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Monde

Vers la guerre ?

Ukraine. Que signifie la reconnaissance de l’indépendance des républiques du Donbass par Poutine ?

Se dirige-t-on vers la guerre en Ukraine ? Pas si sûr. Pour Poutine une attaque contre l’Ukraine n’est pas une option facile, la reconnaissance de l’indépendance des républiques auto-proclamées pourrait être une façon d’éviter une très risquée invasion du pays (au moins pour le moment).

mardi 22 février

Depuis quelques semaines, l’information fournie par les grands médias ainsi que les discours officiels des dirigeants des pays occidentaux et de la Russie sont devenus pratiquement de la pure propagande. Les dirigeants des pays de l’OTAN, à commencer par ceux des Etats-Unis, annoncent une invasion imminente de l’Ukraine par la Russie depuis plus de deux mois, date à laquelle Moscou a commencé à amasser des dizaines de milliers de troupes et du matériel militaire à la frontière avec l’Ukraine. De leur côté les dirigeants russes assurent qu’il n’y a rien d’anormal, et que la Russie n’entend pas du tout attaquer l’Ukraine.

Or, depuis quelques jours les tensions et escarmouches entre l’armée ukrainienne et les forces armées des républiques séparatistes de Louhansk et Donetsk, dans le Donbass à l’Est du pays, se sont multipliées. Ces républiques auto-proclamées sont soutenues par la Russie depuis 2014, quand un gouvernement réputé « pro-russe » a été renversé par le mouvement de Maïdan. Lundi plusieurs incidents avaient été reportés par les autorités russes, par celles des républiques indépendantistes et les ukrainiennes dans cette zone. C’est dans ce contexte donc que le président russe a décidé de déclarer, dans un discours profondément anti-communiste et révisionniste de l’histoire de la révolution bolchevique, la reconnaissance de l’indépendance de ces deux républiques ce lundi 21 février. Poutine a également ordonné à son armé d’assurer la « paix » des deux républiques séparatistes, ce qui pourrait impliquer un déploiement d’une force russe de maintien de la paix.

Cette décision est déjà en train de faire monter encore plus les tensions dans la région. Il s’agit d’une rupture du cadre du protocole de Minsk, auquel participaient la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie. Ces accords négociés en 2014 et 2015 constituaient une victoire pour Poutine. Mais depuis, pratiquement rien n’avait été fait pour les mettre en œuvre. Ainsi, Poutine rompt un cadre fragile dont l’impact sur le terrain était très limité (les ruptures du cessez-le-feu étaient quasi quotidiennes). En ce sens, cette évolution de la situation est un coup supplémentaire pour la politique de médiation de la France et de l’Allemagne. C’est un revers aussi pour Emmanuel Macron qui en outre, après des discussions avec Poutine et Joe Biden, avait annoncé un sommet entre les deux présidents, ce qui a été écarté, pour le moment, par les deux acteurs.

Les dirigeants occidentaux ont commencé à annoncer des contre la Russie, mais il reste à voir la nature et la sévérité de celles-ci. Les Etats-Unis ont déjà annoncé des sanctions contre les républiques de Louhansk et Donetsk mais par encore contre la Russie. Le Royaume-Uni a directement visé la Russie et a annoncé des sanctions contre elle. L’UE pourrait annoncer prochainement des sanctions également. Mais cette question reste très épineuse au sein de l’alliance atlantiste. La manœuvre de Poutine force les puissances impérialistes à prendre position sur les sanctions et possiblement à faire pression sur l’unité fragile de l’OTAN affichée depuis quelques semaines.

Tout cela veut dire que nous avançons indéfectiblement vers la guerre en Ukraine ? Il est évident que cette option ne peut pas être écartée. Cependant, une guerre est loin d’être inévitable. Tout d’abord, les puissances de l’OTAN ne vont pas risquer un conflit avec la Russie pour l’Ukraine (en tout cas pas dans les conditions actuelles). Puis, la reconnaissance de l’indépendance des républiques séparatistes fait en effet monter les tensions et en quelque sorte l’escalade, mais la situation n’est pas comparable à une attaque directe de l’armée russe contre l’Ukraine, ou encore pire une invasion totale du pays.

En effet, depuis quelques jours le Kremlin semble avoir décidé d’ajuster sa tactique mettant l’accent non dans un conflit direct entre la Russie et l’Ukraine mais dans une accentuation de la crise entre les républiques séparatistes du Donbass et l’Etat ukrainien. Cela a le mérite, du point de vue du régime russe, de ne pas impliquer des combats directs de troupes russes contre l’armée ukrainienne, au moins dans un premier temps, et parallèlement d’avoir un prétexte pour un éventuel déploiement de ses troupes directement dans ces républiques.

