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Monde

Solidarité avec les intellectuels turcs

Turquie. Chasse aux sorcières contre les universitaires

Une pétition initiée courant décembre signée par plus de 1100 chercheurs et universitaires, de Turquie, rendue publique le 11 janvier, dénonçait la répression et la violence d'État orchestrées par Erdogan contre le peuple et la résistance kurdes. Le 12 janvier, Erdogan répliquait en lançant une chasse aux sorcières dans un discours rapidement suivi d'effets, avec mesures disciplinaires dans un certain nombre d'universités, une série d'arrestations, et des menaces extrêmes relayées largement, extrême-droite mafieuse du pays incluse. Un mouvement de solidarité international avec les universitaires, et plus largement toutes les victimes de cette répression,doit être relayé et amplifié le plus largement possible.

lundi 18 janvier 2016

Accusé de « terrorisme » pour une pétition en faveur de la paix et des libertés démocratiques

Ces derniers mois, les provinces kurdes de Turquie subissent des couvre-feux de plus en plus systématiques, des quartiers entiers sont sous le joug des forces policières et militaires, le nombre des victimes civiles augmente chaque jour, assassinats politiques à la clé naturellement. Le pouvoir d’Erdogan est véritablement prêt à tout pour museler et briser non seulement la résistance kurde, et le PKK en particulier, mais plus largement toutes les organisations militantes du mouvement ouvrier, et toute voix dissonante de la « société civile ». Des journalistes, des avocats, et tant d’autres sont ainsi, eux aussi, la cible d’une répression croissante.

Le 10 janvier, 1158 enseignants-chercheurs, universitaires et intellectuels, ont publié une pétition intitulée « Ne soyons pas complice de ce crime par notre silence ! », dénonçant ces violations répétées des droits de l’homme, et ce « massacre délibéré et planifié » qui est « une violation grave du droit international, des lois turques et des obligations qui incombent à la Turquie en vertu des traités internationaux dont elle est signataire », et appelant à ce que reprennent les négociations de paix. Entre 300 et 400 universitaires européens hors de Turquie ont déjà apporté leur soutien à cette campagne.

La traque d’Erdogan

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La réaction d’Erdogan, dans la droite ligne de la politique de l’AK, et de ses acolytes, ne s’est pas fait attendre : le 12 janvier, il les accusait de trahison et de soutien au terrorisme, et le Conseil supérieur des Universités de Turquie (Council of Higher Education, YÖK), dont la direction est nommée par le pouvoir, a dit qu’elle « ferait le nécessaire » contre les signataires de cette « pétition soutenant le terrorisme ». Un des parrains de la mafia turque a carrément annoncé que le sang de ces signataires allait couler à flots… Il est peu de dire que les médias d’opposition sont de plus en plus affaiblis, et que les universités sont victimes de pressions de plus en plus massives. Une preuve parmi tant d’autres, les sites internets turcs qui ont publié la pétition du 10 janvier ont déjà été suspendus. Des enquêtes ont déjà été ouvertes dans un certain nombre de villes par les procureurs, avec comme mobiles supplémentaires, en plus de l’accusation de complicité avec le PKK, « insulte à l’État et aux institutions turques » et « incitation à violer la loi ». Chaque signataire risque d’un à cinq ans de prison. Une dizaine d’universités ont de leur côté déjà engagé des poursuites disciplinaires contre plus d’une soixantaine d’entre eux.

À l’heure actuelle, la chasse aux sorcières a concrètement bien commencé, la police a déjà interpellé autour d’une vingtaine d’universitaires (même s’ils semblent avoir été relâchés après auditon). Mais certains n’ont pas pu se rendre à leurs universités (des croix ont même parfois été peintes sur leurs bureaux, méthode qui rappelle de lugubres souvenirs), d’autres encore ont dû fuir leur domicile comme nous l’a rapporté Uraz Aydin, universitaire et syndicaliste : « Il y a différents réseaux et pétitions de soutiens et une formidable solidarité d’une part et une criminalisation sans précédent de l’autre. Les organisations de jeunesse de l’AKP et de l’extrême-droite distribuent des tracts avec nos noms cités comme profs terroristes. Dans de plus petites villes, des amis ont dû quitter leur maison et leur ville, sous les conseils même du rectorat de leur université (« On ne peut pas vous protéger, nous recevons beaucoup de menaces », ont-ils dit). C’est un véritable déchaînement de haine contre les kurdes, la gauche et les intellectuels. On va probablement se prendre une procédure disciplinaire au sein de l’université et un procès pour propagande d’organisation terroriste et insulte à la nation turque... La tension n’a pas baissé, le Premier ministre a demandé aux signataires de retirer leur signature du texte, en précisant que dans le cas contraire, tout propos académique venant de leur part serait marqué toute leur vie avec soupçon. C’est une menace claire et nette. »

