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Populisme malgré tout

Ukraine. Qu’exprime l’élection d’un comédien comme président ?

L’élection d’un président « antipolitique » est la dernière expression du profond rejet du régime, mais aussi du manque criant d’une alternative politique propre des travailleurs et des classes populaires.

lundi 22 avril

Crédit photo : Sergei Supinsky / AFP / Getty Images

L’écrasante victoire de Volodymyr Zelensky (73% des voix exprimées) à l’élection présidentielle ukrainienne pourrait apparaitre comme la dernière « bizarrerie » du régime politique ukrainien. Cependant, au-delà des commentaires sarcastiques et un peu moqueurs, il s’agit de l’expression d’un rejet profond de ce que certains appellent « la politique traditionnelle ». Ce rejet massif des régimes qui depuis 30 ou 40 ans mettent en place des politiques néolibérales et antipopulaires, ne se limite pas à l’Ukraine : il s’agit d’un phénomène global accentué par la crise économique.

Ainsi, Volodymyr Zelensky, comédien populaire mais totalement inexpérimenté en politique, doit sa fulgurante ascension justement à cette image de « citoyen lambda » qui vient « renverser le tableau », en lutte contre la corruption et les oligarques qui dominent la vie politique du pays depuis les années 1990. Cette image s’est vue renforcée par le fait que Zelensky est l’auteur et tient le rôle principal d’une série où il interprète un enseignant arrivé par hasard au poste de président du pays d’où il mène une lutte sans merci contre la corruption et les politiciens mafieux.

« M. Zelensky, qui a obtenu 30% des voix lors du premier tour de scrutin le 31 mars, a mené une campagne peu orthodoxe axée sur les réseaux sociaux, faite d’apparitions sur internet et de sketches humoristiques se moquant de M. Porochenko [président sortant]. Parfois, il était difficile de distinguer le comédien du politicien », voilà comment le journal de la City de Londres, le Financial Times, définit la campagne de Zelensky.

Rejet du « système » et populisme

Lors du débat-spectacle entre les deux « finalistes », tenu dans un stade de football devant des dizaines de milliers de personnes, Zelensky lançait à Porochenko : « Je ne suis pas un politicien mais un type normal, qui est juste venu pour détruire le système. Je suis le résultat (…) de vos erreurs et de vos promesses [non tenues] ». Zelensky a aussi promis qu’il ne resterait au pouvoir que pendant un mandat (cinq ans). Malgré un programme plus que vague (ou plutôt, grâce à un programme vague), ce discours démagogique a été une clé de son succès.

Mais ce serait très superficiel de penser qu’une série télévisée et un discours simpliste seraient suffisants pour expliquer ce vrai bouleversement politique. Ces éléments ont constitué des piliers de la campagne de Zelensky mais la source de son succès est avant tout la situation sociale et économique catastrophique des travailleurs et des classes populaires ukrainiennes depuis plusieurs années, sans parler du conflit à l’Est du pays.

Nous pourrions aussi mentionner le fait que la politique du pays est totalement dominée par une classe d’oligarques capitalistes qui ont profité de la réintroduction du capitalisme dans les années 1990 pour s’accaparer les richesses nationales. Des oligarques qui ont su manipuler et museler les résistances ouvrières qui ont existé dans le pays, tout en anéantissant toute velléité d’organisation indépendante politique et syndicale des travailleurs.

C’est tout cela qui a préparé le terrain pour que la démagogie antipolitique de « néophytes » comme Zelensky fasse son chemin parmi des millions de travailleurs et notamment des jeunes ukrainiens.

Derrière le néophyte Zelensky, l’ombre des oligarques ?

Mais si Zelensky peut mettre en avant sa non-expérience en politique comme un atout devant un électorat trempé d’un antipolitisme compréhensible mais très élémentaire, la réalité c’est que derrière la politique ukrainienne l’ombre et la main des oligarques n’est jamais très loin.

D’un point de vue social, Zelensky lui-même a peu à voir avec ses électeurs. Comme on l’affirme dans un article de Marianne : « Parmi les électeurs de Zelensky (…) on trouve beaucoup de jeunes téléspectateurs, qui voient en lui le personnage simple et intègre qu’il interprète à la télévision. Mais en réalité, le prospère Zelensky a bien plus en commun avec les élites honnies qu’avec le peuple en souffrance ».

Mais plus encore, Zelensky a beau parler de « la lutte contre la corruption » et contre les « oligarques », plusieurs observateurs locaux et internationaux pointent ses liens directs avec l’oligarque Ihor Kolomoisky, opposé à l’ex président Porochenko (oligarque lui-même). Selon le think tank pro-impérialiste nord-américain Atlantic Council « Pratiquement tous les politiciens ukrainiens ont une relation clientéliste avec un ou plusieurs oligarques du pays. C’est en effet peut-être la caractéristique déterminante de la démocratie naissante du pays. Néanmoins, la relation étroite entre Zelenskiy et Kolomoisky est exceptionnelle. Les deux hommes sont des partenaires commerciaux depuis de nombreuses années et Zelensky doit en grande partie son statut de superstar à la couverture médiatique dont il a bénéficié sur la chaîne de télévision phare de l’oligarque ».

Les travailleurs et la jeunesse sans alternative politique propre

  

Les occidentaux ont reçu la victoire de Zelensky avec beaucoup de prudence, le nouveau président a encore beaucoup à prouver en termes de réformes et d’actions politiques au niveau national et surtout international. En effet, si l’Ukraine se trouve clairement dans la périphérie internationale capitaliste, sa situation géographique lui confère une importance géopolitique centrale concernant les relations des puissances occidentales et la Russie.

L’Ukraine a été historiquement un territoire central dans la protection des frontières russes. Depuis 2014, la Russie connait une perte très importante d’hégémonie politique et économique sur le pays. On ne peut aucunement affirmer que la victoire de Zelensky permettra d’améliorer la position russe en Ukraine. Mais on ne peut pas non plus dire que ce sera très simple pour le nouveau gouvernement d’avancer vers un rapprochement avec l’Ouest, étant donné que même les Occidentaux ne sont pas convaincus (pour le moment) d’adopter une telle politique qui serait interprétée comme une « provocation » par Moscou.

L’élection de Zelensky représente une certaine complication pour la politique des impérialistes occidentaux. En effet, pour eux Porochenko avait été un président relativement « bon » : il a mené des réformes structurelles, il a rapproché son pays de l’UE et l’OTAN, a évité des escalades désastreuses avec la Russie à l’Est du pays, entre autres. Cependant, tout cela n’a pas été suffisant pour assurer sa réélection et surtout assurer une certaine stabilité dans le pays : les temps ont changé et les politiques qui jouissaient d’une certaine légitimité dans les années 1990 sont remises en cause ; il y a une crise du consensus néolibéral et cela rend plus difficile la vieille équation « néolibéralisme + pseudo-démocraties ».

En ce sens, le rejet de Porochenko exprime un élément positif dans la situation politique ukrainienne, notamment si l’on prend en compte que sa campagne était basée sur un discours très réactionnaire et nationaliste. Cependant, le grand problème pour la jeunesse, les travailleurs et les classes populaires en Ukraine c’est qu’ils n’ont pas une alternative indépendante et qui réponde à leurs intérêts économiques, sociaux et politiques. Ni Zelensky et encore moins les politiciens dits pro-russes ne sont une alternative. Regrettablement tant que cette alternative n’existera pas, ce seront des politiciens liés aux oligarques et aux différentes puissances internationales, issus de la « vieille politique » ou pas, qui tireront profit de la profonde contestation du système.




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