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Toulouse. Démolition du Bleu Bleu : "sous les gravats, la rage !"

Suite au décès de Gilbert Vivien, ce vieux monsieur qui tout au long de sa vie avait bâti le Bleu Bleu, ce bar clandestin de bord de Garonne auquel étaient attachées plusieurs générations de Toulousains a été violemment démoli sur ordre de la mairie et de la préfecture. Une illustration révoltante de la politique répressive de gentrification menée par Moudenc qui, en disciple de la Macronie, cherche à "nettoyer" la ville de ses derniers bastions populaires.

samedi 12 décembre 2020

Crédits photos : Révolution Permanente

Le Bleu Bleu, haut lieu de la vie populaire toulousaine

C’était un bar "clando" au milieu de la forêt, c’était une cachette peuplée de visages sereins et de chiens errants, où l’on allait en vélo se réfugier parfois le temps d’une soirée, d’une sieste ou d’un café. On pouvait s’y retrouver, sans être surveillé ni contraint de payer pour s’asseoir en terrasse et profiter du coucher de soleil sur la Garonne. Les bandes de jeunes y côtoyaient les familles et les amoureux de tout âge se mêlaient aux âmes solitaires, dans une ambiance paisible rompant avec celle d’une ville devenue étouffante.

C’était l’œuvre de Gilbert Vivien, un vieux monsieur semblable au lieu, calme et plein de mystères. Pendant des dizaines d’années, il a tout construit et entretenu de ses mains, minutieusement jusqu’à sa mort, sans rien demander à personne - et surtout pas à la mairie. La légende dit que personne ne sait à quel moment cet ancien habitant du quartier Saint Cyprien est venu installer sa maison bleue et ses terrasses en bord de Garonne. Ainsi le Bleu Bleu a tenu, fier mais sans prétention, pendant une quarantaine d’années.

Une démolition répressive

À la fin du mois dernier, Gilbert est décédé à l’âge de 83 ans. Il va sans dire que sa présence bienveillante manquera à plus d’un Toulousain, à commencer par ses proches organisés en collectif pour penser la suite du Bleu Bleu. Ces derniers avaient adressé plusieurs courriers à la mairie, afin de présenter différents projets qui auraient permis de renouveler ce lieu atypique tout en préservant son esprit populaire, dans la continuité de l’œuvre de Gilbert. Avaient entre autres émergé, outre le maintien du bar, la possibilité de mettre en place une résidence artistique ou encore un atelier participatif de réparation de vélo dans la maison bleue et ses annexes.

Mais la préfecture et la mairie en ont décidé autrement. Quelques jours à peine après la triste nouvelle, les autorités se sont empressées d’envoyer la police "sécuriser la zone", estimée d’une "grande dangerosité structurelle", selon un rapport mandaté par la mairie qui conclut à la nécessité du "nettoyage du site". Si les risques d’inondation évoqués sont réels et bien connus des habitués, le fait que la démolition du Bleu Bleu soit mise en oeuvre si brutalement, alors que d’autres buvettes payantes installées en bord de Garonne ne sont pas inquiétées, montre bien que derrière l’argument "sécuritaire" se cache l’appréhension pour la mairie de voir perdurer et grandir un lieu de résistance sur son territoire.

C’est donc par la démolition pure et simple, à grand coups de tractopelles et sous gestion policière, que la mairie a violemment répondu aux propositions du collectif Bleu Bleu. En quelques heures à peine, alors que les amis de Gilbert encore sous le choc avaient demandé un délai, l’œuvre d’une vie était réduite en miettes. D’après un témoignage lors de l’hommage rendu au Capitole, alors que de l’amiante avait été détectée dans les constructions, la mairie n’a pas hésité à exposer les ouvriers à ce matériel toxique et a fait jeter les décombres dans la Garonne, sans procéder à quelconque traitement de désamiantage. Quelques jours plus tard, malgré plusieurs rassemblements de soutien qui ont pu opposer une résistance symbolique au dispositif policier, les terrasses du Bleu Bleu avaient elles aussi disparu dans un grand fracas.

"Sous les gravats, la rage !"

Ce vendredi, jour des obsèques de Gilbert, le collectif a appelé à un rassemblement place du Capitole afin de rendre un hommage politique et festif à l’homme du Bleu Bleu et à son œuvre. Comme rappelé lors des interventions, au-delà de la disparition d’un lieu fort apprécié des Toulousains, c’est l’imposition agressive d’un ordre politique sécuritaire et bourgeois qui est à dénoncer. En effet, si l’émotion est si vive aujourd’hui face à la démolition du Bleu Bleu, c’est que ce bar était l’un des derniers bastions de la vie populaire toulousaine, déjà largement exclue du centre-ville et repoussée à des marges toujours plus lointaines.

Sous la direction du maire de droite Jean-Luc Moudenc soutenu par LREM, la ville de Toulouse est au cœur des politiques de gentrification qui s’accélèrent dans de nombreuses villes de France sous l’effet de la crise : toujours plus précaires et nombreuses, les classes populaires sont à la fois marginalisées sur le plan spatial et de plus en plus contrôlées et réprimées lorsqu’elles s’organisent. On peut penser ici à la destruction scandaleuse de l’hôpital La Grave qui hébergeait dans le quartier Saint Cyprien des services d’urgence primordiaux pour les plus démunis, tels qu’un accueil psychiatrique et un centre de dépistage pour les maladies sexuellement transmissibles, au profit de la construction d’appartements de luxe avec vue sur la Garonne par l’entreprise Kaufmann and Broad. De même, malgré une forte opposition enracinée dans les collectifs de quartiers de la gare et de Bonnefoy, le projet TESO et sa "tour Occitanie", si chère à Moudenc, sont en voie de réalisation au détriment de nombreux habitants qui seront ou sont déjà contraints de quitter leurs logements et d’aller s’installer plus loin, faute de pouvoir suivre l’augmentation des loyers dans ce qui sera un "quartier d’affaires".

En ces temps de crise sanitaire et à l’aube d’une crise économique d’ampleur, combien de ces espaces populaires de vie, de culture et de santé dont nous avons besoin seront encore détruits ou fermés contre la volonté des usagers ? Nous avons plus que jamais besoin de ces lieux où nous pouvons nous rassembler, nous soigner et vivre dans des conditions dignes. Plutôt que de financer des opérations de "maintien de l’ordre", telles que la démolition du Bleu Bleu ou la répression des mouvements sociaux, les moyens dont disposent l’État et ses institutions devraient être massivement investis dans les services publics qui nous font vivre. Loin de toute illusion concernant les dispositifs de "concertation citoyenne" en place dans notre ville, nous ne pouvons compter que sur nos forces pour imposer cela, depuis nos quartiers, nos lieux de travail et d’études. Et nous ferons vivre l’esprit du Bleu Bleu.




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