« Travailler use »

Tout renverser pour ne pas sombrer. Nouveaux visages de l’exploitation

Jean Beide

Tout renverser pour ne pas sombrer. Nouveaux visages de l’exploitation

Jean Beide

Les mutations récentes du capitalisme ont engendré une cohorte de nouvelles expressions de la souffrance au travail. Syndrome d’épuisement professionnel, anxiété, dépression, l’explosion des pathologies psychiques causées par le travail et son environnement dit une nouvelle réalité de l’exploitation. Mais de la résignation à la critique, de l’angoisse à la colère, il n’y a qu’un pas. Et il est politique.

A toute période de crise correspondent ses vagues massives de licenciements et, par voie de conséquence, d’intensification du travail pour celles et ceux « qui restent ». Les actuels « plans de sauvegarde de l’emploi » dans les grands groupes industriels et de services, conséquence, dit-on, de la pandémie et de la contraction de la demande, répondent en fait plus directement à une autre forme de nécessité et ne sont pas comparables, malgré ce que le patronat affirme, aux pertes d’emplois consécutives à la destruction pure et simple des petites entreprises en faillite.

Ces licenciements, directs ou indirects, sont en réalité des « dégraissages » par anticipation de conjoncture et visent à la maximisation des marges dans une période de concurrence accrue. Ainsi des groupes comme Sanofi ou Renault détruisent-ils des postes, cependant que des subventions, prêts et garanties leur sont accordés. Ces PSE, aux conséquences sociales désastreuses, participent donc plutôt d’une tactique de guerre sociale qu’ils ne répondent au prétendu « principe de réalité économique » systématiquement avancé comme raison indépassable des « plans sociaux ». Il n’y a donc pas des restructurations « de crise » ou « défensives », d’un côté, et des restructurations « de compétitivité » ou « offensives » (qui cherchent à conquérir des parts de marché), de l’autre. Les deux se confondent dans la logique de l’accumulation du capital.

Cette logique de profitabilité a pour conséquence l’intensification du travail et la détérioration des conditions dans lesquelles il s’effectue. La mauvaise conjoncture économique apparaît comme une construction pour en justifier a posteriori la violence, les directions d’entreprise présentant celle-ci comme une fatalité, pour tenter de favoriser l’acceptation des restructurations. Quand des millions de personnes sont sans travail et que les banques alimentaires se trouvent sous tension, l’emploi, quelles que soient ses conditions, devrait être considéré comme une chance. Tel est le récit dominant.

La conjoncture « externe » poserait ainsi le cadre d’un ensemble de mesures internes de réorganisations, de restructurations qui doivent permettre de faire davantage avec moins de moyens. Pour faire accepter ces mesures qui affectent brutalement, et parfois de façon tragique, la vie des employés et des ouvriers, la pression du chômage est l’arme principale. Toutefois, sa simple factualité ne peut suffire et bien d’autres ressorts sont en jeu pour saper, en temps de crise, les conditions de la résistance collective aux pressions et à l’exploitation. En effet, la crainte objective du chômage ne suffit pas. Pour servir de levier de domination, il lui faut encore s’incarner dans une structure de production idéologique qui donne à l’interchangeabilité des travailleurs et à leur exploitation sa toile de fond, sa consistance sociale concrète.

L’angoisse de l’isolement, de la marginalisation et de la sanction, en sus de la peur objective du licenciement, devient la seconde lame qui permet l’enrôlement des travailleurs en suscitant une forme de « consentement contraint ». Mais ces méthodes de pression, dont les suicides chez France Télécom dans le milieu des années 2000 constituent la face la plus sombre, ne sont pas le fruit d’une « dérive managériale » devenue folle, une sorte d’anomalie dans le cours normal des choses. Elles révèlent, au contraire, la réalité du travail en régime capitaliste. En cette période pandémique, où de vastes restructurations sont d’ores et déjà annoncées dans la grande industrie et les services (on a commencé à le voir dans l’aéronautique ou dans l’automobile, notamment chez Renault), il parait utile de proposer quelques pistes liminaires d’analyse des causes de la souffrance psychique au travail, et de l’idéologie dont elle est le résultat. C’est sur ce mode de « gouvernance par la peur » dans les entreprises et sur quelques-uns de ses ressorts que nous nous proposons de revenir dans cet article.

