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Vol de terres, répression, pollution

Total en Tanzanie. « C’est comme la colonisation : ils prennent nos terres »

Alors qu’une grève paralyse une grande partie de l’activité de Total en France, un nouveau rapport des Amis de la Terre France et de Survie documente les destructions perpétrées par la firme en Tanzanie, avec l’amabilité du régime dictatorial tanzanien et de l’État français.

Seb Nanzhel

11 octobre 2022

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Crédits photo : Yasuyoshi CHIBA / AFP

10 milliards de dollars d’investissement, 1443 km de pipelines chauffés à 50°C à travers l’Ouganda et la Tanzanie, reliés à deux projets d’extraction de pétrole. 379,4 millions de tonnes équivalent CO2 de gaz à effet de serre émis sur la durée de vie du projet. Environ 118 000 personnes expulsées de chez elles. Ce sont les chiffres vertigineux des projets EACOP et Tilenga. Des projets destructeurs de Total, en partenariat avec la China National Offshore et l’Uganda National Oil Company, qui permettront à l’entreprise française d’extraire et de transporter 216 000 barils par jour à travers l’Afrique de l’Est.

S’il arrive à son terme, prévu actuellement pour 2025, le projet EACOP deviendra le plus grand pipeline chauffé du monde. Les destructions induites par ce projet ont été extensivement documentées par différentes études scientifiques et rapports d’ONG. Le 5 octobre, Les Amis de La Terre et Survie publiaient une nouvelle étude, EACOP, la voie du désastre qui vient compléter encore le tableau des ravages causés par le projet. Cette étude, centrée sur la Tanzanie, met en évidence la violence du pillage impérialiste orchestré par Total entre expropriations, chantages, menaces et destructions environnementales massives.

« Jusqu’ici on avait réalisé plusieurs enquêtes en Ouganda. C’est un pays autoritaire, c’est très difficile déjà d’enquêter en Ouganda mais c’est sans commune mesure avec la Tanzanie, le niveau de répression et de surveillance du régime est beaucoup plus fort. Concrètement on a collecté des témoignages des communautés affectées, et par ailleurs le rapport met en lumière les risques énormes pour l’environnement et le climat que fait peser le projet. », nous explique Juliette Renaud, responsable de campagne aux Amis de la Terre.

Expropriations, répression, chantage : « C’est comme la colonisation...Parce qu’ils prennent nos terres »

Plusieurs centaines de villages seront traversés par le pipeline, aussi bien en Ouganda qu’en Tanzanie. « Il faut savoir qu’au total les projets Tilenga et EACOP impliquent l’expropriation totale ou partielle d’environ 118 000 personnes et rien qu’en Tanzanie, 62 000 personnes sont affectées. », explique Juliette Renaud. L’écrasante majorité de ces personnes vivent de l’agriculture et dépendent donc fortement des terres que Total arrache à coup de promesses de rachats, de pressions et de chantages.

Légende : Carte de l’accaparement des terres et du nombre de personnes impactées par le projet en Tanzanie. Les Amis de la Terre et Survie, rapport EACOP, La voie du désastre

Les personnes interrogées font ainsi état des méthodes mafieuses de Total, qui fait miroiter aux personnes expropriées des indemnités qui mettent des années à arriver et sont systématiquement inférieures aux prix du marché, les plongeant dans la misère. Les « accords » sont obtenus sous la contrainte et le chantage, avec des formulaires incompréhensibles. « C’est complètement du vol, prendre la propriété de quelqu’un sans son consentement » [1], témoigne ainsi une personne expulsée.

Ces expropriations détruisent la vie de dizaines de milliers de personnes, qui ne peuvent plus cultiver leurs terres, réparer ou construire une maison, et vivent dans l’angoisse de l’arrivée d’une équipe de l’EACOP. Un agriculteur explique : « c’est un problème parce qu’ils nous ont dit d’arrêter de faire des cultures permanentes, comme le manioc et le café. Ma vie dépendait surtout de ces cultures. Donc maintenant, je fais face à une pénurie de nourriture [..] ».

Le rapport détaille les impacts de ces interdictions : « Les différentes restrictions provoquent à la fois une très forte détérioration des maisons des personnes affectées par le projet, dont plusieurs se sont totalement effondrées. De nombreuses familles ont également rapporté devoir faire face à de graves pénuries alimentaires, et une importante déscolarisation. » Certaines personnes se sont même vues empêcher l’accès à l’eau courante : « Pour d’autres familles, c’est l’installation d’équipements de base, comme l’accès à l’eau courante, qui est bloquée par le projet EACOP ».
 

