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Politique

Greenwashing

Total et la transition écologique. Les agrocarburants, une usine à gaz à effet de serre (I)

« Biocarburants », « biogaz » et « bioplastiques » sur un même site : c'est comme cela que Total justifie son projet de reconversion de la raffinerie de Grandpuits et la suppression de 700 emplois. Pourtant les agrocarburants sont parmi les principaux responsables de la déforestation. Alors la « stratégie verte » de la multinationale est-elle vraiment écolo ?

mercredi 10 février

Dans le projet Galaxie rendu public le 24 septembre dernier, Total a annoncer vouloir arrêter ses activités de raffinage sur la plateforme de Grandpuits-Gargenville en Île-de-France, moyennant [la suppression de 250 emplois Total (CDI, CDD et intérimaires), et 450 emplois chez les sous-traitants et les entreprises extérieures. Soit 700 suppressions d’emplois contre lesquelles les raffineurs sont en grève reconductible depuis plus d’un mois. A la place de la raffinerie, la multinationale affirme vouloir mettre sur pied une usine combinant sur le même site des unités de production de biogaz, biocarburants et de bioplastiques.

Une perspective adossée aux annonces dans les médias du PDG de Total, Patrick Pouyanné, qui affirme que la firme s’est engagé à réaliser son objectif de neutralité carbone d’ici 2050, afin de réduire « son impact sur le changement climatique ». Mais alors que c’est grâce à cette stratégie verte que l’une des plus grandes multinationale française justifie les suppressions d’emplois à Grandpuits en pleine crise économique, qu’en est il vraiment de cette transition écologique made in Total ? Dans cette série d’article en trois parties, nous nous intéresserons tout d’abord à la production d’agro-carburants, avant de nous intéresser à celle de bioplastiques, et enfin aux biogazs.

Biocarburants et agrocarburants : quelles différences ?

A Grandpuits, Total prévoit donc d’arrêter le raffinage de pétrôle et de le remplacer, grâce à l’utilisation de nouvelles techniques et matières premières, notamment par la production de 400.000 tonnes d’agro-carburants par an, principalement à destination du secteur aérien et routier. Présentés comme le moyen de réduire son impact carbone, cette source d’énergie serait d’après Total, la seule solution pour « décarboner » le secteur des transports.

Historiquement parlant, ces carburants ne sont pas nouveaux, et étaient déjà utilisés à la naissance de l’industrie automobile quand l’utilisation du pétrole et de ses dérivés n’était pas très répandue. Par exemple, Rudolf Diesel, inventeur du moteur à combustion interne, faisait tourner ses machines à l’huile d’arachide. Mais c’est au milieu du XXe siècle, lorsque le pétrole est devenu abondant et bon marché, que les biocarburants perdirent de leur intérêt pour les grands industriels... avant le premier et le second choc pétrolier (1973 et 1979) qui les rendirent de nouveau attractifs.

Par opposition aux carburants fossiles, le biocarburant est un carburant produit à partir de matières organiques (biomasse) issues de cultures spécifiques qui ne sont pas destinées à l’alimentation humaine et animale, ou encore de décehts ménager et de résidus agricoles. Les agro-carburants correspondent à la même chose que les biocarburants, à la différence que les matières premières employées sont issues de l’agriculture. Une différence de taille, puisque la production agricole employé pour concevoir ce type de carburant est loin d’être écolo.

Ensuite, il existe plusieurs filières parmi lesquelles il est possible de distinguer deux types de produits pour fabriquer ces agro-carburants : la filière dite « huile et dérivés », comme l’huile végétale, le biogazole (ou biodiesel), ou encore les graisses animales et les acides gras divers (algues, etc.) ; et la filière dite « alcool », où les carburants sont produits à partir de matières premières telles que le bioéthanol, elles-mêmes issues des sucres, de l’amidon, de la cellulose ou de lignines hydrolysées. Dans les deux cas, leur production à grande échelle est hyper-consommatrice de carburants, d’eau et de terres agricoles, avec un fort impact sur l’environnement.

La production d’agrocarburants : une usine à gaz à effet de serre

Un des principaux problèmes posé par les agrocarburants est qu’en réalité, leur production entraîne plus d’émission de CO2 que les combustibles fossiles. Celle-ci requiert du carburant ainsi que d’autres matières premières dont l’utilisation produit autant de gaz à effet de serre. Une étude de la Commission Européenne publiée en mars 2016 et reprise par l’ONG Transport et Environnement confirme cet aspect et montre que la plupart des biocarburants émettent plus de gaz à effet de serre que les combustibles fossiles, particulièrement concernant le biodiesel.