L’angoisse au travail, miroir des crises et des mutations récentes du capitalisme

Les nouvelles formes d’organisation du travail qui ont progressivement vu le jour à partir du début des années 1980, principalement au Japon, aux Etats-Unis et en Europe, à la suite de l’épuisement du modèle fordiste et de ses méthodes de régulation et de contrôle, ont apporté leur lot de nouvelles souffrances. A la destruction des corps, causée par la parcellisation extrême des tâches, s’ajoute désormais la destruction psychologique des travailleurs. La baisse de rentabilité du capital, les crises des années 1975-1985 et les poussées ouvrières des années 1960-70 ont conduit le patronat vers un ensemble de mesures visant la restauration des taux de profit. Ces mutations reposent, comme le note Jean-Pierre Durand [1], sur trois composantes. La première concerne l’organisation générale de la production, qui se trouve alors bouleversée par le moyen de la délocalisation, du recours massif à la sous-traitance et de l’externalisation des services « à faible valeur ajoutée ». La seconde concerne l’organisation du travail en « flux tendu » censées permettre l’économie des temps morts dans la rotation du capital et pousser à l’augmentation des cadences. Tout ceci conduit à l’élimination des micro-pauses, entre deux tâches, qui permettaient aux travailleurs de récupérer, que ce soit à l’usine ou au bureau. Le flux tendu et le juste-à-temps sont, en conséquence, source de tension nerveuse et d’épuisement. La troisième enfin concerne les mutations idéologiques associées à ces mutations organisationnelles du travail, d’autant plus cruciales que les révoltes ouvrières ont été profondes. On voit ainsi apparaître un discours sur l’implication ou la participation des salariés. Ils doivent être responsables et, employer leur autonomie pour mieux s’impliquer dans leur travail.

L’apparition du « lean management », c’est-à-dire de l’organisation de la production en flux tendu, sans stocks ni temps morts entre les segments productifs, instaurant l’objectif de la qualité totale, le travail en équipe, etc., associée à la recherche de l’élimination systématique des opérations non facturables, répond au double enjeu de la restauration des marges de profit d’une part et de l’augmentation corrélative des cadences de l’autre. Cette réorganisation du travail est aussi, comme le remarque la sociologue Danièle Linhart [2], l’occasion d’une reprise en main idéologique progressive de la part du patronat qui voit là l’occasion de briser l’identité commune de la classe ouvrière, par ce qu’elle nomme « l’individualisation de la gestion du travail et des salariés ». L’instauration d’horaires variables, de la rotation des tâches (contre le modèle tayloriste fondé sur l’assignation rigide des ouvriers à une tâche parcellaire répétitive), l’individualisation des primes et plus tard des salaires sont autant de dispositifs techniques qui tendent à isoler les travailleurs les uns des autres, tout en alimentant les nouveaux discours managériaux.

Ces réorganisations productives sur le mode du flux tendu, qui occasionnent une hausse de la charge de travail, doivent faire l’objet d’un contrôle de la part de la chaîne de commandement de l’entreprise qui trouve, dans l’instauration des évaluations individuelles et du pilotage de l’activité par « objectifs personnalisés », un moyen efficace. Ces méthodes conduisent les travailleurs, selon Linhart, vers une situation de « précarité subjective » grandissante. C’est aussi l’analyse que propose Jean-Pierre Durand qui remarque, quant à lui, la nécessité pour le patronat de « s’assurer de la loyauté des salariés afin qu’ils ne remettent pas en cause le principe du flux tendu. D’où la mise en œuvre généralisée de l’évaluation individuelle, au moment du recrutement mais aussi tout au long de la carrière professionnelle » [3].

L’explosion spectaculaire des troubles psychiques (multipliés par sept en France entre 2013 et 2018 selon les rapports de l’assurance maladie) témoigne de la réalité du travail, d’autant mieux mise en lumière en temps de crise, où la pression sur les travailleurs s’accentue.

La souffrance psychique, révélatrice des contradictions du travail

On pourrait être tenté de voir, dans la souffrance au travail, l’expression d’un accident ou le reflet d’une mauvaise gestion mise en place par de mauvais chefs. C’est en tout cas ce que le discours dominant cherche à faire admettre quand des scandales éclatent. Mais la souffrance au travail, dans sa dimension psycho-physique, est au contraire l’expression visible d’un conflit, qu’elle contribue paradoxalement à voiler, entre les impératifs du capital et les intérêts matériels et moraux des travailleurs.

