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Minneapolis. 3e semaine de grève des travailleurs de l’éducation contre le racisme et la précarité

Depuis le 8 mars, les enseignants et les assistants d’éducation professionnels de Minneapolis (Minnesota, Etats-Unis) sont en grève. Ils sont plusieurs milliers à montrer leur détermination à imposer leurs revendications contre la précarité, le racisme et les inégalités sociales. Inédit depuis les grèves de 1970, ce mouvement s’inscrit dans la continuité des explosions sociales de ces deux dernières années, de BLM aux grèves qui se multiplient aux Etats-Unis.

mardi 22 mars

© Left Voice

Depuis deux semaines, les enseignants et assistants d’éducation professionnels [Educational Support Professionals, ou ESP – profession équivalent sous plusieurs aspects aux ATSEM et aux AESH en France. Ce sont des personnels, au statut très précaire, qui sont présents dans la classe avec les enseignants pour aider les élèves. Ndt.] de la ville de Minneapolis, dans le Minnesota, sont en grève pour une revalorisation des salaires des enseignants, mais surtout des assistants d’éducation professionnels, très mal rémunérés malgré le rôle central qu’ils jouent dans l’accompagnement des élèves. Ils demandent aussi l’amélioration des conditions d’enseignement, en réduisant le nombre d’élèves par classe, mais également l’embauche d’assistants sociaux, de conseillers d’orientation et de psychologues scolaires pour répondre aux besoins de leurs élèves, accrus par le contexte de la pandémie, qui a approfondi les difficultés scolaires et sociales.

Cette grève s’inscrit dans une période de mobilisation sociale et syndicale sans précédent aux Etats-Unis, des soulèvements suite à la morts de George Floyd, survenue dans la même ville, aux grèves importantes de l’automne 2021. Ainsi, le conflit qui oppose les personnels de l’Education à la direction de leur district va plus loin que le combat syndical : les personnels mobilisés se battent pour le bien-être de leurs élèves. Nous relayons ainsi les témoignages de 2 personnels éducatifs qui participent ont participé au mouvement.

(Ces témoignages ont été publiés le 16 Mars sur le site d’information Left Voice)

La victoire est possible à Minneapolis

« Il fait un froid glacial et plus de 4 000 éducateurs de Minneapolis sont sur les piquets de grève pour une deuxième semaine. Des classes moins nombreuses, une meilleurs prise en charge des frais médicaux, plus de soutien psychologique accordé aux élèves, un salaire compétitif pour les enseignants ainsi qu’une augmentation du salaire des professionnels de soutien à l’éducation (ESPS) sont au cœur de nos revendications.

Pourtant, le moral est au beau fixe. Nous savons que notre cause est juste. Nos demandes ne sont pas seulement ce que les éducateurs et les étudiants méritent, elles sont aussi 100% réalisables. Les pouvoirs en place disent qu’il n’y a pas assez d’argent, alors que notre État a récemment annoncé un excédent de 9,3 milliards de dollars.

Les professionnels de l’éducation de Saint Paul (ville voisine de Minneapolis) étaient prêts à se mettre en grève au même moment, mais à la dernière minute, ils ont conclu un accord impressionnant avec le district. Cet accord nous permet de savoir que la victoire est possible à Minneapolis. En effet, la solidarité entre les districts et les sections syndicales d’éducateurs constitue une voie à suivre pour le mouvement syndical. Les possibilités de revendications encore plus importantes dans les luttes futures sont possibles maintenant plus que jamais. »

Une lutte pour les travailleurs précaires

« Le Minnesota a l’un des pires ratios élèves/éducateurs du pays. Le ratio national élèves/éducateurs étant de 430:1 alors que celui du Minnesota est de plus de 600:1. Nos professionnels du soutien éducatif sont essentiels au fonctionnement de nos écoles, et pourtant ils ne sont payés que 24 000 dollars par an. Un grand pourcentage de nos ESPS sont des éducateurs de couleur. Nous demandons 35 000 dollars par an pour commencer.

