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Politique

Contre l’islamophobie

Tribune : « Mohammed Sifaoui n’a rien à faire à la Sorbonne »

Alors que sur les plateaux de télévision, tout le monde s’indigne de l’annulation de la formation de M. Sifaoui à la Sorbonne, d’autres voix s’élèvent contre sa présence. Arthur Nicola, élu à la Commission Formation et Vie Universitaire de la fac Paris 1 Panthéon Sorbonne, revient sur cette polémique.

mercredi 6 novembre

Ces deux dernières semaines, un horrible « attentat » semble s’être produit à l’encontre de Mohammed Sifaoui, une espèce « d’expert médiatique » de « l’islam radical », qui comptait lancer, début novembre, une formation destinée à prévenir les signaux faibles de radicalisation. Selon l’intéressé, l’université a cédé face aux « censeurs » qui veulent le faire taire et « empêcher la diffusion des éléments qui auraient permis à cette société d’être un peu plus apaisée et d’avoir un peu moins de préjugés ». Mohammed Sifaoui utilise les grands mots pour devenir, dans l’affaire, la victime d’un mystérieux complot entre les syndicats gauchistes et les associations islamistes de Paris 1 à son égard. Face à cela, il est temps de mettre au clair un certain nombre d’éléments.

Tout d’abord, M. Sifaoui se présente comme une victime de la censure. Pour un journaliste médiocre qui passe sa vie sur les plateaux de télévision, sur BFM TV et Cnews, c’est un peu gros. D’autant plus qu’habituellement, la « censure » concerne celles et ceux qui sont minoritaires dans la société, ceux qu’il faut faire taire. Pourtant, la rhétorique de M. Sifaoui est tout sauf à contre-courant : dans le contexte d’une offensive sans précédent du gouvernement contre l’islam, qui ouvert la porte à un déchaînement de haine, que ce soit dans les médias, ou pire avec l’attentat dirigé contre des musulmans à Bayonne, on voudrait nous faire croire qu’un éditocrate qui dit haut et fort que « le voile n’est pas islamique » mais « islamiste » (sous-entendu potentiellement terroriste), est une voix dissidente, minoritaire. C’est faux ! C’est la soupe quotidienne qui est servie sur tous les grands médias, où les musulmans sont présentés comme le pire des maux de la société. Les discours publics de M. Sifaoui sur la question prouvent qu’il a choisi son camp : c’est celui d’une islamophobie républicaine qui tente de se cacher derrière un discours de « défense de la laïcité », un camp qui parle tous les jours dans tous les journaux, et qui est loin d’être censuré par quiconque !

Ensuite, M. Sifaoui est tout sauf un scientifique. Or, l’université Paris 1 lui a donné son entière confiance pour élaborer, en autonomie, une formation estampillée de la légitimité d’une université comme celle de Paris 1. Le simple fait de penser pouvoir faire une formation sur la « radicalisation » le prouve. S’il existe un consensus dans la communauté scientifique qui étudie les phénomènes de djihadisme, c’est bien que la notion de « radicalisation » est inopérante pour penser, historiquement et sociologiquement, ce type de phénomène. Philippe Blanchet, auteur des Mots piégés de la politique, professeur de sociolinguistique à l’université Rennes 2, le résume très bien dans un article : « il laisse entendre que toute radicalité est en soi dangereuse et pourrait conduire au terrorisme  », mais aussi « penser que les fanatiques en question ne font qu’appliquer leur religion de façon intransigeante et intense (sens de « radical »), ce qui fait croire que c’est bien l’islam qui est la racine du mal dit islamiste, djihadistes, terroriste : que les tueries auxquelles on assiste trouvent leurs fondements dans leur religion elle-même, dont on encourage ainsi le rejet par le reste de la population  ».

Penser pouvoir faire, à l’université, une formation sur la « prévention de la radicalisation », ne peut donc que conduire au risque que pointe Philippe Blanchet : « son usage non spécifié mais implicitement réservé à un fanatisme religieux précis crée à la fois de la stigmatisation et de l’injustice pour les populations concernées par cette religion  ». On pourrait se dire que M. Sifaoui n’est en fait qu’un mauvais sociologue qu’on censurerait. Mais en réalité, tout son « travail », qui n’est autre que du mauvais journalisme à sensation, a été à plusieurs reprises pointé comme discriminant, au point qu’un reportage, intitulé « J’ai infiltré le milieu asiatique », a été remis en cause par le CSA, qui rappelait à la chaîne pointant un document encourageant « les comportements discriminatoires ».

Finalement, et c’est peut-être la raison la plus importante pour laquelle M. Sifaoui ne devrait pas avoir droit de cité dans les universités, c’est pour ses positions discriminantes et islamophobes. L’université n’est pas le plateau de BFM TV ou de Cnews, où l’on peut inviter n’importe quel réactionnaire pour qu’il déverse ses propos remplis de haine. L’université n’est pas seulement une institution de production et de diffusion du savoir, elle doit avant tout être un lieu d’émancipation, où le savoir et la compréhension devraient plutôt servir à montrer pourquoi les auto-proclamés experts médiatiques comme M. Sifaoui sont uniquement au service d’une politique de la stigmatisation plutôt que d’une réflexion scientifique.

Comment peut-on seulement réfléchir non pas à inviter, mais à confier une formation à quelqu’un qui disait en 2008 que « peut-être 20 % des musulmans à l’échelle mondiale doivent être totalement rééduqués. Nous devons les combattre politiquement, idéologiquement et militairement » ? Comment peut-on parler d’émancipation sociale avec quelqu’un qui disait il y a trois semaines « il n’existe pas de voile islamique, seulement un voile islamiste », sous-entendant par là que toutes les musulmanes portant le voile ? L’université doit reste un lieu d’émancipation, et contrairement à ce que veulent faire croire certains éditorialistes, on ne peut pas débattre avec n’importe qui et sur n’importe quoi. Qu’ils continuent à pleurer dans leurs éditoriaux du Figaro et de Valeurs Actuelles, nous continueront de les combattre.

Les professeurs de l’université Paris 1 et les étudiants qui se sont mobilisés contre sa venue ont eu un réflexe salutaire, quand toute la presse de droite s’indignait qu’on ne puisse pas développer des propos islamophobes à l’université. Mais le combat est encore à mener : pour l’instant, la formation n’est pas annulée, mais seulement suspendue par le Président de l’université, Georges Haddad, qui, une fois de plus, a fait la girouette durant deux semaines, expliquant qu’il n’était au courant de rien, ce que nie M. Sifaoui, le principal intéressé.

Ainsi, d’abord « au courant de rien », le Président est finalement au courant de la formation, qui aurait été initialement été destinée aux imams avec le concours de la Mosquée de Paris, mais dont le problème serait celui de « l’extension de cette formation à un autre public que celui prévu par la Mosquée de Paris » lui posait soudainement un problème. Il faut continuer le combat contre l’ouverture des universités aux polémistes les plus vulgaires, qui osent -pour le cas de M. Sifaoui- insulter les professeurs en parlant de leur « soi-disant expertise ». C’est le combat que nous menons avec Le Poing Levé, un collectif anticapitaliste construit l’an dernier, pour répondre à l’offensive médiatique et politique au moment où certains espèrent dresser les étudiants les uns contre les autres par la stigmatisation systématique. Nous continuerons à lutter contre l’islamophobie, et pour l’annulation de cette formation, qui est, quoiqu’en dise le président Georges Haddad, raciste.




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