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Notre classe

SNCF – Région Occitanie

Train sans contrôleurs ou l’itinéraire d’un service public à l’agonie 

Depuis le 9 décembre, dans l’ex-région Midi-Pyrénées deux lignes se voient exploitées en Equipement à Agent Seul (EAS). Mais que se cache derrière ce sigle ? Quelles conséquences quotidiennes pour les usagères et les usagers, mais aussi pour les cheminotes et les cheminots ?

lundi 17 juin

Depuis le 9 décembre, sur les lignes Toulouse-Foix (Ariège) et Toulouse-Montauban (Tarn et Garonne) la SNCF et la région Occitanie ont choisi que la présence d’une contrôleuse ou d’un contrôleur ne doit plus être systématique et obligatoire. Pour les profanes des termes de la SNCF, c’est ce qu’ils appellent l’EAS (Équipement à Agent Seul). Ainsi sous prétexte d’améliorer le service et réduire le taux de fraude, ce sont désormais des brigades appelées EML (Équipe Mobile Ligne) qui seront déployées aléatoirement sur ces axes ou seront positionnées aux terminus afin de faire des CRQ (Contrôle Renforcé à Quai) à défaut d’un personnel dans les trains. D’un côté les guichets ferment et l’achat de billet devient impossible à bord, de l’autre si vous êtes contrôlés c’est une amende forfaitaire de 50 euros dont vous devez vous acquitter sur le moment, sinon ce sera 100 euros.

D’où viennent les trains sans contrôleurs ?

Alors que les cheminotes et les cheminots se battent contre la réforme du chemin de fer ce printemps dernier, la région Occitanie et la SNCF sont en pleine négociation d’une nouvelle convention TER. Plusieurs fois prolongée faute d’accord, cette dernière est enfin signée pendant le mouvement, mais à quel prix pour les cheminotes et cheminots, pour les usagères et usagers ?

Dans ce qui sera le texte de référence d’une politique de grand nettoyage et de réduction des coûts de production, il est prévu de supprimer la présence systématique des contrôleuses et contrôleurs sur ces deux axes (dans un premier temps), la fermeture pure et simple de guichets ou la réduction drastique des horaires d’ouverture de ceux-ci au profit de la digitalisation. En outre, une simple phrase dans ce texte néfaste va permettre à SNCF Mobilités d’appliquer la politique nationale de suppression de postes. Il est écrit que la région n’acceptera plus qu’un train soit supprimé ou retardé pour « cause » de manque de contrôleurs et contrôleuses. Si cela représente moins de 3 % des retards ou suppressions dans la région, la boîte de pandore est ouverte. SNCF Mobilités l’avait anticipé et nous pouvons lire dans le bilan social 2017 que près d’un tiers de l’effectif dans le métier du contrôle est en CDD, soit tout autant d’agents dont le contrat ne sera pas renouvelé. Une manière pour la direction de se débarrasser massivement de salariés sans faire de plan de licenciement ouvert.

La région Occitanie par la voix de Carole Delgas, présidente de région, a insisté pour que la convention soit signée avec l’opérateur historique uniquement et sans clause d’ouverture aux opérateurs privés, et a également projeté la réouverture de ligne en demandant des devis à SNCF Réseau pour les travaux et ce fut la douche froide… D’un côté SNCF Mobilités a présenté une facture de fonctionnement bien salée sans pour autant améliorer le service, bien au contraire, et de l’autre côté, SNCF Réseau, qui n’est pas signataire de la convention, ne voulant pas faire des travaux sur des lignes qu’elle devrait entretenir par la suite, a triplé les devis. Les organisations syndicales ont eu beau avertir la région du danger concernant la permissivité d’un tel texte et des conséquences prévisibles, cette dernière s’est défaussée sur la SNCF en disant qu’elle n’avait pas le choix. Quant à la SNCF, son discours était rodé en disant que c’est la région qui le désirait et qu’elle ne faisait qu’appliquer la convention. Un vrai jeu de dupe, avec au milieu des usagères et des usagers qui en paient déjà le prix seulement 4 mois après sa mise en place.

