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Monde

Crise sanitaire, économique et sociale

UE : le bras de fer de l’Allemagne et la Commission européenne

La crise de l’Union européenne, déjà marquée par les tendances de repli nationaux et de conflits d'intérêt entre les états post-2008, s’accentue face à l’urgence sanitaire toujours présente et la crise économique qui affecte durement l’UE. C’est dans ce contexte que l’Allemagne et la commission européenne ont entamé un bras de fer autour des politiques de rachats de dettes de la Banque Centrale Européenne.

mardi 12 mai

Crédits : YVES HERMAN

Sur un fond de montée des tensions nationalistes dans l’Union Européenne depuis 2008, qui s’était illustré également en 2015 face à la crise migratoire, la crise du coronavirus a exacerbé à son paroxysme ces tendances aux replis nationalistes dans un contexte de recrudescence de la concurrence internationale avec les guerres commerciales entre la Chine et les États-Unis. En témoignent les différentes mesures économiques de sauvegarde des fleurons industriels nationaux des grandes puissances, à l’image de Bruno Le Maire qui avait déclaré : « Je n’hésiterai pas à utiliser tous les moyens à ma disposition pour protéger les grandes entreprises françaises », avec le plan de sauvetage financier de 100 milliards d’euros pour prévenir les faillites d’entreprises en France, et la prolifération dès mars des décisions unilatérales de fermetures de leurs frontières des états européens, et de course au matériel médical nationale comme les masques qui se sont vu rachetés par plusieurs pays centraux comme la France au pied de l’avion.

Les tensions autour des « coronabonds » et de la mutualisation de la dette européenne, puis maintenant la décision des juges constitutionnels allemands ce 5 mai témoignent de l’approfondissement de ces tensions à la lumière de la crise économique entraînée par les conséquences du COVID-19. Le jugement, qui devait originellement se tenir le 24 mars, a rejeté les plaintes contre le programme d’achats de dettes des Etats de l’UE lancée par la BCE (Banque Centrale Européenne) en 2015. La cour de Karlsruhe demande cependant à la BCE de justifier dans les 3 mois de la « proportionnalité » de ses actions face aux dangers économiques de la zone euro à l’époque, sous menace que la Bundesbank se retire des programmes d’achats de dettes le cas échéant. En bref, si la cour constitutionnelle allemande a reconnu que la BCE n’avait pas violé l’interdiction de financement direct des gouvernements, elle estime que « les décisions de la Banque centrale auraient dû être remises en cause par le gouvernement et le Parlement » explique Carsten Brzeski à ING.

Ce programme de rachats des dettes dit d’assouplissement quantitatif (« quantitative easing ») mis en place en 2015 vise à encourager les prêts à des taux les plus bas possibles aux états européens. La BCE et les dix-neufs banques centrales de la zone euro se sont mises à racheter massivement les titres de dettes des états sur les marchés, et jouent un rôle de “tampon” en réduisant le risque financier pour les banques pour permettre aux états de continuer à emprunter sans les financer directement.

Après un rappel de la Cour européenne de justice ce vendredi comme quoi elle était la seule compétente pour constater la légalité ou non d’un acte d’une institution européenne, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, est allée plus loin ce dimanche et a déclaré que l’Union européenne pourrait envisager de poursuivre Berlin.

Un approfondissement des conflits d’intérêts nationaux et de la concurrence entre états

Dans le contexte de l’annonce le 18 mars dernier d’un « plan pandémie » (Pandemic Emergency Purchase Programme ; PEPP) de 750 milliards d’euros de la Banque centrale, qui viennent s’ajouter aux quelques 300 milliards d’euros annoncés précédemment dans un autre programme appelé le « PSPP » (Public Sector Purchase Programme), les menaces de l’Allemagne de se retirer des programmes de rachats des dettes et cette volonté de restreindre la marge de manoeuvre de la BCE témoignent non seulement des dynamiques de replis nationalistes des états européens dans la crise, mais aussi de l’approfondissement des contradictions des intérêts nationaux.

