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Débats

Assassinat de Trotsky

Trotsky : « La Révolution est un moment d’inspiration exaltée dans l’histoire »

Les crises, les guerres mondiales et les révolutions ont repensé de manière urgente les questions autour de la manière dont devraient s'organiser les révolutionnaires et le rôle que devrait jouer le parti, renforçant le débat sur les stratégies, et permettant aussi de mettre à l'épreuve les différentes alternatives dans la pratique.

mardi 20 août

Nous publions cet article alors qu’il y a 79 ans jour pour jour, Léon Trotsky, alors exilé au Mexique, prototype du révolutionnaire qui incarnait à la fois la force de la révolution d’octobre et la possibilité de sa régénération, était assassiné par les agents de Staline, despote à la tête d’une bureaucratie dont les privilèges s’appuyaient sur l’isolement et la dégénérescence de cette même révolution à travers une sorte de contre-révolution.
Article publié initialement en castillan le 18 août 2019 dans Ideas de Izquierda, le supplément théorique, politique et culture de La Izquierda Diario, membre du réseau international du même nom dont fait partie Révolution Permanente. Traduction : Flo Balletti

Ariane Díaz est une militante du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) en Argentine qui fait partie de la Fraction Trotskyste-Quatrième Internationale (FT-QI) au même titre que le Courant Communiste Révolutionnaire (CCR) du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), à l’initiative de Révolution Permanente.
Elle a publié entre autres Economía política de la reproducción social I : trabajo y capital (Economie politique de la reproduction sociale I : travail et capital. Le deuxième volet sur patriarcat et capitalisme sera bientôt publié sur Révolution Permanente).

Les débats sur la manière dont devraient s’organiser les révolutionnaires et quel rôle devrait jouer le parti occuperaient plusieurs bibliothèques : la génération des révolutionnaires du début du XXe siècle a dû faire face à ces problèmes à une époque où l’impérialisme modifiait sans cesse la relation entre le mouvement ouvrier et les organisations révolutionnaires, mettant fin à l’ère des partis ouvriers "de masse" entendus comme des regroupements qui jouent le rôle d’organiser "les masses désorganisées" reflétant la croissance et l’auto-identification de la classe ouvrière, comme le montre le modèle de la social-démocratie allemande en temps de croissance capitaliste. Les crises, les guerres mondiales et les révolutions ont repensé de manière urgente ces questions, renforçant le débat sur les stratégies, mais permettant aussi de mettre à l’épreuve les différentes alternatives dans la pratique.

Trotsky en particulier, qui, dans ses premières années dans la social-démocratie russe, critiquait les idées sur le parti de Lénine et qui entrera dans le parti bolchevique entre les deux révolutions de 1917, a rendu compte, après la mort de Lénine, des débats sur la forme du parti à la lumière d’un phénomène auquel le marxisme n’avait pas eu à faire face auparavant : la bureaucratisation du premier État ouvrier de l’histoire et du parti qui avait mené cette révolution à la victoire. Les politiques nécessaires à la construction de partis révolutionnaires dans les différents pays où l’Opposition était active, et plus tard la formation d’une nouvelle organisation internationale, furent les axes de ses lettres, brochures et élaborations tout au long des années 1930. C’est à partir de là que Trotsky élaborera certaines de ses théories les plus connues englobant surtout ces problèmes, comme dans l’Histoire de la Révolution russe, La Révolution trahie ou ses écrits sur la France et l’Espagne, que nous avons analysés dans diverses publications de notre courant international. Nous nous permettrons ici d’esquisser quelques notes sur des écrits moins lus pour aborder ce problème, datant de quelques années.

Masses et parti

Trotsky révèle dans son autobiographie Ma vie (1929), des définitions simples et brèves des différents moments vécus par le Parti bolchevique et des diverses batailles que Lénine a mené pour forger ce que l’on pourrait appeler un "parti léniniste", probablement parce que le livre a été écrit au beau milieu des attaques staliniennes qui cherchaient à intégrer une nouvelle conception du "léninisme" qui servirait à justifier les zigzags de sa politique et à mettre fin à la vieille garde bolchevique, pour laquelle il avait besoin, comme dans les photos, des retouches et des éliminations qui allaient mettre fin à ce qui était révolutionnaire dans cette tradition.

