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Notre classe

52ème Congrès de la CGT

Un Congrès de la CGT qui s’ouvre en pleine crise des Gilets Jaunes

Le 52è Congrès de la CGT s'ouvre dans un contexte particulier, après avoir d'une part perdu pour la première fois de son histoire la première place dans la représentativité au profit de la CFDT, et, surtout, après plus de six mois de lutte des Gilets Jaunes venus ébranler l'inertie du mouvement syndical.

mardi 14 mai

La CGT entre le marteau et l’enclume

Pris en étau entre une stratégie réformiste de collaboration avec le gouvernement assumé par la CFDT, et la spontanéité des Gilets Jaunes, la CGT a vu grandir les contestations en son sein. Plus généralement, ce Congrès est à réinscrire dans la trajectoire de destruction des « corps intermédiaires », marquée par le double mouvement de fragmentation de l’organisation du travail et de l’institutionnalisation de la conflictualité social. Ces deux éléments ont été mis en lumière par le mouvement des Gilets Jaunes, et qui ont marqué un point culminant avec le quinquennat d’Emmanuel Macron.

Cette perte d’influence des syndicats est largement le produit de l’offensive néolibérale qui a déstructuré les collectifs de travail, multipliant les méthodes agressives de management, l’éclatement des lieux de travail et la division des rangs ouvriers par le recours accru à la sous-traitance. En sus de ces politiques de guerre de classe menée contre les syndicats (et au niveau des entreprises, en particulier contre les syndicats plus combatifs, souvent CGT) et toute forme d’organisation collective -dont les procès à France Telecom relatent aujourd’hui toute la brutalité et la portée meurtrière ; l’institutionnalisation du conflit social par le « dialogue social » a fini de domestiquer le conflit social. Comme le rappelle le Monde Diplomatique : « L’essentiel de la veine anticapitaliste a été expurgé des statuts dans les années 1990, laissant place aux seules critiques des dérives du système. Le document d’orientation du prochain congrès, à Dijon, lui, ne parle pas de « lutte », mais d’« opposition » de classes (6). « Il y a toujours eu des combatifs et des réformistes à la CGT », analyse l’historienne marxiste Annie Lacroix-Riz. Des « unitaires » et des « confédérés ». « Mais, après la chute du Mur, il fallait faire avec un capitalisme qui allait durer deux cents ans. Il fallait un autre syndicalisme, une autre CGT. Cela s’est traduit, estime-t-elle, par des progrès considérables du camp réformiste. » La politiste Sophie Béroud et la linguiste Josette Lefèvre ont observé que les discours avaient évolué : « Désormais “actrice de la régulation sociale”, désireuse de prendre toute sa place dans la négociation collective, la CGT [n’hésite] pas à se dire “citoyenne” (…). Son discours [s’est rapproché] objectivement de celui de la CFDT (7). »

Autant de contradictions qui ont pu faire dire à la bourgeoisie (dans un article de l’Opinion), de façon largement performative, que « la CGT fait moins peur aux entreprises que les ONG », et qui ont été mises brutalement en lumière par le mouvement des Gilets Jaunes, dont la spontanéité est venue secouer les rangs syndicaux. Entre mise à l’arrêt du quinquennat Macron et imposition à l’ordre de l’agenda politique de la question sociale et du pouvoir d’achat, les Gilets Jaunes ont ravivé le spectre que la bourgeoisie croyait conjurée de la révolution, remettant en cause les stratégies adoptées jusque là par les centrales syndicales, de la journée saute-mouton à la grève carrée.
Plus encore, issus des rangs de ce « nouveau prolétariat » composé des travailleurs des services (la logistique en particulier), et de la sous-traitance, les Gilets Jaunes ont émergé dans ces « déserts syndicaux ». Comme le rapporte Mediapart : « Les deux tiers des effectifs de la CGT se trouvent en effet dans les entreprises de plus de 500 salariés, qui ne concentrent qu’un tiers des emplois. Il faut ajouter que les adhérents issus de la fonction publique sont très nombreux dans l’organisation, alors qu’ils ne représentent qu’un salarié sur cinq dans l’ensemble de la population. Cette déconnexion croissante, il n’est plus possible de l’ignorer face au mouvement des gilets jaunes. Installés depuis six mois dans une lutte sociale forte qui a fait lâcher du lest à l’exécutif à plusieurs reprises, ces derniers se passent très largement des syndicats, quand ils ne leur sont pas carrément hostiles. Et la confédération a mis du temps avant de savoir comment les considérer. En novembre et décembre, elle a d’abord pris ses distances, malgré un engagement fort d’une partie de sa base dans le mouvement, avant de finalement appeler à des défilés communs et de tendre la main plus franchement à partir du 5 février. »