En effet, si le travail peut être objet de crainte, d’angoisse, et s’il peut constituer une menace pour l’intégrité psycho-physique du travailleur, c’est parce qu’il constitue le fondement principal de son identité sociale concrète qui, dans le même temps, se trouve toujours menacée par le patronat qui s’arroge un droit intégral sur les conditions de sa mise en pratique. Les dangers psycho-sociaux du chômage mettent cependant en lumière, par contraste, le caractère structurant du travail dans notre société, activité dans laquelle se tissent à la fois le rapport identitaire de soi à soi et le rapport social corrélatif de soi à l’autre par l’intermédiaire de la production de biens socialement utiles.

Cet aspect structurant du travail, que Marx désigne comme sa partie essentielle et comme le procès d’une « double affirmation, de soi-même et de l’autre » est ce qui permet potentiellement la « [réalisation] de mon individualité, ma particularité […] » assurant la reconnaissance pour moi-même de « ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute » [4]. Cette saisie identitaire de soi dans le travail ne se fait, pour Marx, que par le truchement de l’autre qui me révèle mon identité individuelle comme « sociabilité humaine » confirmée. Si le travail permet la réalisation du moi social, c’est parce qu’il rend concrète la vocation d’une vie sociale, d’une vie-pour-autrui. L’individu humain socialisé découvre, dans l’activité concrète de transformation des conditions générales de l’existence et dans « [ses] manifestations individuelles, [c’est-à-dire son travail], la joie de créer la manifestation de la vie [d’autrui], de réaliser et d’affirmer dans son activité individuelle [sa] vraie nature, [sa] sociabilité humaine.  » [5].

Il va sans dire que cette description du travail, proposée par Marx, ne concerne que ses potentialités, humaine et historique, débarrassées du joug de la domination de la propriété privée qui en aliène les fins en lui imposant la servitude du profit. Cependant, c’est bien le travail, socialement organisé, qui produit et reproduit la société et détermine la structure dominante des rapports humains. Si le travail engendre de la souffrance chez le travailleur, souffrance tout à la fois psychique et physique, ce n’est pas par accident, mais précisément parce que son travail est le lieu d’une contradiction entre deux régimes de finalités incompatibles : les finalités du capital et ses exigences de mise en valeur productive, et les finalités fixées par les intérêts des travailleurs qui voient prioritairement dans leur activité sa dimension socialement utile. Dans le travail sous domination capitaliste, le travailleur fait l’expérience de la négation de son utilité sociale propre, de son identité, qu’il sent pourtant comme constitutivement liées à l’opération de son activité productive.

C’est donc la dépossession du travail, son aliénation, qui fait qu’il est structurellement une source de souffrance et de peur. Les rapports récents de l’Observatoire du stress au travail révèlent que 52 % des travailleurs présentent un « niveau élevé d’anxiété au travail », et un quart d’entre eux un stress « présentant des risques pour leur santé », souffrance qui affecte majoritairement les femmes. Cette souffrance est elle-même ambivalente : le travailleur souffre dans la mesure où il se sent, contradictoirement, privé des fins pourtant immanentes de son activité. Alors qu’il donne son temps, sa force et son intelligence à la confection de l’objet, ou du service, l’acte de travail demeure extérieur au travailleur dans la mesure où sa personnalité se trouve niée par l’appropriation privée de son produit. L’ouvrier sent que le « travail dans lequel [il] s’aliène est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Le caractère extérieur [du] travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas […] » [6].

La souffrance psycho-physique du travailleur est une souffrance de l’aliénation, c’est-à-dire constitutive du procès de travail capitaliste, d’autant mieux mise en lumière dans les périodes de crise où s’exacerbent la concurrence et les rapports de propriété. Ce qui s’aliène dans le procès de travail sous tension, c’est la personne même du travailleur, son identité propre qui se trouve pourtant engagée, et même exigée. Le travail sous domination du capital demande à l’ouvrier de « donner de sa personne » mais, dans le même temps, lui ôte toute reconnaissance et refuse à son existence toute garantie réelle (licenciement menaçant, sanction, dépréciation hiérarchique, exclusion). La rétribution symbolique, qui peut éventuellement survenir sous la forme d’une promotion, d’un titre « d’employé du mois » ou d’une prime à la performance, ne fonctionne en fait concrètement que comme menace d’une dépréciation future, et non comme reconnaissance sociale inaliénable : « l’employé du mois » ne tardera pas à déchoir de sa position symbolique. La « responsabilité » productive de l’ouvrier qui travaille en flux tendu est donc toujours et sans cesse renouvelée comme si son travail agissait, contre lui, comme une « puissance hostile étrangère » [7].