D’après les organisations syndicales et les associations d’usagers, notamment « http://sos-latourdecarol.over-blog.com » le bilan ne s’est pas fait attendre : zone de non-droit, incivilités, agressions sexuelles, cas de raquettes, pour ce qui est de la partie visible de l’iceberg. La partie immergée est la sécurité des circulations en cas d’incident ou d’accident, comme ce fut le cas par deux fois déjà sur la ligne de l’Ariège. Car celui qui dit pas de contrôleur à bord, dit un seul agent à bord : la conductrice ou le conducteur.

Lundi 15 avril un train reliant Foix à Toulouse a percuté une voiture à un passage à niveau faisant malheureusement un mort. Ainsi la nouvelle organisation prévoit que le conducteur devait assurer la sécurité des circulations, protéger, avertir, mais aussi gérer la situation de crise auprès des voyageuses et voyageurs présents dans le train. Comment est-il possible de faire tout cela correctement alors sous le choc émotionnel d’un tel accident ? Par chance une contrôleuse était présente dans le train en qualité de voyageuse et a pu l’aider. Le 15 février un autre accident a eu lieu sur cette ligne, sans faire de victime heureusement, mais ce coup-ci le conducteur était seul. En deux mois, deux accidents ont mis à défaut la nouvelle organisation, et il y a fort à parier qu’avec l’ouverture à la concurrence et la réduction des moyens mis en œuvre pour l’entretien des voies et du matériel cette situation soit de pire en pire. Mais la direction de la SNCF continue sur le même chemin…

Le double gain de la SNCF, ou comment le national influe sur le local

Pour se passer d’un contrôleur ou contrôleuse à bord des trains, il fallait une étape transitoire, car jusqu’ici ils et elles avaient des fonctions de sécurité. Avec toute l’ingéniosité dont ils savent faire preuve, ceci fut fait pendant le conflit du printemps dernier. Alors que les cheminotes et les cheminots se battaient pour sauvegarder une entreprise de service public, la direction régionale en a profité pour dépouiller les contrôleuses et contrôleurs de toutes leurs fonctions de sécurité sur les TER. Rien de plus simple pour eux, il aura suffi de changer une partie de leurs réglementations et de transférer ces mêmes fonctions aux conducteurs. Se cachant derrière le fait que la convention prévoyait de faire circuler des trains EAS (un seul agent à bord), alors il fallait transférer toutes les fonctions de sécurité au seul agent de conduite. Les voilà maintenant responsable de la sécurité des circulations, des trains, mais dès lors de la sécurité et la gestion des passagers.

Les organisations syndicales ont essayé d’empêcher et/ou ralentir la mise en place de ce changement, mais après plusieurs CHSCT (Comité d’Hygiène de Sécurité des Conditions de Travail), malgré un rapport accablant d’un cabinet d’expertise pointant l’amateurisme, le harcèlement managérial, le manque flagrant de formation adéquate et la dégradation des conditions de circulation inhérentes à ce type d’exploitation EAS, la SNCF a tout balayé du revers de la main. Ce changement est si important pour les agents de conduite que déjà plusieurs d’entre eux abandonnent le métier ou cherchent à se reconvertir, ce qui il n’y pas si longtemps n’aurait pas effleuré leur esprit.

De plus, au vu de l’ouverture à la concurrence, il va s’opérer une remise à plat de la rémunération et des métiers des agents de la SNCF, pour « harmoniser » les salaires privé-public. Ainsi une part importante des salariés de la SNCF vont voir leur métier fusionner (agent de bord - agent d’escale - agent des guichets) et comme ils et elles n’auront plus de fonctions de sécurité, leurs rémunérations vont baisser fortement. Sur plus de 400 métiers à la SNCF, la direction désire tout remettre à plat et en avoir moins de 50. Pour sûr, la SNCF va faire un gain de productivité énorme avec cette réorganisation. Économie sur les primes des agents des trains, polyvalences, recours aux CDD car formation allégé, etc., à l’instar de ce que fait Keolys avec sa gestion des agents du tram-train sur les lignes T9 et T11. Ces mesures nationales touchent toutes les régions, imaginez donc les gains fait par la SNCF et surtout le plan social déguisé d’ampleur qui se profile. Guillaume Pepy annonce plus de 2000 suppressions de poste pour 2019, mais gageons que ce sera bien plus.




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