Quant au reste, Philippe Martinez en est bien conscient lui-même, avec la restructuration du monde du travail, nombre d’ouvriers ont été laissés de côté : « La CGT a pris beaucoup de retard, prise entre son histoire, qui existe et qui est importante, et le fait que ceux qui subissent les changements du monde [du travail] ne sont pas forcément des travailleurs et des travailleuses historiquement dans le périmètre de la CGT (…) les “gilets jaunes” sont le reflet de tous les déserts syndicaux de la CGT : petites et moyennes entreprises, retraités, précaires, privés d’emploi et beaucoup de femmes ».

Pressions sur la gauche dans le syndicat ?

Ce vide laissé par les stratégies délétères des directions syndicales a alimenté les contestations en interne, impactant les centrales régionales et les syndicalistes combatifs. Ce, en vue d’exiger une rupture nette avec la politique de « dialogue social » d’une part, mais plus encore afin d’adopter une politique et une stratégie de convergence à la base avec les Gilets Jaunes. Comme le note le journal les Echos : « Alors que ce dernier (Philippe Martinez ; ndlr) avait été réélu, en 2016, avec le soutien de l’aile la plus radicale, il ne pourra plus compter sur ceux qui, aujourd’hui, lui reprochent d’être trop mou, voire de verser dans le « réformisme », incarné à leurs yeux par la CFDT. Pour la première fois dans l’histoire cégétiste, des opposants venant de l’extrême gauche ont présenté, en décembre 2018, un contre-document d’orientation en vue de « faire émerger une alternative ». Ces diverses structures – Goodyear, Vallourec, Info’ Com, etc. – qui prônent un syndicalisme « révolutionnaire », considèrent que « les travailleurs n’ont pas d’intérêts communs avec le patronat » et jugent que, au sommet de la CGT, on se fourvoie dans le « dialogue dit “social” ».
Même si ce n’est pas la première fois qu’il y a une opposition dans un Congrès de la CGT (celle-ci représentant d’ailleurs des forces moins importantes que l’opposition lors du 48ème Congrès par exemple, autour de Jean-Pierre Delanoy qui s’était présenté à l’époque contre Bernard Thibaut), ce 52ème Congrès de la Confédération s’inscrit dans un contexte particulier pour sa direction.
Alors que le mouvement des Gilets Jaunes faisaient une entrée explosive dans le pays, la direction de la CGT maintenait une incroyable distance, allant jusqu’à l’assimiler à chaque intervention médiatique à un mouvement proche de l’extrême droite. Dans un second temps, par la voix de son Bureau Confédéral le 26 novembre, la direction de la CGT défendait une convergence de façade avec les gilets jaunes, autour d’un plan abstrait : “Séquencer les initiatives pour faire monter le rapport de forces, en vue de la journée de 24h de grève prévue début 2019”....

Une distance avec l’état d’esprit de la base du syndicat, que décrit assez bien Médiapart : « Les militants de la « CGT d’en bas », dans les unions locales (UL) ou départementales (UD), n’en prennent pas ombrage. Voilà un mouvement, disent-ils, « revigorant », qui « fait du bien » et qui « redonne confiance dans l’action collective ». Mais si, sur le terrain, comme à Rouen, Orléans ou Tourcoing, dès novembre 2018, il est vite apparu nécessaire d’être présent aux côtés des « gilets jaunes » « pour ne pas laisser la colère populaire aux fachos », la « CGT d’en haut » a semé le trouble par ses atermoiements. « Personne n’a vu venir ce mouvement ; il a surpris par son ampleur », confie M. Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT Spectacle et membre de la commission exécutive (CE) confédérale. Surpris et dérouté, autant par ses premières revendications (contre la hausse de la taxe sur les carburants) que par sa composition. Porte de Montreuil, on y a vu une « instrumentalisation de l’exaspération » mise en œuvre par l’extrême droite, selon un communiqué du 29 octobre 2018. »

Cas emblématique des contradictions croissantes entre la base et le sommet, en pleine crise des Gilets Jaunes, la CGT Chimie, et de nombreuses autres structures, avait qualifié de " coup de poignard dans le dos de ceux qui luttent" le communiqué de l’intersyndicale en réponse à l’appel à Macron signé par Martinez le 6 décembre, qui dénonçait notamment “toute violence dans l’expression des revendications”. Communiqué suivi d’un prompt revirement, dénonçant deux heures après : « le gouvernement joue à l’incendiaire social : c’est irresponsable ! », et refusant de participer au jeu du dialogue social.
 