Ces mesures, qui viendraient réduire encore plus toute possibilité de mutualisation des dettes, impacterait en premier lieu les pays du Sud de l’Europe ayant déjà souffert lors de la crise des dettes souveraines, et en particulier l’Italie, touchée de plein fouet doublement par la crise sanitaire et économique. Le ressentiment et la colère sociale croissent en Italie face à l’attitude de l’Union Européenne, après que les gouvernements allemand et français avaient notamment refusé de prêter l’aide médicale demandée.

Alors que le gouvernement allemand espère s’en tirer en s’appuyant sur ses précédents excédents économiques et limiter la chute de l’activité autour de 5 à 6 % du PIB en 2020 (alors qu’elle risque d’être comprise entre 9,5 et 10 % en France, en Italie ou en Espagne), s’amorcent de nombreux conflits à plus ou moins long termes entre puissance européennes du Nord et Sud sur un fond de colère sociale des travailleurs ayant déjà subi les conséquences dramatiques des précédentes politiques d’austérité.

Des tensions nationalistes exacerbées

La crise économique de 2008 et ses conséquences sociales ont alimenté les tendances nationalistes en Europe et l’émergence de partis xénophobes, eurosceptiques ou souverainistes comme le gouvernement de Salvini en Italie, ou le Brexit et l’arrivée de Boris Johnson à la tête du gouvernement britannique cette année. Dans le contexte du coronavirus, ces tendances sont d’autant plus exacerbées par l’ampleur de la crise économique et sanitaire.

L’extrême-droite allemande a d’ailleurs très vite compris le profit qu’elle pouvait tirer du jugement de la cour de Karlsruhe et de cette dynamique de repli national, en particulier le parti Alternativ für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne ; AfD) qui s’est créé en 2013 en canalisant les tendances réactionnaire et nationaliste autour de l’image d’un succès capitaliste allemand et de l’obsession de l’économie libérale, de l’opposition à l’euro et au sauvetage financier des états européens en faillite. C’est dans cette optique que l’eurodéputé Jörg Meuthen (AfD) a accusé dimanche la présidente allemande de la Commission européenne de ne « pas respecter la Constitution allemande », et qu’elle devrait « avoir honte d’imaginer de pouvoir lancer une procédure d’infraction contre son propre pays ».

En Italie, la montée du ressentiment envers l’UE imprègne les débats politique et laisse peu de marge d’action au gouvernement Conte avec une polarisation de la bourgeoisie italienne entre une tendance nationaliste incarnée par la Ligue du Nord (un parti d’extrême droite, régionaliste, eurosceptique et xénophobe) et une tendance plus fidèle aux principes de l’UE. En France, la situation a attiré les louanges autant de François Asselineau, leader du mouvement pour le “Frexit”, que de Florian Philippot, ancien membre du RN et fondateur du parti souverainiste des “Patriotes”, qui espèrent capitaliser sur les tensions entre puissances européennes et l’instabilité économique de l’Europe dans la crise.

Mais comme le montre les explosions de colère des travailleurs qui ont eu lieu dans plusieurs pays, comme les vagues de grève en Italie contre le maintien de la production non essentielle en période de confinement, la sortie de la crise économique ne doit pas nécessairement passer par la défense des intérêts des grands capitalistes de chaque état ou dans l’appui du repli nationaliste. Après ces luttes pour la fermeture des secteurs non-essentiels, les mobilisations qui émergent aujourd’hui, en Europe et ailleurs, prennent davantage pour cible le régime en entier, comme l’ont montré les révoltes au Liban et les attaques aux banques. Les travailleurs de différents pays peuvent donner une réponse unitaire face à l’ampleur de la crise, et c’est dans cette perspective que nous devons nous préparer et avancer vers l’organisation des exploités et des opprimés.




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