Deux sont particulièrement succinctes mais chargées de contenu. La première fait référence aux années de conflit avec les différentes fractions de la social-démocratie russe, après la défaite de la révolution de 1905 : « De longues années se sont écoulées pendant lesquelles les forces ont été méticuleusement regroupées, une éducation politique a été dispensée et l’expérience s’est transformée en théorie [1] ».

L’autre a trait à l’expérience de formation du parti bolchevique, l’organisation qui « se développant et se tempérant, prenant l’offensive ou menant la retraite, se liant de plus en plus étroitement avec les masses ouvrières, et leur proposant des tâches de plus en plus importantes, allait renverser, quinze ans plus tard, la bourgeoisie et prendre le pouvoir [2]. »

La première rend compte du processus d’élaboration du programme, de la stratégie et des cadres du parti dans une période réactionnaire qui a suivi une défaite. La seconde, de la relation que ces cadres et cette politique établirent avec les secteurs des masses qu’ils allaient diriger peu de temps après.

Ce ne sont pas des étapes évolutives. Le développement de la théorie et du programme, les débats stratégiques et la formation des cadres ne se font certainement pas en dehors des expériences du mouvement ouvrier et de ses luttes. La pratique visant à gagner de l’influence dans les secteurs du mouvement ouvrier n’est pas exempte du débat idéologiques et théorique, ni de nouvelles leçons politiques de la lutte de classe dans laquelle le parti doit continuer à se former. Il ne s’agit pas de forger le programme et de l’offrir ensuite aux masses. Si l’on peut reconnaître des "étapes", elles ont plus à voir avec le contexte général de la relation de forces entre les classes qui ouvrent ou ferment les possibilités de développement d’un parti révolutionnaire, ce que Lénine avait déjà soulevé contre des visions schématiques et d’appareil qui absolutisaient certaines citations du Que faire ? (1902) avant l’émergence des premiers soviets, organismes de front unique des masses, lors de la révolution de 1905.

C’est Lénine qui, à partir du Que faire ?, esquisse une notion de continuité non mécanique entre la classe et le parti révolutionnaire, qui non seulement organisera la classe mais, en tant que détachement d’avant-garde, délimitera une stratégie révolutionnaire des stratégies opportunistes qui menaçaient la social-démocratie russe - ce que nous avons appelé dans un autre article "l’innovation léniniste". Cela indiquait déjà que pour Lénine, le parti n’est pas en relation "avec les masses" sans médiation. En premier lieu, parce que les travailleurs ne sont pas une masse indifférenciée mais un collectif traversé par des différences culturelles, diverses traditions et surtout, - depuis l’arrivée de l’impérialisme - par des divisions réactionnaires provoquées par la même bourgeoisie, qui cherche à transmettre sa politique dans le mouvement ouvrier. La classe ouvrière n’est donc pas homogène sur le plan politique et en son sein et ses institutions différentes stratégies sont mises en jeu. C’est cette conception qui a permis aux bolchéviks de déployer leur politique et de finalement gagner la direction des soviets entre les révolutions de février et d’octobre 1917. C’est à partir de ces expériences que la défense et la lutte pour le développement des instances d’auto-organisation des masses auront un poids exceptionnel dans la conceptualisation de Trotsky et dans les courants trotskystes [3], mais pas contre la nécessité de construire un parti, à la différence des autonomistes ou de divers conseillistes qui voient dans la lutte des stratégies purement divisionnistes.

Pour Lénine et Trotsky, les masses ne sont pas seulement vaincues militairement, mais elles sont souvent détournées auparavant en utilisant ces discontinuités, ou cooptées dans leurs couches dirigeantes. La confrontation entre la révolution et la contre-révolution présuppose des batailles antérieures qui ont conduit à des distinctes relations de forces établies et à des stratégies différentes, testées et préparées au préalable - la même social-démocratie européenne que le marxisme russe verra comme modèle montrera ensuite son pire visage avec le soutien à ses bourgeoisies nationales pour la Première Guerre mondiale, qui a conduit Lénine et Trotsky à fonder une nouvelle Internationale.

