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Politique

Trois personnes assassinées par un ingénieur au chômage. Folie meurtrière sur fond de crise sociale

Trois meurtres, un quatrième ayant échoué, visant trois DRH et une conseillère Pôle emploi. C’est le bilan de l’aventure meurtrière d’un ingénieur de 45 ans au chômage, du Haut-Rhin jusque dans la Drôme. Un drame humain atroce, et une folie meurtrière « fruit d'une longue maturation dont la crise actuelle a été l'élément déclencheur ».

vendredi 29 janvier

Crédit photo : AFP/Philippe Desmazes

Jeudi matin d’horreur, alors qu’un homme originaire de Nancy a commis un double-meurtre à l’arme à feu. A 8h30 il se rend au Pôle Emploi de Valence (Drôme) où il exécute froidement une conseillère, avant de se rendre en Ardèche, dans une usine de collecte de déchets, Faun Evironnement, où il abat la DRH, avant d’être interpellé par un barrage de police en prenant la fuite. Nos premières pensées vont aux familles des victimes de cette effroyable affaire.

Cet épisode de folie meurtrière fait suite, comme cela a été découvert par la suite, au meurtre d’une DRH sur le parking de son entreprise dans le Haut-Rhin, et l’agression et la tentative de meurtre d’un autre DRH dans le même département, mardi dernier. Ces derniers avaient été collègues dans une entreprise d’Eure-et-Loire, Emerson où ils avaient supervisé un PSE (Plan de Sauvegarde de l’Emploi, plan de licenciements) en 2006, après un rachat. Le tireur, que la presse présente comme étant prénommé Gabriel F., ingénieur au chômage, âgé de 45 ans, a été licencié, sans indemnité à la différence de ses collègues, par Emerson en 2007, selon le Parisien, alors qu’elle venait de racheter l’entreprise Francel : une politique d’Emerson, qui justifie les licenciements par des besoins de compétitivité, en mentant sur la situation des entreprises .

Le PSE était dirigé par les deux victimes, l’homme qui en a réchappé était le DRH et a abattue sa stagiaire. Par la suite, il a travaillé pour Faun Environnement entre 2008 et 2010 avant d’en être licencié. Quand il a fait irruption dans l’usine jeudi, il était à la recherche du DRH de l’époque, désormais à la retraite. Faute de le trouver, il s’en est pris à l’actuelle qu’il ne connaissait a priori pas. Gabriel F. a ensuite été inscrit au Pôle Emploi de Valence en 2013 mais rien n’indique qu’il ait rencontré la conseillère qu’il a assassinée.

Suite à ce déchaînement de violence, les agences Pôle emploi de la région Auvergne-Rhône-Alpes ont fermé dès jeudi après-midi, avant d’être imitées par les 900 agences du pays pour la journée de vendredi. Jean Castex a immédiatement tweeté et Elisabeth Borne, devenue ministre du travail après avoir détruit le transport ferroviaire public, s’est rendue sur les lieux.

Des réactions politiciennes dont on a du mal à dire si elle relève davantage de l’hypocrisie ou de l’insulte tant l’insécurité dont peuvent être victimes les conseillers et conseillères de Pôle emploi est directement indexée sur la précarisation des chômeurs qui figure parmi les tâches stratégiques des gouvernements « de combat » (contre les travailleurs, les chômeurs, les étrangers, les pauvres) successifs d’Emmanuel Macron. Faisant montre d’une clairvoyance rare, le procureur a pu déclarer après enquête : « l’acte ne relève pas d’une logique particulière, si ce n’est de l’emploi ».

Elisabeth Borne a quant à elle déclaré : « « Ce qui s’est passé là n’est jamais arrivé. C’est invraisemblable. Il peut y avoir évidemment des demandeurs d’emploi qui ressentent de la détresse et qui, parfois peuvent avoir des agressions verbales sur des agents de Pôle emploi. Mais là, je pense qu’on est dans autre chose. » Comme un moyen pour la ministre de se dédouaner de ses propres responsabilités. Au Parisien, un syndicaliste CGT rappelle tout de même que « début janvier, un homme avait été arrêté chez lui par la police à Toulouse en possession d’un arsenal d’armes. Il venait de menacer à mort des agents Pôle emploi. » Avant de poursuivre : « Mais en tant que service public de l’emploi, nous ne sommes pas là pour être les amortisseurs sociaux de politiques qui sont destructrices d’emploi ».

L’introduction du premier volet de l’assurance chômage le 1er novembre 2019, avait éveillé la crainte de nombreuses agressions tant l’offensive contre les chômeurs était brutale : du jour au lendemain, le système de calcul ayant changé et six mois travail étant demandés au lieu de quatre pour ouvrir des droits, des allocataires pouvaient se voir privés de revenus ! Aux agents de Pôle emploi la lourde tâche d’annoncer à chaque personne que Pénicaud avait décidé que ce mois-ci, payer son loyer ou nourrir ses enfants seraient une épreuve, un peu plus que les mois d’avant. Le second volet qui devait arriver en avril 2020 prévoyait de revoir à la baisse les allocations chômage. Objectif un milliard d’euros d’économie par an sur le dos des chômeurs.

Les meurtres de ces derniers jours sont selon la police « le fruit d’une longue maturation dont la crise actuelle a été l’élément déclencheur. Il semble avoir ruminé sa rancœur d’avoir été licencié pendant des années et entretenu une forme de psychose. C’est une dérive personnelle, humaine et tragique ». Voilà le visage le plus barbare de l’austérité imposée par l’Etat, de la déshumanisation imposée par le capital. On ne compte plus les agressions contre les agents Pôle emploi qui sont les interlocuteurs de ceux qui après avoir perdu leur emploi, leur salaire, se retrouvent stigmatisés à longueur de journée dans les médias bourgeois comme des fainéants, des boulets parasitaires pour le pays, parce qu’ils refusent de travailler pour des cacahuètes et dans des conditions indignes. Le manque de moyen à Pôle emploi, la réduction des effectifs (en 2018, Pénicaud envisageait la suppression de 4000 postes d’agents sous prétexte de... baisse du chômage !), qui fait qu’en moyenne un agent dispose de quelques minutes par usager, le flicage généralisé avec désormais les comptes des demandeurs d’emplois qui peuvent être épluchés, l’impuissance face à une bureaucratie étatique déshumanisante – tant pour les agents que pour les usagers – tout cela crée un climat de violence sociale qui explose parfois de l’agression verbale à l’agression physique, et cette semaine de manière tragique, par le meurtre. Nul doute que Gabriel F. avait peut-être un passif particulier, quelque chose qui a joué pour le pousser à un acte aussi terrible. La presse le décrit comme quelqu’un de taciturne, isolé. Pourtant, au-delà de l’acte isolé, c’est un univers de violence sociale généralisée que soulève cette affaire.




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