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Une campagne de soutien déjà importante dans le monde anglophone. Ou quand Chomsky décline l’invitation d’Erdogan et l’accuse de duplicité

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Dès le début, le Parti républicain du peuple (CHP) et le HDP se sont positionnés contre cette répression,et un mouvement de solidarité internationale s’est lancé, au travers notamment de journalistes, de médecins, d’avocats ou encore d’artistes (théâtre, cinéma, écrivains). 30 000 étudiants ont repris à leur compte la campagne, avec le slogan « University students desire peace », Côté anglophone, le soutien s’est organisé notamment autour de l’impulsion de Noam Chomsky, mais aussi Judith Butler, David Harvey, Slavoj Žižek, Etienne Balibar, signataires de la pétition du 10. Dans son discours du 12 janvier, Erdogan avait invité Chomsky à venir voir par lui-même sur place la réalité du « terrorisme » kurde. Par l’intermédiaire d’un message adressé au Guardian, Chomsky, a non seulement décliné l’invitation,mais a accusé Erdogan de jouer un double jeu avec l’Etat islamique qui a revendiquéle récent attentat d’Istambul.{{}}

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Dans ce contexte, la pétition initiale (à lire ici, signer et faire circuler) s’est élargie en pétition de solidarité aux signataires menacés, et à l’heure actuelle on dénombre environ 3700 signatures (dont 2200 d’universitaires turcs), plus d’un millier ayant été donné depuis la répression enclenchée la semaine dernière. Mais c’est pour l’instant loin d’être suffisant, comme on peut le mesurer à l’aune de la contre-campagne évoquée ci-dessus, qui s’est également lancée chez des universitaires de Turquie qui soutiennent ces mesures et la politique « anti-terroriste » du gouvernement, et qui a déjà récolté, elle, plus de 5000 signaturesen trois jours. Ce qui prouve à quel point la chape de plomb orchestrée par le pouvoir d’Erdogan est puissante. Beaucoup d’universitaires, mais aussi d’étudiants, conservateurs et nationalistes, accusent leurs collègues, ou leurs enseignants, d’être pro-PKK. Un animateur télé, pourtant apolitique, en a même fait les frais, sommé de s’excuser à l’écran le lendemain d’une émission au cours de laquelle il a laissé s’exprimer et invité à applaudir une auditrice appelant à plus d’humanisme et incriminant la situation gravissime de l’Est de la Turquie.

Autant de raisons pour lesquelles la campagne de soutien, dans l’immédiat aux universitaires, et à la liberté de la recherche mais plus généralement pour la défense des libertés démocratiques fondamentales et contre cette répression sanglante, doit s’intensifier et s’élargir.{{}}

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Solidarité dans l’Hexagone : 250 personnes à la conférence publique à l’EHESS du lundi 18 janvier

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Si la campagne a été dynamisée dans le monde anglophone par la figure de Chomsky, la journée d’hier a été l’occasion de son lancement plus « officiel » en France. Par-delà divers articles publiés ces derniers jours dans Libération, Télérama ou Mediapart, mais aussi un communiqué d’Amnesty International, une tribune du Monde émanant d’un collectif regroupant notamment certains universitaires de Turquie exerçant en France, publiée lundi, se conclut ainsi : « Une bataille définitive est engagée en Turquie contre la liberté de recherche et d’enseignement, fondement d’une pensée critique qui insupporte un pouvoir de plus en plus absolu. Les « Universitaires pour la paix » ont annoncé leur intention derépéter leur acte d’engagement. En Turquie, de centaines de journalistes, d’éditeurs, d’avocats, de cinéastes, d’artistes, ont déclaré publiquement leur soutien, élargissant le front démocratique. Au moment où l’Union Européenne accorde uneaidefinancière ainsi qu’un créditpolitiqueà M. Erdogan, les rapports de solidarité s’établissent entre les chercheurs turcs menacés et leurs collègues dumonde entier aussitôt mobilisés. Il a fallu deux jours à peine, les 14 et 15janvier, pour que s’organisent, enEuropeet en Amérique du Nord, d’impressionnantes initiatives croisées – lettres ouvertes, appels, pétitions, messages, remontées d’informations – preuve que l’internationale des chercheurs (souvent associée à celle des écrivains) est une réalité quand les droits fondamentaux et l’avenir dessociétés sont en jeu. C’est une force vigilante, déterminée, qui dure depuis longtemps et qui n’est pas prête de s’éteindre. »