Les perspectives collectives d’émancipation des travailleurs dans le travail, par la socialisation des moyens de la production d’une part, et l’amélioration des conditions générales de l’existence d’autre part, se sont trouvées perverties dans le discours dominant et mystificateur à propos de la « réalisation de soi », mais comme individu isolé, dans le travail. C’est cette ambivalence du travail dans ses modalités capitalistes, modalités qui capturent l’énergie, l’intelligence et jusqu’au désir de contribution des individus, qui attaque les fondements de l’identité de la personne humaine et fragilise son intégrité psycho-physique par la menace perpétuelle de disqualification morale, symbolique ou matérielle qui pèse sur elle.

La dénégation de la souffrance

L’organisation sociale du travail éprouve les corps et les esprits. Mais la souffrance au travail se présente avant tout sous le prisme (quand elle ne peut plus être dissimulée) de la souffrance du corps, qui constitue son expression socialement acceptable. A la souffrance psychique s’attache en effet une stigmatisation supplémentaire, comme en témoigne peut-être la faiblesse des ressources allouées à sa prise en charge au regard de l’étendue des dommages qu’elle cause. En 2011 par exemple, seuls 4,1% des financements de recherche étaient consacrés à la recherche en psychiatrie, ce que la Cour des comptes elle-même a d’ailleurs considéré comme un problème de « sous-dotation persistante ». De plus, l’immense part des soins psychologiques demeurent encore à charge des patients, les rendant ainsi très difficiles d’accès, alors même qu’ils permettraient de préserver efficacement la santé des travailleurs. La partie psychique de ces souffrances, c’est-à-dire leur résonance sur les structures fondamentales de l’individu, que le travail sous régime capitaliste tend à déstabiliser, voire à détruire, est donc quant à elle doublement dissimulée. Dissimulée d’abord à des fins politiques et idéologiques (comme toute souffrance en situation de travail), pour servir le discours des dirigeants des entreprises, institutions et organisations qui l’emploient ; dissimulée une seconde fois ensuite sous la souffrance physique, sous la question (majeure mais réductrice) de la santé du corps. La raison de cette double dissimulation de la souffrance psychique au travail est relative à la lutte contre le caractère politique des revendications ouvrières. La partie psychique de la souffrance au travail touche immédiatement à la question de l’aliénation, et donc aussi aux modalités politiques de son organisation. A contrario, une souffrance réduite, au moyen d’un artifice de discours, à une simple souffrance du corps, souffrance qui risque de devenir aussitôt insignifiante au plan politique, (d’ailleurs presque systématiquement présentée sous l’angle de « l’accident ») permet de restreindre les revendications à la dimension strictement corporative et limite les risques d’une remise en cause totale de l’organisation du travail et de son sens.

Le discours dominant tend à affirmer implicitement que celui qui souffre psychologiquement est aussi celui qui ne sait pas souffrir physiquement, autrement dit celui dont le corps est faible, et qui ne sait pas, ou ne veut pas, « se faire mal ». Cette double dissimulation répond en fait directement au besoin politique du patronat de voir disqualifiée par avance toute souffrance associée au procès de production et à ses conditions sociales de réalisation. Si la souffrance psychique est réprimée de façon prioritaire, (ce qui passe aussi par des formes d’auto-répression psychique de la souffrance) c’est parce que c’est elle qui fixe en dernière instance le critère d’acceptabilité de la souffrance physique, en même temps qu’elle constitue, quand elle est bien dissimulée, un verrou politique pour les revendications. Repousser les limites psychologiques de la souffrance, y compris en en disqualifiant d’avance toutes les manifestations comme relevant de la faiblesse, voire de la sensiblerie, répond ainsi directement mais paradoxalement au besoin de domination et de maitrise sur les corps des travailleurs.

