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Offensive idéologique

Transphobie : Libération déroule le tapis rouge à Caroline Eliacheff, psychiatre réactionnaire

Libération publiait le 15 janvier un portrait élogieux de Caroline Eliacheff, pédopsychiatre et psychanalyste qui dénonce un « phénomène transgenre » qui se répandrait chez les mineurs et constituerait un « scandale sanitaire ». Contre-portrait d'une transphobe bourgeoise et réactionnaire au discours basé sur des fake news.

Cléo Rivierre

18 janvier 2023

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Dans Libération, le portrait élogieux d’une militante bourgeoise réactionnaire

Le 15 janvier, le journal Libération publiait un portrait très élogieux de la pédopsychiatre et psychanalyste Caroline Eliacheff, connue pour ses positions réactionnaires. L’article a fait beaucoup réagir sur les réseaux sociaux, ont critiqué la complaisance de la journaliste envers cette personnalité controversée. En effet, dès l’introduction de l’article, le ton est donné : « La pédopsychiatre et psychanalyste, fille de Françoise Giroud et analysée par Lacan, qui dénonce une mode du changement de sexe chez les adolescents, se retrouve traitée de “transphobe”. » Ensuite, Libération fait l’éloge du style de vie de grande bourgeoise d’Eliacheff : « Brushing impeccable, maquillage léger, Caroline Eliacheff a 75 ans, douze petits-enfants et huit arrière-petits-enfants. Elle en paraît dix de moins » ; avant de s’extasier sur son « train de vie élevé », qu’on « devine au luxe qui l’entoure, à ses bijoux ou à sa collection de tableaux ». Mais si les militants ont réagi au ton général de l’article, c’est surtout en raison de la transphobie de Caroline Eliacheff, à l’origine de l’article paru dans Libération, qui prend largement sa défense, mettant des guillemets autour des accusations de transphobie à son égard, et développant longuement sur les menaces dont elle est l’objet.

Dans l’article de Libération, Caroline Eliacheff paraît ne s’intéresser qu’à la « protection des enfants ». Là où le bât blesse, c’est qu’en réalité, Eliacheff n’en est pas à son coup d’essai transphobe. On notera entre autres qu’elle a signé le récent manifeste « Femelliste » initié par Dora Moutot et Marguerite Stern, les principales figures de l’offensive transphobe en France. Cette tribune affirme par exemple que « le corps est la seule chose qui permet de définir ce qu’est une femme », une « femme qui pense qu’un accouchement c’est puissant : la porte du monde c’est le sexe des femmes. C’est une femme qui ne rejette pas son animalité, qui sait qu’elle est un mammifère ». Ce retour en arrière qui ramène « les femmes » à leur seul utérus n’est évidemment pas innocent, et tout le manifeste s’emploie à disqualifier l’existence même des personnes trans, et en particulier des femmes trans, et cela peu importe leur âge : « Une femme n’est donc : ni un homme castré, ni un homme qui aime les jupes et le maquillage, ni un homme qui a le sentiment d’être une femme, [...] ni un homme avec des faux seins. »

Pour Caroline Eliacheff, qui apparaît parmi les premiers signataires de cette tribune, il apparaît donc clairement qu’aucune transition de genre ne saurait être légitime, et qu’elle s’inscrit dans un militantisme qui refuse simplement l’existence des personnes trans. Ce que souligne avec justesse Serge Hefez, lui aussi pédopsychiatre, cité par Libération : « Eliacheff et Masson partent du principe qu’une démarche de transidentité chez un jeune est une démarche pathologique qu’il convient de rectifier. C’est une thérapie de conversion sans le dire, et c’est exactement la position qu’on avait pour les jeunes homosexuels il y a trente ans ».

Ce parallèle entre les positions transphobes et les positions homophobes n’est pas un hasard, et Caroline Eliacheff en est une excellente représentante. L’ « Observatoire de la petite sirène », officine transphobe qu’elle a co-fondé avec Céline Masson, est notamment connu pour avoir parmi ses membres plusieurs militants de la Manif Pour Tous, comme le révélait une enquête de Mediapart. Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes soulignent qu’Eliacheff s’était opposée au Pacs ainsi qu’à l’adoption pour les couples homosexuels. Enfin, on ajoutera au palmarès de Caroline Eliacheff des prises de position islamophobes, notamment sur l’affaire de la crèche Baby Loup, à la suite de laquelle elle avait a écrit un livre pour dénoncer le droit de porter le voile pour les salariées des crèches.

