Poubelles et casseroles

Tous les déchets de la présidence Macri

Jane Mitchell

Tous les déchets de la présidence Macri

Jane Mitchell

La casse économique ne sera pas le seul cadeau de départ de Mauricio Macri, avant de quitter la Casa Rosada. Il y aura aussi des déchets : des tonnes de déchets importés pour la plupart des Etats-Unis qui, depuis 2018, ne peuvent plus compter sur l’exportation en direction de la Chine et ont choisi, avec l’assentiment du gouvernement sortant, l’Argentine.

Le décret 591du 26 août 2019 signé par Macri a donc modifié les lois précédentes en matière d’importation des déchets recyclables, flexibilisant les restrictions qui interdisaient jusqu’alors l’accès aux substances toxiques et nocives pour les personnes et l’environnement. Comme l’a souligné Myriam Bregman, avocate et candidate du FIT-U, le Front de Gauche et des Travailleurs pour la capitale, le décret viole l’article 41 de la Constitution argentine qui défend le droit des habitants et des générations futures à un « environnement sain » et interdit l’importation de « déchets actuellement ou potentiellement dangereux à l’avenir, ainsi que les déchets radioactifs ».

En plus de son impact écologique, le décret aura un impact sur le travail des centaines de milliers des recycleurs urbains, los cartoneros. Ce sont eux qui, dans un pays où le tri sélectif n’existe quasiment pas, se chargent actuellement de la récupération de 20.000 tonnes de déchets par mois, une quantité qui correspond à peu près à la moitié du total des déchets produits.

Le métier de cartonero est l’enfant de la banqueroute de 2001. A la suite de la grave crise économique qui avait bouleversé l’Argentine et lourdement appauvri les secteurs les plus défavorisés de la population ainsi que la classe moyenne, les poubelles des grandes villes étaient devenues la seule source de revenus possible pour nombre de chômeurs et de chômeuses.

Travailleurs et travailleuses de nuit, les recycleurs parcourent depuis lors les rues des grandes villes à la recherche de matériaux récupérables qui peuvent ensuite être vendus au kilo aux sites de recyclage ou à des transporteurs qui fonctionnent comme intermédiaires. Comme les poubelles les plus « riches » se trouvent généralement dans les centre-ville et que la majorité des lieux de recyclage et de revente sont situés dans les périphéries, les cartoneros sont surtout des travailleurs itinérants. A Buenos Aires, en 2001, un train leur avait été consacré, le Tren Cartonero ou Tren Blanco. Dans d’autres rames de trains de banlieue, certains wagons spéciaux leur étaient réservés. Le Tren Blanco assurait ainsi quatre services dans la journée pour amener les recycleurs de leur banlieue au centre de la ville, pendant la nuit, pour les ramener, par la suite, chez eux, à l’aube, avec leurs chariots remplis de déchets. Devenu le symbole de la vie nocturne et vagabonde des cartoneros de la capitale, ce train a été supprimé fin 2007 par TBA (Trenes de Buenos Aires), l’opérateur privé du rail, en dépit des protestations des travailleurs du secteur.

Aujourd’hui, dix-huit ans après l’Argentinazo de 2001, cette grande crise à la fois économique, sociale et politique, le métier de cartonero n’a pas disparu, loin de là. On peut compter 150.000 cartoneros et cartoneras sur le territoire national, dont 10.000 pour la seule capitale, Buenos Aires. Selon les estimations de la FACyR, la Federación Argentina de Cartoneros y Recicladores la majorité d’entre eux est organisée en coopératives. La FACyR, qui fait office de syndicat qui défend les intérêts des recycleurs et leur droit au travail, s’oppose aujourd’hui au nouveau décret et se bat pour la reconnaissance de la valeur sociale et environnementale du métier de cartonero, en demandant également des investissements publics dans l’industrie du recyclage contre le business privé des déchets qui prospère actuellement et dont, par le passé, Macri et sa famille ont pu tirer le plus grand des profits. D’où la vieille haine de l’actuel président à l’égard des cartoneros.

En 2002, celui qui à l’époque n’était encore que le président de Boca Junior, l’une des principales équipes de foot du pays, et qui préparait son OPA sur le gouvernement de la ville de Buenos Aires, ce qui adviendra en 2007, menaçait déjà les cartoneros de leur mener une « guerre sans relâche ». Soulignant l’importance des bénéfices qu’il y avait à tirer de l’industrie des déchets, Macri dénonçait, dans les colonnes de La Nación, le grand quotidien conservateur, « l’attitude délictueuse » des cartoneros et il promettait de nettoyer les rues de leur présence : « Los vamos a sacar de la calle ». « Il est tout aussi criminel de voler des ordures que de voler un vieux monsieur au coin de la rue », affirmait à l’époque, très sérieusement, Mauricio Macri. Il en savait quelque chose puisque son père, dans les années 1970 puis sous la dictature, a su construire une partie de la fortune familiale à partir du business des ordures ménagères. Ainsi, en 1979, Osvaldo Cacciatore, le maire de la capitale sous les militaires, avait offert le monopole du ramassage des ordures à Mantenga Limpia Buenos Aires (Manliba), contrôlée par les Macri. En 1982, Domingo Cavallo, président de la Banque centrale sous la dictature, leur fit une autre fleur : le gouvernement dictatorial étatisa la quasi-totalité de la dette de l’entreprise, soit près de 4 millions de dollars.

Après son arrivée à la présidence, en 2015, l’acharnement de Macri contre los cartoneros s’est poursuivi. On a d’abord vu l’apparition dans les rues de la capitale, gouverné par Horacio Rodríguez Larreta, un proche du président, de « poubelles intelligentes » qui fonctionnent avec une carte électronique sans laquelle elles ne s’ouvrent pas et qui empêchent les recycleurs de les fouiller. La seconde attaque a été le récent décret sur l’importation des déchets qui contredit les efforts et les revendications des cartoneros. Comme on peut le lire dans l’appel à la mobilisation lancée par la FACyR le 17 septembre, le nouveau décret est justifié au nom du fait que « l’industrie nationale manque de matières premières, ce qui est absurde ». En réalité, toujours selon la FACyR, « importer des déchets génère un cercle vicieux dans lequel le pays va dépenser des dollars pour importer des poubelles ». Selon les recycleurs cela aurait un impact désastreux sur leur travail et sur leur vie ainsi que sur l’environnement. De la même manière, l’inauguration des nouvelles « poubelles anti-pauvres » pouvait être considérée comme la réponse paradigmatique du macrisme à la crise économique qui secoue le pays et à l’augmentation exponentielle de la pauvreté – dont le taux, selon l’Instituto Nacional de Estadística y Censos a atteint 35,4%, avec un pic de 52,6% chez les moins de 14ans –, et alors que le taux d’indigence frôle les 8%.

« Macri, une usine à pauvres » titrait de façon volontairement provocante Página/12, quotidien de centre-gauche et très opposé au gouvernement actuel, en commentant, il y a trois semaines, les statistiques alarmantes de l’Observatoire de la Dette Sociale de l’Université Catholique Argentine. Selon les chercheurs de cette institution, les chiffres réels sont supérieurs aux chiffres officiels puisqu’il y aurait eu une montée de la pauvreté de 29%, au début de la présidence de Macri, à 38%, aujourd’hui, en fin de mandat.

Face à la présence de près de 4 millions de pauvres en plus par rapport à l’an dernier, pour un total de près de 16 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, dont 3,4 en situation d’indigence, Macri confirme le maintien de la même stratégie : faire la guerre aux pauvres au lieu de lutter contre la pauvreté.

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