. Souvent perçus comme désintéressés de la vie politique, les jeunes se sont au contraire emparés de ces nouvelles plateformes, transformant le réseau en tribune politique.

Aux États-Unis dans le contexte électoral et du mouvement anti-raciste, les « TikTokers » partagent de nombreuses informations pour défendre chaque candidat, et partagent des vidéos qui couvrent les manifestations, en faisant circuler des pétitions ou divulguant des messages d’appel facilitant un nouvel activisme. Selon Corentin Fabregue, consultant en stratégie digitale, « TikTok permet ainsi à des jeunes qui ne sont pas en âge de voter de nourrir leurs aspirations politiques, en s’engageant, en s’organisant, dans l’espoir d’influer sur le fil des événements. En ce sens, la plateforme apparaît comme un dispositif aux atours politiques, adossée sur une mécanique et des fonctionnalités qui facilitent ces mobilisations. »

TikTok devient ainsi un double affront pour Trump, dans le contexte géopolitique avec la Chine, mais aussi dans un contexte interne très convulsif, où la jeunesse se politise à vitesse grand V après les derniers mouvements dans la principale puissance impérialiste qui remettaient en cause le rôle des violences policières et le racisme d’État. Un nouveau prétexte pour mettre Pékin sur la touche, tout en faisant le pari de s’approprier tout de même de cette jeunesse qui se politise dans une période qui s’ouvre dans un monde de plus en plus convulsif.




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