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La fake news de « l’épidémie d’enfants transgenres »

Caroline Eliacheff véhicule donc un discours bien ancré dans les idées réactionnaires, et ce derrière un vernis soi-disant « scientifique » et de « protection des enfants ». Dans leur livre La Fabrique de l’enfant transgenre, Caroline Eliacheff et Céline Masson affirment qu’on assisterait aujourd’hui à « un embrigadement idéologique de type sectaire » massif, qui pousserait de nombreux jeunes à transitionner, poussés notamment par les réseaux sociaux. Dans la charte fondatrice de l’Observatoire de la petite sirène, on peut par exemple lire que « ce collectif s’est formé en observant l’augmentation massive de nouveaux diagnostics de “dysphorie de genre” [un état de détresse émotionnelle causé par le conflit entre le corps d’une personne ou le genre qui lui a été assigné à la naissance et son identité de genre] et de transidentité chez les mineurs, entraînant des prises en charge médicales lourdes, systématiques et immédiates, excluant toute concertation sociale, médicale ou psychiatrique authentiquement élaborée ».

Une thèse récusée par de nombreux spécialistes, notamment des psychiatres et pédopsychiatres qui, contrairement à Caroline Eliacheff, effectuent un suivi psychologique de jeunes personnes trans. Dans les colonnes de Mediapart, David Cohen, chef du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de la Pitié-Salpêtrière explique que, s’il y a en effet une augmentation des demandes d’accompagnement des mineurs trans, celle-ci s’explique la libération grandissante de la parole sur les questions des stéréotypes de genre ; par ailleurs, le nombre de demandes reste relativement faible. Cette enquête de Mediapart a d’ailleurs démontré que les traitements médicaux interviennent « au plus tôt au début de la puberté, avec des bloqueurs qui nécessitent une autorisation parentale, comme tout traitement prescrit à un·e mineur·e » et que ces traitements sont « réversibles » – mais aussi que les décisions sont prises après une « réunion de concertation pluridisciplinaire » entre professionnels de la santé et un « suivi au cas par cas ».

Ainsi, la soi-disant « augmentation massive » de transitions de genre sans concertation médicale est un fantasme alimenté par des militants transphobes. De plus, il faut ajouter que la nature même de cette inquiétude part d’un postulat faux : comme nous l’avons souligné, pour Caroline Eliacheff et consorts, la transidentité elle-même ne devrait pas exister – et c’est bien cela qui motive ses prises de position, bien davantage qu’une soi-disant « inquiétude pour les enfants ». Plus grave, cela pousse les militants anti-trans comme Caroline Eliacheff à se prononcer en faveur d’un "traitement" de la dysphorie de genre qui consisterait à convaincre les personnes à ne pas transitionner, car le sexe biologique serait une réalité indépassable. Or, il est avéré que ce genre de réponses « peut conduire à l’anxiété, à la dépression, à l’automutilation ou au suicide ». À l’inverse, Mediapart souligne qu’une « étude américaine du Trevor Project menée sur plus de 9 000 personnes montrait par exemple que l’hormonothérapie d’affirmation de genre (GAHT) était significativement associée à des taux plus faibles de dépression, de pensées suicidaires et de tentatives de suicide chez les jeunes trans ».

Les positions d’Eliacheff sont donc profondément anti-scientifiques alors même qu’elle utilise son statut de psychiatre comme un argument d’autorité. On peut donc se demander quels sont les intérêts qui la poussent à militer activement contre tout ce qui pourrait améliorer la vie des jeunes personnes trans. Le fait que ce discours soit repris par des politiciens tels qu’Éric Zemmour peut donner un indice : il s’agit de la même idéologie que celle de tous les réactionnaires, d’utiliser un soit-disant argument biologique pour justifier le rôle auquel le patriarcat confine les femmes, et rappeler à l’ordre les personnes trans qui bousculent cette conception. Des secteurs qui ne rêvent que de revenir sur les récents acquis sur le terrain du droit à disposer de son corps (et d’en empêcher de nouvelles avancées) non seulement en ce qui concerne les minorités de genre mais également toutes les femmes. Une idéologie qui n’a rien donc de féministe, ni de progressiste, et dont les conceptions sont à combattre pour tout notre camp social, et plus largement toutes celles et ceux inquiétées par la montée des idées réactionnaires.


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