Nous demandons également des protections contre les licenciements pour les éducateurs de couleur et un soutien accru pour les nouveaux éducateurs racisés. Le Covid-19 est également un facteur, car nous demandons des mesures concrète pour une atténuation de la propagation du virus et un soutien pour les éducateurs et les étudiants malades du COVID. »

Des économies qui impactent en premier lieu les élèves racisés

« En l’absence de leadership au sommet, il nous incombe d’attirer l’attention sur les impacts du sous-financement sur nos écoles. En 2018, la Fédération des éducateurs de Saint-Paul s’est associée à des chercheurs pour rédiger un rapport intitulé "La diminution du financement des écoles publiques de Minneapolis et de Saint-Paul." La recherche a révélé que, de 2003 à 2018, le financement réel par élève a diminué de 3 049 dollars dans les écoles publiques de Minneapolis et de 1 610 dollars dans les écoles publiques de St. Paul. Les écoles publiques de ces deux villes accueillent plus de la moitié des élèves noirs du Minnesota ainsi qu’une pluralité d’élèves latino-américains et asiatiques, alors qu’elles accueillent moins de 1 % des élèves blancs. Le financement de tous les autres districts du Minnesota, qui accueillent 99 % des élèves blancs de l’État, n’a diminué que de 770 dollars par élève. »

« Ce désinvestissement à l’égard de nos élèves leur a fait perdre l’accès à des programmes que les élèves des districts riches et majoritairement blancs considèrent comme allant de soi : musique, art, éducation technologique et orientation universitaire. Il a entraîné des salaires de misère et des avantages sociaux stagnants qui poussent les nouveaux éducateurs à démissionner où à chercher du travail dans d’autres secteurs. Pendant ce temps, le budget du département de police de Minneapolis a gonflé pour inclure des milliers de dollars de primes payées par les parents de nos élèves, tandis que Saint Paul tente d’annuler les mesures de contrôle des loyers adoptées par référendum. Dans les deux villes, les écoles ont été une faible priorité pour les élus, sauf quand une opération de communication est nécessaire. »

« Alors que nos écoles subissent des coupes budgétaires, le secteur à but non lucratif de l’état du Minnesota, très riche, amasse de l’argent et le déverse dans des subventions et le financement d’écoles privées qui offrent une rémunération encore plus mauvaise et aucune voix élue pour les parents. Les administrateurs et les membres des conseils scolaires n’ont jamais réussi à contester les taux d’imposition des entreprises et à s’associer aux éducateurs pour exiger un financement équitable des dépenses de l’État. La complaisance de nos dirigeants élus et désignés nous a amenés au point où les éducateurs doivent reprendre le pouvoir pour la communauté en faisant grève. »

Les assistants d’éducation, en première ligne face à la pandémie et désormais méprisés

« Si la pandémie de Covid-19 nous a montré quelque chose, c’est à quel point les écoles publiques et leur personnel sont essentiels au fonctionnement du capitalisme et de la société dans son ensemble. Sans le travail sous-payé et l’amour de nos assistants d’éducation dévoués et de notre personnel agréé, aucun autre travail n’est possible.

Au début de cette année scolaire, alors que nous avons exigé la sécurité au travail et des protections sanitaires contre le virus, les louanges reçues par les assistants d’éducation en 2020 se sont transformées en mépris. Par conséquent, les assistants d’éducation quittent la profession et la pénurie a conduit à des centaines de postes ouverts et non-pourvus dans les deux villes.

Les écoles ont été forcées de reprendre les tests standardisés [tests permettant d’évaluer les progrès sociaux, émotionnels et scolaires des élèves de tout le pays] comme si rien n’avait changé. Les administrateurs ont parlé des résultats des tests au lieu du bien-être des élèves. Les membres des conseil d’administration des écoles ont rejeté les demandes les parents dont les écoles étaient menacées de fermeture et de regroupement, les qualifiant de "voix les plus fortes de la salle". Les leçons de la pandémie ont été enterrées sous le poids des affaires courantes. »

Les conditions de travail des enseignants sont les conditions d’apprentissage des élèves

