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Politique

Hypocrisie macroniste

Turquie. Macron joue l’humanitaire mais continue de vendre des armes aux 4 coins du monde

Macron a réagi ce weekend à l'offensive turque au Rojava en annonçant la suspension de tout projet d'exportation de vente d'armes à la Turquie pour éviter des « situations humanitaires insupportables ». Un coup de communication hypocrite au moment où la France continue de se faire des milliards sur la guerre et la misère des populations du monde entier.

lundi 14 octobre

La fin d’une idylle commerciale

Après un communiqué des ministères français des Armées et des Affaires étrangères dénonçant l’offensive turque contre les Kurdes comme une atteinte grave aux droits de l’Homme, et de multiples prises de position du gouvernement en ce sens, l’Elysée suspend ses exportations d’armes vers la Turquie au nom des droits de l’Homme, si précieux pour la République française.

Ce sont donc à plusieurs centaines de millions d’euros que le gouvernement est prêt à renoncer en suspendant ce type d’exportation. En effet, la Turquie est une cliente très fidèle de l’industrie d’armement française, et a passé en 10 ans l’équivalent de 594,5 millions d’euros de commandes d’armes. Depuis 2009 donc, la France signe des contrats juteux avec la Turquie, pourtant dirigée depuis 2014 par Erdogan, celui-ci même qui envoie ses troupes envahir le Rojava, région indépendante arrachée par les Kurdes au régime de Damas pendant la guerre en Syrie.

Il est donc surprenant de voir que la présidence française ne s’insurge que maintenant des exactions commises dans la région par les forces militaires en présence, y compris ses alliés. Le peuple kurde que le régime d’Erdogan qualifie de "terroriste" pour justifier l’oppression politique et militaire qu’il organise contre cette population sans Etat, ne découvre malheureusement pas la misère, la guerre, et les exactions depuis le retrait des troupes américaines du territoire syrien la semaine dernière.

Une énième tentative de repopulariser son image

Ce faux réveil humanitaire de Macron provient surtout de la nécessité pour ce dernier de tenter de reprendre la main sur le terrain international après plusieurs revers sur le terrain et notamment la terrible claque, avec le rejet massif de Sylvie Goulard au poste français de commissaire.

Aussi, si Macron se découvre une préoccupation autour de la question kurde, c’est parce qu’il a conscience que ce sont ces derniers qui ont joué un rôle central pour anéantir l’Etat islamique dans la région, et l’offensive turque risquerait en effet selon le communiqué ministériel de "porter atteinte à la sécurité des Européens". De plus, dans la continuité de réunifier derrière lui en période de polarisation sociale et de tensions au sein de l’Union européenne, Macron saisit l’occasion pour brandir le spectre de l’Etat islamique, et raviver davantage les velléités islamophobes cultivées par le gouvernement après l’attaque terroriste de la préfecture de Paris. L’objectif : construire un nouvel "en même-temps" entre offensive islamophobe et un humanisme de façade.

Les armes françaises, championne de la guerre dans le monde

Cette hypocrisie macroniste, qui ne finit pas d’essayer de redorer son image en se délimitant artificiellement de ses collègues réactionnaires et criminels est écoeurante. Lorsque la France est troisième exportatrice d’arme au monde derrière les Etats-Unis et la Russie, et que le gouvernement se félicitait en juin dernier des "excellents résultats" de l’année 2018 où il a vendu pour 9,1 milliards d’euros d’armes, Macron ferait mieux de cesser de nous enfumer avec la vieille rengaine de la France pays des droits de l’Homme.

Et en réalité, les centaines de millions d’euros auxquels la France renonce pour tenter de faire pression à la Turquie sont des miettes face à l’énormité des sommes que l’industrie d’armement française brasse sur le dos de la guerre, la misère, et l’oppression des populations. En effet, selon le rapport 2019 du gouvernement sur ses exportations d’armement, ses principaux clients sont l’Inde, l’Arabie saoudite, le Qatar, et l’Egypte qui dépensent plusieurs milliards d’euros par an pour s’armer. Sans que cela n’inquiète nullement les autorités françaises, qui n’ont que faire des crimes de guerre commis par les autorités saoudiennes au Yémen depuis 2013. Les armes françaises qui rapportent des milliards à l’Etat français (11,3 milliards d’euros en 10 ans) permettent à l’armée saoudienne de tuer, mutiler, blesser des milliers de yéménites, sans compter les populations plongées dans la famine ou celles à jamais traumatisées par la guerre et la misère.

Et contrairement aux réfugiés syriens, les 3,4 millions de déplacés du fait de la guerre au Yémen n’ont pas l’air d’effrayer le gouvernement français ou ses collègues européens qui ont pris position dans l’affaire kurde. Pour cause, si les réfugiés syriens tentent en partie de rejoindre l’Union européenne (sans grand succès, ils sont principalement en Turquie et au Liban selon les statistiques des Nations Unies), les Yéménites migrent vers les pays voisins, principalement l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis. Ce que redoute la France dans les exactions turques ne se résume donc pas tant à des questions "humanitaires" qu’à des préoccupations d’ordre migratoire.

Eric Feferberg - AFP




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