L’une des plus importantes rencontres publiques consacrées à la situation en Turquie, une conférence à l’EHESS qui s’est tenue ce lundi soir, a fait venir environ 250 personnes, en grande majorité des universitaires, mais aussi des étudiants. L’appel à cette conférence diffusée ces derniers jours résumait l’enjeu : « Prétextant une pétition dénonçant la violence d’Etat dans les villes kurdes de Turquie, le pouvoir d’Erdogan a lancé depuis quelques jours une campagne d’intimidation à l’encontre des chercheurs et universitaires du pays. Le vocabulaire utilisé par le Président turc et ses proches ("trahison", "cinquième colonne", "forces obscures", "brouillons d’intellectuels"), la campagne de presse d’une rare virulence et les gardes-à-vue à répétition nécessitent une mobilisation des universitaires en France et dans le monde. Cette conférence de presse et la réunion qui la suivra aura pour objectif d’informer la presse des menaces qui pèsent sur les universités en Turquie, ainsi que de réfléchir collectivement aux actions de solidarité avec nos collègues poursuivis. »

Après un rapport détaillé sur la situation actuelle, son ambiance de guerre permanente et la dynamique des derniers mois qui les a engendrées, les discussions ont insisté sur les dangers incarnés par cet État autoritaire (Etienne Balibar), sur la nécessité de créer des liens institutionnels plus forts avec les universitaires de Turquie, de poursuivre les pétitions, mais ont également posé la question de l’interpellation de l’Union européenne et de l’État français, à la fois pour alerter sur cette persécution et pour pointer les responsabilités de la politique de guerre (Christian Laval).

Côté Union européenne et État français

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Dans un communiqué, la porte-parole de l’UE pour les affaires étrangères, tout en validant une fois de plus l’assimilation scandaleuse du PKK à une organisation terroriste, a affirmé que « la lutte contre le terrorisme doit pleinement respecter les obligations du droit international, y compris les droits de l’homme et le droit humanitaire.La liberté d’expression doit être garantie […], un climat d’intimidation va à l’encontre de cela ». Et comme le relatait également Libération du vendredi 15 dernier, l’ambassadeur américain lui-même a publiquement affirmé qu’« exprimer son inquiétude sur la violence ne signifie pas soutenir le terrorisme ; critiquer le gouvernement n’est pas de la trahison ».

Or on sait bien ce que valent les belles paroles scandaleusement cyniques des principales puissantes impérialistes en matière de respect des libertés démocratiques, l’UE n’ayant pas hésité à s’allier à Erdogan lors de la crise migratoire, pour ne rappeler que cet exemple. Mais du côté français, en tous cas, c’est pour l’instant le silence radio. Le soutien qu’apporte de façon récurrente Hollande à Erdogan l’explique sans nul doute. Mais la France, « pays des droits de l’homme », de « l’accueil des réfugiés », des « arts et des lettres » ne pourrait-elle pas voir, de surcroît, dans cet autoritarisme d’Erdogan, comme une résonance de sa propre machine liberticide, à l’égard de laquelle les universitaires commencent eux aussi, même si c’est bien sûr seulement à titre de signal avant-coureur pour l’instant, à manifestement ne plus être immunisés ? Signal, en tous cas, révélateur, de la profondeur avec laquelle s’enracine la politique réactionnaire et liberticide menée « chez nous » au nom de l’état d’urgence, et qui n’est que le volet hexagonal de l’intervention militaire en Syrie.

Les organisations syndicales de l’ESR français doivent se mobiliser !

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Les premiers éléments qui ont émané de cette conférence de presse reflètent à la fois qu’il y a dans le milieu universitaire français une base pour construire une véritable solidarité, mais encore beaucoup de frilosité à pointer du doigt la responsabilité de l’État français, et pour l’instant, peu d’adresses à d’autres forces pourtant susceptibles de renforcer un tel mouvement : UFR, départements, associations et collectifs, revues, etc., pourraient produire des motions de soutien. Cet élargissement est à construire. Mais, en priorité, c’est l’ensemble des organisations syndicales de l’ESR français, qui devraient se saisir et prendre publiquement position en soutien à leurs collègues de Turquie. Cela pousserait peut-être les institutions universitaires elles-mêmes, en particulier la conférence de présidents d’Université à se prononcer également. Thierry Mandon, Hollande et Valls seraient alors peut-être amenés à revoir leur copie.




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