Andrei Kortunov, le directeur de le Russian International Affairs Council, écrit en ce sens : « On a l’impression que, quel que soit le responsable de la récente escalade, les événements dans le Donbass pourraient se dérouler comme en Géorgie en 2008. Dans ce scénario, Moscou reconnaîtrait l’indépendance des républiques autoproclamées puis enverrait ses troupes dans la région, garantissant ainsi que le conflit dans le Donbass durerait des années, voire des décennies (...) Apparemment, en intervenant directement dans le conflit aux côtés des républiques autoproclamées, la Russie pourrait intimider Kiev pour qu’il s’abstienne de tout nouvel affrontement armé dans le Donbass. Mais c’est à peu près le seul avantage d’une reconnaissance formelle des républiques autoproclamées ».

Ici, nous touchons à une question centrale de la crise actuelle : comment la Russie peut-elle atteindre ses objectifs ? Moscou pourrait tenter d’accentuer la crise dans le Donbass et ainsi affaiblir suffisamment le gouvernement à Kiev afin que celui-ci cède à ses pressions et exigences. A savoir : abandonner la perspective d’une intégration à l’OTAN et adopter une position au moins « neutre » vis-à-vis de la Russie. Mais cet objectif est loin d’être garanti.

Une offensive ouverte de la Russie pour renverser le gouvernement à Kiev, voire une occupation du pays, serait encore plus dangereuse pour la Russie. Même dans le cas d’une victoire militaire russe hypothétique ses objectifs politiques seraient loin d’être atteints. Ceux-ci ne peuvent pas être satisfaits par des moyens purement militaires. La reconnaissance de l’indépendance des républiques séparatistes ne peut pas à elle seule garantir que le gouvernement à Kiev cèdera à la pression russe et aux exigences de Moscou. C’est là que réside le point faible de la politique russe à l’égard de l’Ukraine pour regagner son influence dans le pays. Comme l’écrit Volodymyr Ishchenko à propos d’une éventuelle occupation russe : « il n’est pas évident de savoir quel groupe social bénéficierait de l’occupation et sur qui le gouvernement pro-russe pourrait compter (…) Bien que les salaires et les pensions aient été augmentés en Crimée annexée et que la Russie investisse massivement dans la péninsule, sa situation économique générale reste comparable à celle des régions les plus pauvres de la Russie. La mobilisation et la redistribution radicale des ressources qui seraient nécessaires pour garantir un semblant de légitimité sociale dans une hypothétique Ukraine pro-russe seraient incompatibles avec le capitalisme de patronage de la Russie post-soviétique ».

La réalité c’est que la Russie se trouve dans une position de faiblesse face à l’OTAN. A long terme elle est menacée par l’avancée des positions de l’alliance atlantique dans l’Est européen. Poutine et le régime russe sont conscients des changements au niveau international, ils savent que les conflits entre puissances ne vont que s’accentuer. Ils savent également que l’establishment nord-américain les place aux côtés de la Chine comme l’un des ennemis de l’ordre mondial défendu par les Etats-Unis. Moscou craint également qu’à long terme une éventuelle explosion de l’Union Européenne puisse créer des regroupements encore plus hostiles à son égard et que cela se traduise par une menace de plus en plus persistante pour la Russie.

C’est pour cela que l’Ukraine est si importante pour la stratégie de défense russe : elle constitue aux yeux de Moscou un espace qui pourrait servir de zone d’amortissement face à une éventuelle attaque venant de l’ouest. La crainte de Moscou est donc qu’à plus ou moins courte échéance l’OTAN réussisse à armer l’Ukraine et à former son armée suffisamment pour qu’elle devienne un danger vital pour la Russie. La question pour les stratèges russes est donc : attaquer l’Ukraine maintenant est-il moins risqué que d’attendre ?

Mais cette option présente ses propres risques pour la Russie. Rien que d’un point vue logistique, sans évoquer les questions politiques, on peut déjà voir des limites, comme la difficulté même de loger et nourrir correctement les troupes russes mobilisées.