Réélu mais contesté : quelle lutte contre les bureaucraties syndicales ?

Contesté en interne, en partie discrédité quant à l’incapacité à œuvrer concrètement à une politique de convergence avec les Gilets Jaunes, Philippe Martinez sera néanmoins réélu, malgré les contestations qui émergent sur la gauche. Toutefois, cette situation n’est pas exempte de contradictions. Compte tenu d’une relative perte de vitesse, Philippe Martinez a nettement infléchi son discours sur l’unité syndicale ; considérée dans son discours d’ouverture du Congrès d’ « enjeu majeur », attestant par-là même la perte de centralité de la CGT dans sa capacité de mobilisation : « Nous refusons d’être une avant-garde, même éclairée, une sorte d’élite syndicale qui expliquerait aux plus nombreux ce qui est bon ou pas pour eux », a-t-il souligné, ajoutant que « les conquêtes sociales ont toujours été obtenues dans un cadre unitaire ».
 
Un “cadre unitaire” érigé en unité à tout prix, même autour d’une stratégie de la défaite comme pendant les trois mois de bataille du Rail, dont la Confédération n’a tiré aucun bilan critique, au contraire...
 
Cette orientation toujours plus tempérée, dite du “syndicalisme rassemblé”, se trouve de plus en plus contestée en interne, comme on l’a vu pendant tout le mouvement des Gilets Jaunes. La limite de cette contestation, qui permet à la direction sortante d’aborder en force ce Congrès, repose sur deux problèmes. Le premier, son éparpillement, est un constat visible par tout militant CGT combatif, qui peut voir qu’il existe bon nombre de militants syndicalistes prêts à lutter sérieusement (ou actuellement, pour une convergence réelle, et pas de façade, avec les Gilets Jaunes), mais qui ne s’unissent jamais, ou ultra-ponctuellement, pour combattre en interne la ligne de dialogue social de la direction.

Le second, moins visible, est peut-être le plus important. En plus de son éparpillement, la contestation interne à la CGT s’arrête le plus souvent à la moitié du chemin. Au lieu de se saisir des occasions (comme les explosions de lutte comme celle depuis fin novembre) pour apparaître comme une alternative à la bureaucratie et lutter pour la direction du syndicat, la “gauche” de la CGT s’est dans son ensemble disciplinée à la direction. Face au chantage à l’unité fait par la direction contre “ceux qui divisent”, ou encore face à l’argument selon lequel si on n’arrive pas déjà à mobiliser sur une journée carrée de 24h, à quoi bon appeler à la grève générale. Le mouvement des Gilets Jaunes en est un exemple frappant. L’apogée de la contestation en interne, qui suivait le communiqué scandaleux du 6 décembre 2018, était représentée par de nombreuses structures, Fédérations, Unions Départementales et Locales. Une pétition interne, à l’initiative de militants CGT dont ceux de Révolution Permanente, commençait à avoir un certain écho, notamment chez les militants « de base », allant jusqu’à obliger Philippe Martinez à répondre à Jean-Jacques Bourdin à ce sujet. Mais alors qu’une brèche s’ouvrait pour regrouper les forces combatives, la plupart des structures et des militants de la “gauche” CGT choisissaient d’axer leur combat sur la demande de convocation d’une CCN extraordinaire (le “Parlement” de la CGT), beaucoup, dont la plupart des militants d’extrême gauche y compris, refusant sous ce prétexte de signer ou faire signer la pétition. Cette demande polie à la direction n’a d’ailleurs jamais abouti…

D’autres forces, recoupant pour certaines celles du texte d’opposition, ont appelé à une date de mobilisation, dans un esprit de convergence, mais le 27 avril (la situation moins explosive et les moindres possibilités de contagion au mouvement ouvrier, comparé à décembre, n’en ont pas fait le détonateur qu’il aurait pu être au début du mouvement).
Si ce Congrès marquera la réélection de la direction actuelle, il sera néanmoins un signe supplémentaire de la crise actuelle des directions syndicales, et de la nécessité pour les révolutionnaires de combattre la bureaucratie dans leur syndicat et de lutter pour une orientation remettant la lutte de classes au centre.
 




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