Un parti révolutionnaire ne peut donc pas consister en un engraissement progressif qui représente à un moment donné toute la "classe", mais doit chercher à ce que son expérience, faite de théorie, s’incarne dans un secteur de la classe qui, à travers divers engrenages - syndicats récupérés, coordinations, conseils - réussit à gagner à sa politique différents secteurs du mouvement ouvrier et d’autres secteurs des classes exploitées et opprimées. C’est-à-dire que le parti doit consciemment chercher son insertion dans la classe et la possibilité d’être partie prenante (en tirant les meilleures conclusions possibles) de ses victoires et de ses défaites, afin d’avoir suffisamment de forces matérielles prêtes à mener sa politique et à obtenir le droit de diriger les grandes "manoeuvres" des masses dans les moments de virages brusques de la lutte des classes.

Les versants "économistes" actuels qui défendent une politique "non partisane" dans le mouvement ouvrier à la recherche de "l’unité", laissent le champ libre au développement et à l’influence de la politique bourgeoise, permettant que les différences s’approfondissent en son sein, confinant aux travailleurs le syndicalisme et leur refusant leur caractère de sujets politiques. Ceux qui, pour leur part, insistent sur la lutte politique mais ne veulent pas la construire dans le mouvement ouvrier mais seulement "parler en son nom", par exemple au Parlement, n’avancent pas beaucoup plus loin en ce sens : ils laissent le champ libre au syndicalisme tout en formant leurs cadres et sympathisants à la même logique parlementaire pour laquelle ils prétendent en principe lutter tôt ou tard, à l’y adapter par action ou omission. Les deux stratégies peuvent cohabiter, même en confrontation, dans la même organisation, se solidifiant comme une "division des tâches" dont l’unité est le respect des institutions bourgeoises telles qu’elles sont (ce fut le cas de la social-démocratie allemande, partagée entre les dirigeants parlementaires et syndicaux, sans autre alternative que sa dérive réformatrice).

A l’époque impérialiste, un parti ouvrier révolutionnaire est un parti des détachements avancés de la classe ouvrière qui cherche à diriger avec sa politique des secteurs de masse du mouvement ouvrier lui-même et, avec une politique hégémonique, et d’autres secteurs exploités et opprimés. Cela ne peut se faire que s’il s’est volontairement inséré dans le mouvement ouvrier, afin d’en gagner des fractions pour sa politique dans les institutions où les travailleurs se trouvent -en particulier les syndicats- et dans les autres secteurs potentiellement alliés comme la jeunesse, le mouvement étudiant, les femmes, etc. Bien sûr, de telles possibilités et le succès de cette politique seront en relation avec la situation de la lutte de classe plus générale. Cela ne garantit pas la victoire, mais c’est le seul moyen d’ouvrir sa possibilité.

Parti et théorie marxiste

Plus d’une fois, Trotsky a surpris ses pairs par son apparente "futilité" à ouvrir des discussions théoriques face à des circonstances urgentes. Plusieurs auteurs racontent l’étonnement de ses camarades quand la première chose à demander était, alors qu’il venait tout fraîchement d’arriver au Mexique au milieu de la persécution stalinienne, quel était le niveau d’étude des cadres [4]. Dans plusieurs des lettres qu’il a échangées avec les dirigeants de la Quatrième Internationale dans le SWP, Trotsky trouve un moment pour discuter et recommander les outils qu’il considère nécessaires pour la formation de ses militants [5]. Par la suite, les discussions qui ont abouti à la rupture d’un secteur de la section principale de la IVe Internationale aurait eu pour axe le mépris envers la dialectique [6]. Vu les circonstances qu’il traversait, ces problèmes pouvaient être considérés comme secondaires, mais pour Trotsky le débat et le développement théorique n’étaient pas de simples accessoires à la construction du parti.

Les marxistes révolutionnaires ont souvent fait appel à une définition de la théorie comme "guide pour l’action", non pas dans le sens d’un pragmatisme politique qui offre une théorie pour chaque action à entreprendre, ni d’une théorie abstraite dans laquelle inscrire les nouveautés historiques : la théorie n’est pas un endroit où prendre des recettes applicables à chaque situation, mais une évolution qui peut servir de "pont" entre la pratique passée et la future.

La définition du pont est celle de Trotsky ; c’est ce qu’il laisse dans "Les tendances philosophiques du bureaucratisme" (1928), un article où il discutera de la caricature stalinienne selon laquelle « le léninisme est le marxisme de l’époque de l’impérialiste et de la révolution prolétarienne », un moyen pour justifier que l’idée de "socialisme dans un seul pays" ne fut pas une révision du marxisme mais « une nouvelle étape » de celui-ci. Dans cette transe, Trotsky distingue le marxisme à la fois de l’idéalisme -en particulier, d’une version de la "théorie des facteurs" qu’il attribue à Staline-, et de l’empirisme qui ne peut aller au-delà d’un « civisme théorique qui, simplement, fait quelques commissions pour les tâches pratiques du jour » [7].