« La grève actuelle du syndicat des enseignants et assistants d’éducation de Minneapolis et la grève 2020 à Saint Paul dans le même secteur sont centrées sur des vérités fondamentales : que le statu quo n’était pas suffisant, que les étudiants ne sont pas des marchandises à échanger et que les conditions de travail des enseignants sont les conditions d’apprentissage des étudiants. Des salaires dignes et des écoles offrant un soutien psychologique aux élèves et des classes à effectifs réduits sont le strict minimum dont nous avons besoin pour construire un monde meilleur pour nos élèves et aider nos communautés à prospérer. »

« Bien que nos demandes relèvent certainement de la négociation pour le bien collectif, nous pensons que nous, en tant qu’enseignants, devons exiger des demandes encore plus importantes et radicales qui répondent aux besoins de nos communautés à l’ère d’un empire en déclin et de la catastrophe climatique. »

Des logements dignes pour nos élèves !

« À Minneapolis et à St. Paul, les familles de la classe ouvrière et les familles racisées quittent de plus en plus la ville en raison de la hausse du coût de la vie due à l’embourgeoisement. La lutte contre la gentrification, comme le contrôle des loyers, devrait être une priorité à défendre pour les personnels de l’éducation. Si nos élèves n’ont pas de logement stable, il n’est pas réaliste d’espérer qu’ils se présentent en classe avec la disponibilité mentale nécessaire pour apprendre. »

Soyons solidaires des luttes écologiques portées par nos élèves

« À partir de 2019, les étudiants du monde entier ont lancé les Fridays for Future en faisant la grève pour l’action climatique. Les étudiants de Minneapolis et de Saint Paul ont rejoint les milliers de jeunes à travers les États-Unis actifs dans cette lutte. En tant qu’enseignants, nous devrions les rejoindre pour exiger une action climatique, un Green New Deal transformateur et une économie écosocialiste. Les écoles doivent devenir des centres climatiques où les membres de la communauté apprennent à entretenir les sols, à cultiver des aliments, à protéger l’eau et à organiser le pouvoir de la communauté. Nous devons nous préparer aux catastrophes environnementales à venir en apprenant les compétences nécessaires pour résister aux crises qui s’accumulent. Enfin, nous devons mettre en place un apprentissage qui permette aux membres de la communauté de tous âges de rêver, de créer et de s’épanouir. En bref, nous devons préparer nos communautés et nos jeunes au monde qui sera et qui peut être. »

De l’argent pour l’éducation, pas pour la répression !

« Le temps est venu de construire les écoles que les élèves de nos villes méritent et pour les autorités des districts de respecter les communautés dans lesquelles ils vivent hors de nos murs. Les suites du soulèvement de George Floyd ont mis à nu la pourriture et l’inadéquation de Minneapolis, qui a investi dans la police plutôt que dans la prévention, dans les flics plutôt que dans nos écoles. Ces années ont vu nos membres et nos voisins prendre conscience de la puissance de notre solidarité. Avec cette solidarité et ce défi, nous pouvons construire des écoles communautaires prospères qui élèveront les générations futures. »

Jessica Garraway a travaillé comme enseignante remplaçante pendant six ans. Depuis plus de 10 ans, elle milite et écrit sur des sujets tels que les inégalités de richesse, le racisme, les luttes LGBT, le féminisme, le travail et les questions environnementales. Elle a participé activement à la lutte pour empêcher la construction de ce qui aurait été la première mine de sables bitumineux aux États-Unis, des pipelines Keystone, Dakota Access et Line 3. Elle a également participé à la lutte contre les violences policières et à la réorganisation de la sécurité publique dans le sillage du soulèvement de George Floyd. Membre de l’organisation d’extrême gauche DSA (Democrat Socialist of America) et syndicaliste, elle tente de construire un mouvement syndical fort qui puisse s’attaquer aux crises climatiques. Suivez Jessica sur Twitter @Deeplyjessica.

Jeff Garcia est un enseignant spécialisé et un militant syndical à Saint Paul, Minnesota. Né et élevé à New York, Jeff est issu d’une famille portoricaine et a fréquenté le McAlester College. Il a commencé à enseigner en 2019 et a été une voix active dans la grève de la Fédération des éducateurs de Saint Paul en 2020. Il espère représenter les nouveaux éducateurs, les personnes racisés et la communauté pour construire un mouvement fort pour tous les enfants de Saint-Paul.



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