Cependant, il n’est pas sûr que l’intention première de Poutine quand il a commencé à rassembler des troupes et des équipements militaires à la frontière ait été d’attaquer l’Ukraine. Le plus probable est que Poutine cherchait à imposer sa volonté à travers une sorte de « diplomatie armée ». Alexander Baunov écrit à ce propos dans The Moscow Times : « Ayant obtenu des résultats modérés grâce à une concentration modérée et à court terme de troupes [en avril 2021], le Kremlin a décidé de maximiser l’efficacité de ce nouvel outil. La Russie avait depuis longtemps une liste de plaintes que l’Occident avait ignorées, refusant même de les écouter et les rejetant comme n’ayant aucune perspective. Aujourd’hui, la Russie a trouvé un moyen de susciter une réaction : elle ne se contente pas de masser ses troupes à proximité de l’Ukraine, mais le fait en ordre de bataille et dans la bonne composition pour convaincre les experts militaires qu’ils assistent aux préparatifs d’une invasion ».

Or, les différentes annonces et déclarations des dirigeants impérialistes occidentaux ainsi que la couverture des médias, ont fait monter la pression. Les impérialistes occidentaux par ce moyen ont clairement participé à créer une situation d’escalade. Toujours selon Alexander Baunov : « en annonçant une guerre étrangère, le président américain Joe Biden a choisi une stratégie gagnante. S’il y a une guerre, on lui donnera raison. Si elle n’a pas lieu, ce sera parce qu’il aura réussi l’exploit de stopper net son homologue russe Vladimir Poutine. Qui plus est, il l’aura fait sans faire de concessions sur des questions clés et - élément crucial pour Biden - en accord avec les alliés des États-Unis, au nom d’un Occident unifié ».

Dans ce contexte, Poutine est rentré dans une situation délicate où il serait risqué de reculer sans avoir obtenu des concessions à la hauteur de la mobilisation militaire. Cela est risqué en interne pour l’opinion russe mais surtout pour la crédibilité des menaces russes dans le futur face à d’autres conflits avec les Occidentaux.

Cependant, malgré l’unité de façade et les effets à court terme, nous ne pouvons pas dire que l’OTAN représente un bloc solidement uni. Et cette dernière manœuvre de Poutine la mettra aussi à l’épreuve. Il y a des différences importantes entre l’approche nord-américaine (et de certains de ses laquais en Europe de l’Est), beaucoup plus agressive à l’égard de la Russie, et celle des principales puissances européennes comme la France et notamment l’Allemagne. En effet l’Europe est beaucoup plus exposée aux conséquences économiques, sociales et politiques face à une éventuelle guerre en Ukraine. La déstabilisation de la Russie en cas de défaite humiliante, n’est pas un scénario très rassurant pour les impérialistes européens non plus. Paradoxalement, la stabilité du régime russe est un élément de contention de contradictions économiques et sociales profondes générées par la restauration capitaliste dans toute cette région. L’Europe ne peut pas se payer le luxe d’avoir un scénario à la libyenne en Russie.

Par conséquent, bien que nous ne puissions pas écarter la possibilité d’une guerre et même celle d’une invasion de l’Ukraine, il existe beaucoup d’éléments d’importance stratégique pour la Russie qui la poussent à éviter les conséquences d’un tel conflit : sanctions encore plus dures, des centaines de milliers de réfugiés se dirigeant vers la Russie, une défaite militaire et politique (ce qui n’est pas du tout exclu), entre autres. C’est pour cela que centrer le conflit sur les républiques séparatistes donne une certaine marge de manœuvre à la Russie et met la pression du côté des impérialistes occidentaux.

La situation est en effet très grave et très dangereuse, principalement pour la classe ouvrière et les classes populaires de la région. Si la politique de Poutine est totalement réactionnaire défendant les intérêts du capitalisme russe, il faut dire aussi que la politique de l’OTAN, notamment celle des Etats-Unis, est totalement irresponsable et cynique : elle participe ouvertement à l’escalade au nom de la soi-disant défense de l’Ukraine et de la « paix ». D’ailleurs, on ne peut pas exclure que les Etats-Unis ne voient pas d’un mauvais œil un certain embourbement de la Russie en Ukraine qui la force à dépenser des sommes immenses d’argent et d’énergies dans un éventuel conflit.

Regrettablement, l’Est européen est devenu une région à haut potentiel réactionnaire. Toute déstabilisation, conséquence de frictions géopolitiques, dans le cadre d’un mouvement ouvrier organisé très faible, ne peut annoncer que des catastrophes. Pourtant l’existence d’un tel mouvement ouvrier organisé fort et indépendant de la bourgeoisie et des forces réactionnaires nationale ainsi que des puissances impérialistes et de la Russie serait la condition sine qua non pour présenter une alternative progressiste et révolutionnaire face aux options réactionnaires aujourd’hui en dispute.



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