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Notre classe

Récit

Tranches de vies ouvrières autour d’un tapis de caisse. LIDL aussi puissant qu’un Ken Loach

Lidl. On n’y trouve pas tout le bonheur du monde, mais on y trouve des tranches de vies. De ces vies ouvrières meurtries par le capitalisme, de ces vies d’immigrés saccagées par les impérialismes les plus sauvages, de ces vies qui ne sont que combat, malgré elles et parfois à leur insu.

jeudi 17 octobre

En caisse on entend souvent des cris, de ces disputes qui éclatent quand la vie est trop dure et qu’un rien semble toucher la corde sensible des souffrances quotidiennes. Aujourd’hui pas de cris, tout juste des murmures... de ces soupirs qui transpirent la réalité d’un quotidien à vif pour qui sait entendre.

Il y a ce salarié dévoué, qui me trouve victime d’un filet d’oranges fatigué, et s’excuse de me voir la main souillée : “Je vais vous chercher du sopalin”. “Non, laissez !” Une solidarité courageuse quand on sait qu’une seconde perdue peut coûter cher à un de ces employés polyvalents que Lidl presse comme des oranges. Il se rabat sur une solution à portée de main et me tend son tee-shirt : “allez-y”... un mélange d’embarras et d’émotion me traverse face à ces solidarités qui peuvent sembler insignifiantes mais sont pour moi porteuses du plus grand espoir.

Mon compagnon de tapis roulant a l’air ailleurs. Une partie de ses courses oubliée en bout de tapis... la journée semble avoir été rude. Il soupire, dans un fort accent, mauritanien apprendrais-je par la suite : “pfff levé depuis 4 heures du matin”. “Ca fait des longues journées”, réponds-je pour engager la conversation. “Oui et il faut encore rentrer faire à manger, je serai pas couché avant minuit, et demain ça recommence”. Il me raconte son métier : “cordiste”. Je le regarde avec des grands yeux, jamais entendu le nom. Par contre j’ai souvent été fascinée par ces travailleurs accrochés en harnais en façade des immeubles au-dessus du vide terrifiant. “Un métier dangereux”. “Oh mais vous savez tous les métiers sont dangereux”. C’est pas faux, tous nos métiers du moins, ceux de la classe ouvrière. Il m’explique la formation très spécifique suivie à Marseille pour ce travail qualifié qui les amène à réaliser tous types de tâches en suspension dans le vide : “on fait du nettoyage, mais aussi de la peinture, de la maçonnerie, on répare des gouttières, ce genre de choses… aujourd’hui on a accroché des filets sur un immeuble qui s’effrite”. “Et les gens vivent toujours dedans ?” “Pas le choix, oui…”. Le métier est dur, mais il en est fier. Il me montre ses mains abîmées : “on fait aussi des joints silicones, ça nous bousille les mains”. Les produits passent trop vite, cadence infernale de caissière oblige. “Quand on passe les examens médicaux avant l’embauche, ils vérifient qu’on ne souffre pas de vertiges, tout le monde ne peut pas exercer ce métier”. J’aimerais en savoir plus, mais mes produits sont sur le point de passer l’épreuve du scanner, et déjà mes courses se mélangent aux siennes. Tout juste le temps de me raconter qu’il travaille en intérim, envoyé à droite à gauche en fonction des missions. “On a un boulot tellement spécifique que des fois ils ne trouvent personne à l’embauche”. Il me montre avec fierté sa carte professionnelle du BTP, intitulée “ouvrier cordiste”. “Vous voyez c’est la vérité ce que je vous raconte”. Il finit d’accommoder ses courses dans son trop petit sac plastique. “Vous oubliez vos œufs !” La fatigue d’une vie de travailleur se retrouve dans les détails… Lidl ce sont aussi ces tranches de vies ouvrières croisées, qui mériteraient de sortir de l’invisibilité.




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