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"Transparence des bénéficiaires" : esbroufe politique du gouvernement luxembourgeois

Le journal Le Monde a publié ce lundi 8 février une étude approfondie des données concernant les comptes offshores du Luxembourg, qui se place selon certains chercheurs parmi les cinq plus grands paradis fiscaux du monde. Derrière la rutilante réforme sur la transparence, portée par le « Registre des bénéficiaires effectifs » (RBE), Le Monde révèle des failles majeures concernant l’identité réelle des bénéficiaires.

lundi 8 février

Crédit photo : DR

Le Luxembourg, rouage majeur du capitalisme mondial

Situé en plein cœur de l’Union Européenne, le Luxembourg est un rouage majeur de la finance mondiale. Machine bien rodée d’ingénierie financière, le Grand-Duché présente aussi l’avantage d’offrir un accès très direct aux institutions du pays et, par extension, de l’UE, comme en témoigne le parcours de son ancien premier ministre, Jean Claude Juncker, également ancien président de la commission européenne.

Quoique l’opacité du paradis fiscal empêche de fixer avec certitude l’étendue des actifs qui y transitent, d’aucun estime que les sociétés basées au Luxembourg auraient la main sur plus de 6500 milliards d’euros d’actifs, soit près de deux fois et demie le PIB de la France, de quoi montrer l’ampleur et l’importance du pays dans le capitalisme mondial.

La moitié des sociétés sans aucun bénéficiaire identifiable

Soucieux de son image, le gouvernement luxembourgeois vante les mérites de son « registre des bénéficiaires effectifs » censé permettre l’identification de tous les bénéficiaires des sociétés fiscalement domiciliées sur le territoire du Grand-Duché. En réalité, l’enquête conduite par Le Monde révèle que seule la moitié des sociétés ont déclaré un bénéficiaire tandis que plus de 41 000 d’entre elles « ont échappé à la déclaration en toute légalité », soit environ 29%.

De nombreuses manœuvres administratives permettent en effet de soustraire un bénéficiaire à toute identification. En effet, dès lors qu’un propriétaire détient moins de 25% des actions d’une société, celui-ci n’est plus tenu de s’identifier. Or, comme le remarque Andres Knobel, membre de l’ONG Tax Justice Network, ce seuil « est problématique car il est aisé pour certains actionnaires de descendre en dessous de 25% afin de ne pas apparaitre dans le registre ».

De plus, la réalité montre qu’une « clause de confidentialité » peut être obtenue si la divulgation de l’identité du bénéficiaire implique « un risque de fraude, d’enlèvement, de chantage, d’extorsion, de harcèlement, de violence ou d’intimidation ». Cette mesure, dont bénéficie par exemple Xavier Niel, sert en fait de « mesure d’exception » pour des patrons déjà surprotégés, qui, de toute évidence, ne risquent rien à dévoiler la nature de leurs opérations, eux qui n’hésitent pas à faire étalage au grand jour des montants de leur fortune.

Derrière l’arbre de la criminalité financière, la légalité de l’expropriation capitaliste

Régulièrement embarrassés par les révélations concernant la présence, parmi les sociétés domiciliées au Luxembourg, de comptes associés à la pègre russe, à la mafia calabraise ou aux narcotrafiquants, les véritables enjeux des paradis fiscaux dépassent de très loin les seules opérations, plus politiques que systémiques, de « transparence ».

Les paradis fiscaux ne sont pas une simple commodité, un luxe dont se gaverait quelques patrons peu scrupuleux ; il s’agit bien au contraire d’un rouage essentiel du capitalisme financier sur lequel repose par exemple le shadow banking (c’est-à-dire la finance non-bancaire) à la recherche de valorisations spéculatives rapides. C’est ainsi que, comme l’expliquent les journalistes du Monde, « des fonds d’investissement anonymes achètent des pans entiers de métropoles comme Berlin et Londres, faisant flamber l’immobilier sans être identifiables ni payer d’impôts. C’est toute la soutenabilité du capitalisme financiarisé qui repose en effet sur ces mécanismes d’opacité qui causent d’importants dommages sur les conditions d’existence de millions de gens.

De plus, l’évitement généralisé de l’impôt par les grandes multinationales, qui constitue l’un des axes de la concurrence internationale, permet également au grand capital de faire peser le poids du financement des services publics sur les classes laborieuses, alors même que le patronat bénéficie lui aussi des avantages décisifs que procurent la santé publique, les infrastructures ou encore l’éducation. Contre l’esbroufe politique d’une poignée de dirigeants, il faut imposer la fermeture complète et sans condition des paradis fiscaux !

Un premier pas nécessaire, mais insuffisant, tant ces paradis fiscaux ne sont que la pointe émergée de l’iceberg. En effet, ces paradis fiscaux font partie intégrante du système bancaire. Il s’agit ainsi plus généralement, et d’autant plus compte tenu de la centralité que va acquérir la question du fardeau de la dette et compte tenu de la rente parasitaire engrangée par le système financier, de défendre la revendication de l’expropriation des grandes banques privées, des fonds d’investissements, des grands groupes d’assurance capitalistes et l’étatisation du système de crédit.




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