Total et l’Etat tanzanien, main dans la main pour réprimer

Lorsque les personnes refusent le chantage des expropriations et des indemnités, Total peut compter sur le soutien du gouvernement tanzanien dans son pillage. En effet, le rapport explique que « toutes les terres en Tanzanie sont considérées comme des terres publiques, détenues par le président de la Tanzanie, en fiducie pour le peuple ».

Une femme interrogée raconte ainsi aux enquêteurs : « pendant la réunion [organisée par des représentants du gouvernement], nous avons fait un boycott, comme une grève. Mais les chefs du gouvernement nous ont dit que nous n’avions pas le choix. Pour ceux qui ne voulaient pas [céder leurs terres], le projet sera maintenu, mais ils n’auront pas de compensation. Les personnes affectées par le projet ont eu peur de devenir sans domicile fixe, et de se voir confisquer leurs terres ».

Ce soutien du gouvernement est bien utile à Total non seulement pour optimiser les expropriations, mais également pour réprimer toute opposition. Les auteurs du rapport expliquent ainsi que « [leur] enquête a d’ailleurs été entravée dans de nombreux villages par les autorités ou par des représentants du parti au pouvoir, et nous avons eu à faire à la police à de multiples reprises, ce qui a fini par couper court à la poursuite de cette enquête sur une plus longue période. ».

Les ONG locales qui ne sont pas utilisées comme des relais de Total et de l’Etat « affirment avoir reçu des menaces directes pour les empêcher de travailler sur les impacts de cet oléoduc ». Sous couvert d’anonymat, un expert environnemental tanzanien expliquait également à un journaliste de Blast : « Il y a un système de surveillance mis en place sur tout le tracé du pipeline de l’EACOP. [...] Si vous vous rendez seul dans l’un de ces villages, je ne donne pas trente minutes avant que la police vous demande de quitter les lieux, ou vous arrête. Vous ne pourrez parler à personne »

« D’après une source interne à Total, c’est la major française qui a poussé à privilégier la Tanzanie. » pour le projet au détriment du Kenya. « Les répressions contre la société civile et les médias, et le fait que la législation locale ne protège pas les droits de propriété » dans le pays sont en effet bien pratiques pour l’opération de pillage du pétrolier Français. Total est un habitué des collaborations avec les régimes les plus réactionnaires, du Gabon des Bongo, en passant par les pétromonarchies du golfe persique jusqu’à ses affaires avec la junte militaire au Myanmar.

D’ailleurs, quand Total sévit, l’Etat français et son armée ne sont jamais très loin, comme le détaillait dans le cas de l’Ouganda un précédent rapport des Amis de la Terre, de Survie, et de l’Observatoire des Multinationales. « Il y a un soutien de l’Etat français qui est diplomatique de manière générale au projet EACOP par contre on n’a pas pu enquêter sur le rôle de l’ambassade française en Tanzanie comme on a pu le faire en Ouganda. », explique Juliette Renaud.
 

Pillage impérialiste et écocidaire

Le corollaire de ce pillage est une destruction monumentale de l’environnement. En plus des quantités massives de gaz à effet de serre que l’exploitation du site va générer, totalement incompatibles avec le seuil des 1.5°C de réchauffement global, le projet menace la biodiversité sur des milliers d’hectares. Une destruction de la biodiversité qui va également toucher de plein fouet les personnes. Ces pollutions massives, dues aux travaux, à la maintenance du pipeline et aux (très) potentielles fuites, sont également documentées par le rapport.

Le projet traverse en effet plusieurs zones dotées d’une biodiversité très riche, sur terre comme en mer : « D’après plusieurs rapports, entre l’Ouganda et la Tanzanie, l’EACOP détruira, perturbera, fragmentera et/ou dégradera environ 2 000 kilomètres carrés d’habitats fauniques protégés. » Le rapport cite Bill Mc Kibben, écologiste américain renommé qui estime que « l’itinéraire proposé semble presque dessiné pour mettre en danger le plus grand nombre d’animaux possible […] »
 

 

Légende : Carte des principaux écosystèmes menacés. Les Amis de la Terre et Survie, rapport EACOP, La voie du désastre

Le projet traverse en outre des zones sismiques. Entre autres, « l’EACOP traversera la vallée du Rift, l’une des régions du monde où l’activité sismique est la plus importante. ». « Si un événement sismique de forte magnitude se produisait, il pourrait potentiellement endommager l’oléoduc et les installations hors sol, entraînant le rejet de pétrole dans des quantités qui provoqueraient des impacts qui seraient significatifs », explique même l’étude d’impact environnemental et social du projet EACOP en Tanzanie.