Si la souffrance psychique est constitutive du procès de travail sous régime capitaliste et qu’elle tend à s’accentuer en temps de crise, c’est parce que le sens du travail est frappé, comme on le voit, d’une ambivalence : à la fois levier pour l’émancipation de la société et des travailleurs et contradictoirement moyen de l’appropriation privée d’une grande partie du produit social, au bénéfice de quelques propriétaires et au détriment de la vie des travailleurs. Mais la souffrance psychique au travail constitue également le marqueur d’une dissimulation politique de l’exploitation et de l’aliénation, d’autant plus forte que les possibilités de résistance collective sont affaiblies. Le psychiatre Christophe Dejours considère à ce titre le trouble psychique, conséquence de la « honte de dire sa souffrance », comme la conséquence directe de la pression du chômage de masse et comme cause participant de l’atomisation progressive de la conscience des intérêts communs des travailleurs. Ainsi écrit-il que « la honte de dire la souffrance au travail face à la souffrance de ceux qui risquent le licenciement conduit à laisser un suicide sans analyse, sans explication, sans discussion » [8].

La dénégation de la souffrance au travail conduit à l’explosion de troubles psychiques, dont la dépression anxieuse grave est le symptôme le plus fréquent, et à la dissimulation de l’aliénation et de l’exploitation. Comme le montre Dejours, cette dénégation, poussée par tous les dispositifs idéologiques et techniques du patronat, conduit à la dispersion des intérêts ainsi qu’à rendre invisible le chômage de masse comme composante fonctionnelle de l’exploitation. La maladie psychique devient pour le travailleur l’abîme dans lequel il ne faut tomber à aucun prix, sous peine de licenciement et de disqualification morale. Cette menace se fait d’autant plus sentir que les processus de sélection et de surveillance au sein de l’entreprise tendent à inclure des composantes proprement psychologiques « au nom de la sécurité […] et impliquant la participation de médecins, de psychologues et de psychiatres » [9].

Tout cet attirail de contrôle idéologique et social participe d’une dissimulation de la souffrance psychique comme fait social lié à l’exploitation, et renvoie le travailleur à sa responsabilité personnelle pour cultiver « son endurance, c’est-à-dire la capacité de tenir dans l’instant et dans la durée, sans couler » [10]. En effet, quand la souffrance devient objet d’une dénégation systématique, le souffrant, l’exclu, le chômeur sont fatalement renvoyés à leur destin individuel, sans lien avec la réalité du travail. Chiapello et Boltanski notent très justement à ce titre que la catégorie de l’exclusion (dont sont massivement frappés celles et ceux que le travail a rendu « inaptes »), dès lors qu’elle ne se trouve plus articulée à une théorie de l’exploitation, ne peut que renvoyer les exclus à leurs propres responsabilités. « Or c’est précisément, écrivent-ils, ce lien entre la misère et la faute ou, plus exactement, entre la misère et des propriétés personnelles facilement transformables en facteurs de responsabilité individuelle, que la notion de classe et surtout celle de prolétariat étaient parvenues à briser » [11].

De « l’isoloir » au dépassement de l’exploitation

Les quelques éléments d’analyse mentionnés plus haut conduisent à considérer l’explosion de la souffrance psychique au travail comme une expression directe, mais masquée, du conflit qui opposent les travailleurs au patronat et quelques-unes de ses caractéristiques contemporaines.

La souffrance psychique est la conséquence du risque d’isolement et d’exclusion (« mise au placard », harcèlement moral ou licenciement), lui-même aggravé par l’atomisation des travailleurs en une somme d’individualités tenues, explicitement ou non, pour responsables de leur sort. Ce travail de sape de la conscience de classe est produit par l’exploitation et renforcé par l’idéologie qui s’y associe et qui conduit non seulement à penser mais aussi à vivre le travail comme « une expérience personnelle ». C’est pour cette raison que l’atomisation du corps social productif peut être mise au rang des stratégies employées par le capital et ses institutions pour produire et reproduire un corps social fragmenté, à l’instar de sa démocratie qui commande, au moment de décider du « sort commun », l’isolement de chaque citoyen devant sa « responsabilité morale et politique », incarnée par l’isoloir. Le système politique, de même que l’expérience concrète du travail, vient, pour reprendre les mots de Sartre à propos de la démocratie représentative bourgeoise, « nous chercher dans notre solitude sérielle et nous [lester] d’idées de pierre, faites de ce que nous pensons que les autres penseront. Sans doute y a-t-il au fond de nous-mêmes des exigences et des protestations, mais, faute d’être entérinées par les autres, elle s’écrasent en nous laissant des « bleus à l’âme » et un sentiment de frustration » [12].