Cela est principalement dû aux changements d’affectation des sols, car pour produire la totalité de l’énergie actuellement consommée par l’humanité, il faudrait 20 millions de kilomètres carrés de culture de palmiers à huile, soit deux fois et demi la taille du Brésil. Mais alors que le développement de la monoculture est jugé plus profitable à court terme par les grands entreprises capitalistes qui exploitent les champs de colza ou de palmiers pour produire des agrocarburants, il engendre une surexploitation et donc un appauvrissement des sols et affecte l’écosystème naturels composé d’insectes et de micro-organismes.

De plus, ce type d’agriculture est actuellement parmi les principaux responsables de la déforestation. Un rapport publié par Les Amis de la Terre en 2005 expliquait « qu’entre 1985 et 2000, le développement des plantations de palmiers à huile a été responsable de 87% de la déforestation en Malaisie ». Tandis que « depuis 1990, ce sont 31 millions d’hectares de forêts - presque la superficie de l’Allemagne - qui ont disparu en Indonésie ! » selon Greenpeace qui rappelle qu’alors que 76% de la production d’huile de palme mondiale est à destination de l’agroalimentaire, en Europe 46% sont destinés à la production d’agrocarburants. Par conséquent, la revue spécialisée ActuEnvironnement juge que « d’ici 2030, l’utilisation de biocarburants en Europe devrait entraîner la destruction de 70,2 millions d’hectares d’espaces naturels ».

Or les gigantesques feux de fôret qui accompagnent la déforestation produisent des milliers de tonnes de CO2 qui s’accumulent dans l’atmosphère, tandis que l’asséchement des sols humides et tourbeux libère des milliers de tonnes de méthane, « un gaz à effet de serre 28 fois plus efficace que le CO2 » selon Les Amis de la Terre qui estiment que « la déforestation compte déjà pour 21% des gaz à effet de serre émis, soit plus que le transport planétaire global ».

La stratégie verte de Total : une catastrophe sociale et environnementale

Alors que l’Institut pour la Politique Environnementale Européenne (IEEP) a estimé qu’en Europe que seuls 1,3 million d’hectares de terres pourraient être consacrés aux cultures énergétiques sans que cela nuise à la production alimentaire ou aux zones protégées par la législation, l’alternative pour les grandes entreprises consiste à délocaliser la production là où les normes sociales et environnementales sont moins strictes, en s’appuyant sur des régimes corrompus et en profitant de la misère que vivent les populations locales. Ainsi, la spoliation des terres arables ont également des conséquences sociales, en particulier sur les population des pays dominés par l’impérialisme.

En effet, l’expansion des monocultures s’accompagne de la concentration des terres entre les mains de quelques oligarques au détriment des paysans pauvres qui sont forcés à l’exode vers les banlieues urbaines comme c’est le cas au Brésil, où 46% des terres appartiennent à 1% de la population rurale. C’est d’ailleurs pour protester contre ces politiques héritées de l’époque coloniale qu’est né le Mouvement des Travailleurs Sans Terres en 1985. Depuis, pas moins de 1.722 militants y ont été assassinés.

Quant à l’Indonésie, ce sont des milliers d’habitants des îles de Sumatra et Bornéo qui ont été expulsés de leurs terre, « et près de 500 indonésiens ont été torturés lorsqu’ils tentèrent de résister » rapportent encore Les Amis de La Terre. Par ailleurs l’accaparation des terres agricoles pour produire des agrocarburants n’est pas sans impacter les prix des denrées alimentaires alors que plus d’un milliard de personnes souffrent toujours de la faim dans le monde, en particulier dans les pays depuis lesquels sont importés ces cultures.

C’est pour toutes ces raisons qu’il est possible d’affirmer que les agrocarburants sont loin d’être une alternative viable aux énergies fossiles, à rebours de la communication de Total qui prétend reconvertir la raffinerie de Grandpuits en usine à « énergies vertes ». En réalité la course au profit qui dicte les lois de la société capitaliste est incompatible avec les impératifs écologiques qui supposent une planification de la production en fonction des besoins des besoins des classes populaires et organisée par les travailleurs à l’instar des raffineurs en lutte pour l’emploi à Grandpuits. Dans ce cadre, le discours vert de Total n’est qu’une façade pour masquer la casse sociale, et la continuité de ses projets catastrophique l’environnement et les populations comme en Ouganda ou au Mozambique. Un discours dans lequel les agrocarburants ne sont au fond rien d’autre qu’un « business rentable », comme le dit le PDG de la multinationale Patrick Pouyanné au sujet de la transition écologique made in Total.




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