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Tournant répressif. A Alger, la jeunesse ne se laisse pas intimider par le régime

Depuis que Bouteflika a démissionné le 2 avril sous la pression de la mobilisation populaire, le régime tente le tout pour le tout pour sauver sa peau et amorce un tournant répressif. Après les barrages policiers à Alger ce vendredi, et arrestation de 13 syndicalistes qui manifestaient devant le siège de l'UGTA samedi, ce mardi à Alger ce sont les étudiants qui ont été la cible des forces de répression.

mercredi 10 avril

Vendredi dernier déjà, pour la première fois depuis le 22 février, les forces de répression bloquait certains accès vers le centre d’Alger, dont le passage du Tunnel qui mène à la place historique de la Grande Poste, où des prises de parole ont traditionnellement lieu après les manifestations. Une volonté claire d’empêcher les manifestants de se rassembler, de discuter et de s’organiser.

Samedi c’était au tour de treize syndicalistes de subir la répression. Alors qu’ils participaient à un rassemblement devant le siège de l’UGTA, la seule centrale syndicale du pays, pour exiger la démission du secrétaire général Sidi Saïd complice du régime jusqu’au bout, les forces de police sont intervenues pour les interpeller.

Vidéo de l’arrestation des syndicalistes qui manifestaient devant le siège de l’UGTA

Dans le même temps le journaliste et secrétaire général de l’observatoire des droits de l’Homme au Maghreb était lui aussi violemment arrêté lors d’un rassemblement dans le centre d’Alger. Et ce lundi c’était encore au tour de Samir Larabi, militant du Parti Socialiste des Travailleurs, lui aussi journaliste, d’être arrêté par des policiers en civil près de la Grande Poste alors qu’un rassemblement de journalistes contre la censure se tenait au siège de l’Entreprise Nationale de Télévision (ENTV) à Alger sous forte présence policière. Si ces militants ont tous été libérés les soirs mêmes de leurs interpellations respectives, il n’en reste pas moins que ce tournant répressif montre une radicalisation du régime qui avait jusque là cherché à éviter l’affrontement direct avec les manifestants.

Dispositif policier pour intimider les journaliste lors du rassemblement contre la censure au siège de l’ENTV

Mais c’est ce mardi à Alger que le régime a déployé un dispositif répressif sans précédent depuis le début de la mobilisation. Alors que la marche des étudiants s’apprêtait à rejoindre la place de la Grande Poste, elle a d’abord été bloquée par un cordon de police, séparant les étudiants des manifestants déjà présents sur les lieux. Sous la pression de la foule, les policiers n’ont eu d’autre choix que de se retirer dans un premier temps. Mais la volonté du pouvoir de marquer le coup en empêchant les manifestations et les rassemblements ne s’est pas arrêtée là. Les forces de répression se sont par la suite déployées tout autour de la place afin d’en déloger les manifestants, usant de grenades lacrymogènes, de canons à eau, et de blindés NIMR ISV équipés d’un dispositif LRAD (Long Range Acoustic Device, expérimenté au départ par l’armée américaine pendant la guerre en Irak en 2003) émettant des ondes ultrasonores qui entraînent nausées, malaises intestinaux, et troubles de la vision et de l’ouïe.

Répression sur la place de la Grande Poste d’Alger ce 9 avril 2019

Un blindé NIMR ISV au milieu de la foule

Si les forces de police ont réussi à déloger les manifestants de la place en fin d’après-midi, ce n’est qu’au prix d’une longue opération qui aura dévoiler les faiblesses de l’appareil répressif algérien. En sous-effectif, la tension était palpable entre les policiers et leur hiérachie qui donnait l’ordre de réprimer, tant le mouvement populaire est hégémonique parmi les couches populaires de la société algérienne. Par ailleurs la proximité avec la plage d’où provenait de forts vents marins a limité la portée des gazs lacrymogènes, contribuant à mener la vie dure aux forces de répression, qui peinaient à avancer en ligne sur la place de la Grande Poste émaillées de jardin et dans les rues labyrinthiques d’Alger. A de nombreuses reprises elles se sont d’ailleurs retrouvées elles-mêmes encerclées par les manifestants, laissant voir des policier ne sachant plus quoi faire, exécuter les ordres des officiers ou sympathiser avec les jeunes venues en masses. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas manqué de tourner en dérision cette opération de police, affirmant leur détermination en chantant devant les canons à eau « djibouna el shampoing, nwalou lebes » (« amenez nous du shamping et ça ira mieux »), mais restant disciplinés face aux diverses provocations, à l’instar de l’arrestation d’au moins sept étudiants selon le communiqué du comité autonome des étudiants de l’université de Bouzareah (Alger 2), relachés plus tard dans la soirée.

La police tente d’arrêter un étudiant, sans succès

Si la tentative de réprimer la mobilisation avait pour objectif d’intimider les manifestants, elle semble plutôt avoir contribuer à l’inverse à amplifier la détestation générale du régime, et à pousser les jeunes manifestants à s’organiser contre la répression. Elle démontre clairement que derrière les beaux discours du chef de l’état-major Ahmed Gaïd Salah qui a poussé Bouteflika vers la sortie au nom d’une soi-disant adhésion aux revendications populaires, celui-ci n’est en fait que le bras armée des classes dominantes qui souhaitent un retour rapide à l’ordre. S’il fallait encore le prouver, cette disposition est confirmée par l’intronisation ce même jour du président par intérim Abdelkader Bensalah, qui a annoncé lors du discours inaugurant sa prise de fonction qu’il mettrait en place « une institution nationale collégiale » n’émanant pas de la base mais d’arrangements entre les différentes fractions du régime, afin d’organiser l’élection « dans le délai constitutionnel, d’un nouveau Président de la République ».

En maintenant l’institution présidentielle – institution suprême du régime algérien qui centralise tous les pouvoirs – ce gouvernement montre son mépris à l’égard des revendications populaires exprimées depuis plus d’un mois, expressément dirigées contre ce régime pourrissant. Cependant pour venir à bout des hommes du système qui vont de manœuvre en manœuvre pour sauver leur peau et leurs intérêts, les masses populaires se trouvent face au défi immense de dépasser le dégagisme, et de se doter d’un programme intégrant revendications sociales et démocratiques, émanant de leurs réalités quotidiennes – aussi bien en ce qui concerne le chômage et le logement, que la répression policière ou l’accès à l’enseignement – à travers les cadres d’auto-organistion tels que les comités d’usines, d’universités, ou de quartiers.

En 2001 lors du printemps berbère, la répression avait joué un rôle important pour pousser la jeunesse et les travailleurs à s’organiser. Avec la grève qui commence ce mercredi 10 avril, et la répression de la part d’un régime qui se fait de plus en plus menaçant, le contrôle du processus démocratique à la base apparaît comme une perspective essentielle, contre les manœuvre qui visent à en déposséder les masses populaires et à écarter les questions sociales des revendications portées par le mouvement.

Déclaration de Yanni, étudiant à Bouzareah, face à la répression contre la marche du 9 avril 2019




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