En tant que produit des rapports sociaux de production et de l’idéologie du travail, la souffrance psychique ne peut être combattue par un simple effort de compréhension. La saisie consciente, pour soi, des raisons morales et objectives de l’exploitation, quoique nécessaire, ne saurait suffire à en combattre les effets, car l’exploitation n’est pas qu’une idée : elle est un rapport social de production (le salariat), complété par des structures sociales multiples de domination et justifié par un système idéologique qui suppose, pour être combattu, une lutte collective. Celle-ci doit prendre racine dans l’entreprise mais s’élargir pour contester, sur le terrain général et concret de la lutte politique de classe, les modalités actuelles d’organisation du travail, seule à même de transformer les pratiques profondes sur lesquelles repose l’aliénation des travailleurs. C’est à ce titre que Jean-Pierre Durand a raison d’écrire que « les résistances individuelles sont presque toujours vouées à l’échec, parce qu’elles sont contrariées par la puissance systémique des comportements des autres acteurs qui se plient aux règles dominantes » [13].

Quoique la prise en charge de la souffrance psychique au travail, et la reconnaissance par exemple de la dépression ou du burn out en tant que maladies professionnelles soient indispensables et relèvent de la mesure d’urgence, cela ne saurait suffire. La lutte contre la souffrance et l’anxiété est aussi la lutte contre le terrain qu’elles imposent implicitement, à savoir celui de la relation verticale de soi au monde. Que les discours managériaux sur « l’accomplissement de soi », le « dépassement de ses limites » ou « l’empowerment » soient aussi nocifs que le poison lui-même, cela va sans dire. Mais il faut ajouter à cela que tout discours qui tend à réduire à un manque de "prise en charge », par les institutions du système capitaliste, le problème des souffrances qu’il engendre, ne pourra en dernière instance que le reconduire sur son propre terrain. C’est en ce sens que Christophe Dejours a tort de considérer « [qu’est possible] la réorientation [du travail] dans une direction s’accordant mieux avec la vie [mais avec] l’appui des institutions et du droit » [14]. Penser les institutions comme recours possible contre la souffrance et donc l’exploitation, c’est entretenir l’idée illusoire qu’en dépit, et même au travers, de leur statut d’institutions du travail capitaliste, elles puissent être en même temps un mécanisme de son renversement.

En réalité, lutter contre l’idéologie du travail capitaliste, responsable des désastres sociaux à France Télécom ou à la SNCF et de ces innombrables souffrances silencieuses qui détruisent quotidiennement l’existence des travailleurs, requiert une contestation politique (et non seulement corporative) du travail dans sa totalité. On pourrait dire, en reprenant les mots d’Emmanuel Barot à propos de la lutte contre l’aliénation, que « l’enjeu politique et stratégique est immense : [car] déconstruire une idéologie ne l’empêche en rien de durer, de résister, puisqu’elle n’est pas une pensée, mais, au contraire, pétrification de pensée ancrée dans les couches les plus profondes et non réflexives des pratiques quotidiennes » [15].

Voilà sans doute pourquoi vaincre et dépasser la souffrance au travail et les idéologies de « l’entreprise de soi » qui instaurent la peur dans les relations de production, requiert la reprise en main politique de la pensée du travail et une action de classe contre ses formes générales d’organisation, en vertu du fait qu’on « ne brise pas une idéologie avec une vérité, [mais] avec une praxis » [16].

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Jean-Pierre Durand, Les outils contemporains de l’aliénation du travail, PUF, 2006, p. 113

[2Travail, Salaire, Profit, film documentaire, Arte, 2020

[3Jean-Pierre Durand, ibid, p.115

[4Marx, « Notes de lecture », Economie et philosophie, Oeuvres, Economie, tome II, coll. La Pléiades, Gallimard, 1979, p. 22

[5Ibid, p. 22.

[6Marx, Les manuscrits de 1844, Editions Sociales, p. 60.

[7Ibid.

[8Christophe Dejours, Souffrance en France, ed. Points coll. Essais, p. 56

[9Ibid, p.61

[10Ibid, p. 60

[11Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, ed. Gallimard, p.479-480.

[12Jean-Paul Sartre, Situations X, « Elections pièges à cons », p. 85.

[13Les outils contemporains de l’aliénation du travail, p.120

[14Dejours, Souffrance en France, p. 219.

[15Emmanuel Barot, Sartre et le marxisme, chapitre XI, « Aux racines de l’idéologie », ed. La Dispute, p. 283.

[16Ibid, p. 284.
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