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Maghreb

Tunisie. Saïed emprisonne des opposants pour consolider son tournant bonapartiste

Ce lundi 15 mai, Rached Ghannouchi chef du parti islamiste Ennahdha a été condamné à un an de prison et une amende de mille dinars. La condamnation du principal opposant politique du gouvernement s’inscrit dans la continuité du tournant bonapartiste opéré par Kais Saïed depuis début février sur fond de tension et de crise sociale et économique dans le pays.

Léo Stella

30 mai 2023

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Tunisie. Saïed emprisonne des opposants pour consolider son tournant bonapartiste

Crédit photo : Wikimedia commons

La condamnation à un an de prison de Rached Ghannouchi ce lundi pour « apologie du terrorisme » vient clore une vaste opération politique portée contre la principale force politique opposée à Kais Saïed. Le leader d’Ennahdha avait été arrêté le 17 avril suite à une enquête menée par le pôle judiciaire antiterroriste, après une plainte d’un syndicat policier qui l’accuse « d’inciter les Tunisiens à s’entre-tuer » en raison de propos tenus au début de l’année 2022.

La condamnation de Ghannouchi et le démantèlement d’Ennahdha par le régime s’ancre dans le récit instauré par ce dernier d’un grand « complot contre la sûreté intérieure de l’État » qui avait déjà permis à Saïed de faire début février une première vague d’arrestations d’opposants politiques allant de syndicalistes à des magistrats en passant par des militants des droits humains.

Faire taire les opposants

L’arrestation et la condamnation du leader d’Ennahdha, âgé de 81 ans, est en effet une démonstration de la politique de Saïed de vouloir faire taire toute opposition en Tunisie qui puisse mettre en danger son pouvoir. Au lendemain de l’arrestation de Ghannouchi, les autorités tunisiennes fermaient les bureaux de son mouvement dans tout le pays, pour mettre en place le démantèlement du parti islamiste conservateur. Une attaque en réaction au poids gagné par le parti Ennahdha qui constitue la principale opposition au gouvernement depuis l’élection de Saïed en 2019. Ce dernier s’était lui-même fait élire sur fond de désillusion des tunisiens face au parti islamiste et à la décennie qu’il a passé au pouvoir, durant laquelle les leaders d’Ennahdha ont instauré des politiques ultra-libérales tout en multipliant les scandales pour corruption, ce qui avait contribué à retourner l’opinion publique contre eux.

Cependant, le parti était resté la principale formation politique d’opposition au gouvernement, notamment depuis le tournant bonapartiste opéré par Saïed en juillet 2021. Depuis mi-février, le gouvernement a procédé à une vague d’arrestations d’opposants au régime, marquant un nouveau saut dans la répression politique. Plus d’une trentaine d’opposants dénonçant la situation du pays ainsi que le gouvernement de Saïed ont ainsi été arrêtés car ils auraient été membres d’un « complot » contre la sûreté de l’État qui aurait planifié l’assassinat de Saïed.

Les opposants arrêtés pour terrorisme, comme l’est aujourd’hui Rached Ghannouchi, ont des profils multiples : du patron de la radio la plus écouté du pays Mosaïque FM, Noureddine Boutar, à des magistrats en passant par des syndicalistes de l’UGTT ainsi que différents membres de l’opposition du Front de salut national au social-démocrate M. Turki qui tentait une réunification des divers partis d’opposition. Des arrestations qui ne sont justifiés que par le récit du complot de Saïed.

Les prisonniers politiques sont incarcérés dans des conditions terribles et humiliantes, comme le rapportent les proches des prisonniers pour Middle East Eye : « Deux d’entre eux, Issam Chebbi et Khayem Turki, ont été placés dans des cellules infestées d’insectes, constamment éclairées par cinq ampoules au néon. […] Ils ne pouvaient pas dormir, ils n’avaient ni douche, ni eau chaude, ni toilettes, seulement un trou dans le sol avec des matières fécales humaines partout », raconte un membre de la famille de Chebbi, secrétaire général du parti al-Joumhouri (centre, socio-libéral) ».

Face à la crise économique et sociale, une réponse démagogue et populiste

La Tunisie connaît une crise économique et sociale intenable avec une inflation de plus de 10% , un chômage massif de plus de 15 %, une dette à hauteur de 90% de son PIB ainsi qu’une pénurie qui oblige les tunisiens à être soumis à un rationnement des produits alimentaires de base. Néanmoins, le régime sait qu’il va devoir mettre en place de nouvelles mesures d’austérité dictées directement par le FMI en vue de l’attribution d’un prêt de 1,8 milliards de dollars, malgré que le président tunisien l’ait pour le moment rejeté en dénonçant des « diktats » internationaux de façon hypocrite. Le discours populiste de l’ennemi de l’intérieur qui serait à l’origine du mal du pays est également une tentative pour le régime de canaliser la colère sociale et éviter un nouveau mouvement d’ampleur.

La répression qui s’abat avec grande violence sur les partis d’opposition bourgeois sera redoublée contre le mouvement ouvrier, contre la classe ouvrière et les secteurs populaires mobilisés. C’est pour cela que même si les travailleurs et la jeunesse ne doivent avoir aucune confiance ni illusions à l’égard des partis bourgeois comme Ennahdha, il faut dénoncer cette répression contre les opposants. Pour sa part, le gouvernement joue un jeu risqué, car son tournant bonapartiste pourrait pousser les masses ouvrières et populaires à reprendre le chemin de la mobilisation.


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