Pire, le port pétrolier sur lequel débouchera le pipeline sera construit au cœur de parcs marins protégés, mais également exposés à des cyclones et des tsunamis, phénomènes exacerbés par le réchauffement climatique. Ainsi, « il est raisonnable de conclure que les risques de graves déversements de pétrole associés aux tempêtes côtières augmenteront de manière significative pendant la durée de vie de l’oléoduc ». Même sans ces risques liés à des évènements météorologiques, des fuites « vont avoir lieu au long de la durée de vie du projet » rapporte un groupe d’expert cité dans le rapport, soulignant qu’elles sont « incontrôlables ».

Ces destructions de biodiversités vont impacter directement la vie des populations. Le pipeline « parcourra sur plus de 400 kilomètres le bassin du lac Victoria, l’une des principales sources du Nil et le deuxième plus grand lac d’eau douce au monde, dont près de 40 millions de personnes dépendent. » En plus des dommages désastreux qu’entraîneraient les fuites, les travaux eux-mêmes auront un impact important sur les populations : « J’ai peur que la fertilité de mes terres diminue, parce que l’oléoduc sera à côté de mes terres... Parce que tous ces produits chimiques... Parce que près de mes terres agricoles, ils construisent des routes, donc les voitures et les gens circuleront, ce qui augmentera la pollution », rapporte ainsi un producteur de riz.
 

De la Tanzanie à la France : Total contre les travailleurs et les classes populaires

Les destructions environnementales et les violences qu’entraîne le projet de Total impactent d’ores et déjà la vie de dizaines de milliers de personnes en Ouganda et en Tanzanie. Un pillage impérialiste et écocidaire qui ira directement enrichir les actionnaires. Malgré le fait que Total puisse compter sur les Etats pour réprimer et intimider, des mobilisations et des résistances ont lieu face au projet. Le 4 octobre, 9 étudiants ont été arrêtés et emprisonnés en Ouganda pour avoir protesté contre le projet.

« Ce qui est sûr c’est que la mobilisation contre ces projets continue de grandir, elle continue en Ouganda, en Afrique de l’Est, un peu en Tanzanie tant bien que mal, malgré les risques. C’est incroyable quand je vois nos partenaires et aussi les gens dans les communautés-mêmes, qui essaient de se battre pour défendre leurs droits qui continuent malgré les arrestations, malgré le harcèlement qu’ils subissent. Et c’est relayé par une mobilisation internationale. On fait partie de la coalition internationale #STOPEACOP qui réunit des organisations et des militants un peu partout dans le monde. », explique Juliette Renaud.

Dans le même temps qu’il pille et ravage la Tanzanie et l’Ouganda, Total se gave sur la crise énergétique et l’augmentation des prix en réalisant des profits record. Alors que les salaires stagnent, cette situation insupportable pour les travailleurs de Total et de la pétrochimie en général les a poussés à se lancer dans un mouvement de grève reconductible dur, avec la mise à l’arrêt des principales raffineries françaises, dont la raffinerie de Normandie, qui représente à elle seule plus de 20% des capacités de raffinage françaises. Une démonstration du pouvoir des travailleurs de ce secteur pour stopper Total dans sa course aux profits.

La mise à l’arrêt du pillage impérialiste de Total et des pollutions massives qu’il engendre ne peuvent être réalisées qu’avec les travailleurs du secteur, qui ont démontré dans cette grève leur capacité à arrêter totalement la production. C’est dans ce sens qu’une collaboration entre le mouvement climat et les opposants au projet à l’échelle internationale avec les grévistes de la pétrochimie est une urgence absolue. Une urgence non seulement pour solidifier le mouvement et étendre ses revendications sur les plans écologiques et anti-impérialistes, mais également pour aller jusqu’à arracher le secteur de l’énergie des mains du patronat et le placer sous contrôle démocratique des travailleurs et de la population. Cette mesure est une nécessité dans un contexte de crise climatique, de précarité énergétique grandissante et pour mettre fin au pillage impérialiste de ces grands groupes.

NOTES

 
[1] Sauf mention contraire, toutes les citations sont issues du rapport « EACOP, la voie du désastre – Enquête sur le projet d’oléoduc géant de Total en Tanzanie » réalisé par les Amis de la Terre France et Survie. 




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