Trotsky considère, d’autre part, que le matérialisme historique postule la primauté de la pratique sur la théorie, en ce sens que c’est dans la pratique que la théorie est engendrée et la pratique que la théorie tente de généraliser. Mais signaler le caractère historique de la théorie - spécifiquement, la différence entre l’époque du libre-échange dans laquelle s’est forgée la théorie marxiste et l’étape impérialiste qui a mis en ordre la révolution prolétarienne dans laquelle Lénine a agi-, ne pouvait signifier la considérer comme un simple reflet, de façon empirique, des conditions dans lesquelles la théorie se développe. La relation entre théorie et pratique ne peut être considérée de façon linéaire :« Etre guidé par la théorie, c’est être guidé par des généralisations basées sur toutes les expériences pratiques antérieures de l’humanité, afin de pouvoir guider, avec le plus grand succès possible, l’un ou l’autre problème pratique actuel. Ainsi, à travers la théorie, nous découvrons précisément la primauté de la pratique dans son ensemble, sur des aspects particuliers [8]. »

Ce qui distingue la théorie développée par Marx n’est pas seulement d’avoir analysé les déterminations profondes du système capitaliste, mais d’avoir "anticipé" la formulation de ses possibilités, à l’ère de la révolution prolétarienne. Et en ce sens aussi, former ceux qui "sont à la hauteur des tâches pratiques de l’avenir" [9] : « La théorie, contrairement à ce que dit Staline, ne prend pas forme dans une alliance inséparable avec la pratique courante. Elle s’élève au-dessus et c’est seulement pour cette raison qu’elle a la capacité de mener une tactique indiquant, en plus des tâches actuelles, les points de référence dans le passé et les perspectives pour l’avenir. (...) Tant et si bien que le marxisme, qui est apparu dans une période pré-révolutionnaire, n’est d’aucune manière une théorie "pré-révolutionnaire" mais, au contraire, il s’élève au-dessus de sa propre époque pour devenir une théorie de la révolution prolétarienne, alors que la tactique - c’est-à-dire l’application du marxisme aux conditions spécifiques du combat - par son essence même, ne peut dépasser sa propre époque, c’est-à-dire, la maturité des conditions objectives. Du point de vue tactique - il serait plus juste de dire, du point de vue de la stratégie révolutionnaire - l’activité de Lénine diffère grandement de celle de Marx et de ses premiers disciples, tout comme l’époque de Lénine diffère de celle de Marx. »

Quelques pages avant les citations que nous avons faites de Ma vie, Trotsky définit dans des paragraphes denses ce qui a permis à Lénine de construire un parti révolutionnaire dans lequel fusionnèrent l’expérience du mouvement ouvrier convertie en théorie et les aspirations, les demandes et les énergies les plus profondes des masses, permettant que la théorie se convertisse, comme disait Marx, en "force matérielle" : « La conscience théorique la plus élevée que l’on a de l’époque fusionne, en de tels moments, avec l’action directe des couches les plus profondes, des masses opprimées les plus éloignées de toute théorie. La fusion créatrice du conscient avec l’inconscient est ce que l’on appelle, d’ordinaire, l’inspiration. La révolution est un moment d’inspiration exaltée dans l’histoire. […] Pour diriger ce travail, il fallait, entre autres capacités, une formidable imagination créatrice. Une des plus précieuses qualités d’une telle imagination est qu’elle puisse se représenter les gens, les choses et les phénomènes tels qu’ils sont en réalité, même quand on ne les a jamais vus. Utilisant l’expérience que l’on a de la vie, ainsi que les bases théoriques, joindre entre eux de petits traits distincts, saisis au vol, les compléter d’après les lois non encore formulées de correspondance et de vraisemblance et recréer de telle manière, d’une façon très concrète, un domaine déterminé de la vie humaine, —telle est l’imagination qu’il faut au législateur, à l’administrateur, au leader, surtout en temps de révolution. La force de Lénine était, pour une énorme part, celle d’une imagination réaliste. »




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