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Un maire à Matignon ? Le vieux monde d’Edouard Philippe

Hier, Édouard Philippe a annoncé se représenter pour briguer le mandat de maire au Havre. Le hic, il restera premier ministre et s’assure une voie de retraite municipale en cas de couac.

vendredi 31 janvier

Hier matin, Édouard Philippe a annoncé dans la presse régionale sa candidature aux élections municipales au Havre, en tête de liste. Une dizaine de personnalités du gouvernement se présentent sur des listes aux élections municipales, mais avec ici une petite particularité ; s’il est élu Édouard Philippe ne prendra ses fonctions que lorsqu’il quittera Matignon. Un parachute bien commode en cas de coup dur qui obligerait Macron à faire du ménage face à une contestation trop forte. Tous les ouvriers qui se sont faits licencier à cause de ce gouvernement au service des patrons auraient sûrement bien aimé eux aussi avoir un job de secours. Cela a déjà été la voie empruntée, de manière quasi prémonitoire, par Gérard Collomb retourné à ses affaires lyonnaises et évitant de quelques mois les Gilets jaunes.

Mettre autant de membres du gouvernement en position éligible est une conception toute macronienne du non-cumul des mandats que le candidat Macron avait pourtant mis en avant dans sa "révolution" pour un « nouveau monde » politique, plus démocratique, moral et moderne. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, le gouvernement a tiré des bilans des Gilets jaunes et notamment celui de devoir faire de la politique à un échelon local pour enfumer les gens près de chez eux. Les mensonges éhontés (« la réforme des retraites va augmenter les pensions, en particulier pour les femmes ») sur les plateaux de chaînes d’info en continu n’ont plus le vent en poupe. Car LREM a cruellement manqué de relais locaux à sa politique depuis son élection, le court-circuitage des députés par les ordonnances et autres décrets n’a rien arrangé, et Macron n’a toujours pas de force inscrite profondément dans le paysage politique qui pourrait lui assurer d’être autre chose qu’un feu de paille et un coup d’éclat vite terni. Là encore une autre faiblesse, en dehors de sa garde rapprochée, Macron a peu d’hommes de confiance en comparaison du bipartisme historique (PS/LR) dont les réseaux clientélistes, mafieux parfois, ou simplement de copinage (quand ce n’était pas les trois à la fois) couvrait tout le territoire. Toute figure émergente risque de se transformer en « Villani » et de n’en faire qu’à sa tête, quant au reste du peloton, c’est tout juste s’ils ont le niveau de tenir un débat télévisé sans se faire humilier par un invité – les quelques débats de députés de la majorité face à des syndicalistes, sur la réforme des retraites, en ont montré un étalage de choix.

Dans ces conditions, il faut bidouiller pour trouver un maire qui tient la route sans dégarnir le gouvernement, en difficulté, encore que cela puisse être un moyen de recycler quelques têtes. Une des préoccupations majeures de Macron, c’est la mairie de Paris. L’issue du scrutin n’est absolument pas certaine à l’heure actuelle, et la dissidence de Vilani a porté un coup à l’autorité du chef de l’Etat. Ainsi renvoyer le Premier ministre, qui a été beaucoup plus mis en avant lors de la réforme des retraites (autre bilan des Gilets jaunes, Macron en retrait et des fusibles à faire sauter pour le protéger), dans son bastion où il a été élu dès le premier tour il y a six ans, est un moyen de sauver les meubles – comme l’a été à sa manière la tentative ratée de circulaire Castaner. Opération de com’ également puisque Philippe n’hésite pas à en faire des caisses sur son besoin irrépressible de se confronter au suffrage universel, « fondement de la légitimité » en démocratie. Une légitimité et une démocratie de façade, dont les lois sont respectées tant qu’elles font le jeu des dominants : des règles du jeu qui sont de plus en plus remises en cause par les travailleurs et la jeunesse de ce pays qui font face au bras armé de cette légitimité démocratique à chaque fois qu’ils descendent dans la rue et dont ils subissent la violence sociale au quotidien. C’est d’ailleurs au Havre que Édouard Philippe, stéréotype de la classe politique française (énarque, passant par les formations les plus sélects de l’élite politique française, ancien lobbyiste pour Areva et ses réseaux françafricains, machiste de premier ordre à la tête d’un gouvernement dont les droits des femmes seraient « la cause du quinquennat »), a fait ses armes anti-populaires comme nous le confiait des Havrais en 2017. Alors victoire d’emblée, sans trop d’effort pour que l’élection municipale relégitime du même coup Philippe et son gouvernement sur le plan national ? Pas si sûr pour autant car, le Havre et ses dockers ont marqué la contestation contre la réforme des retraites et la ville reste un bastion de combativité du mouvement ouvrier. Face à cela Philippe n’hésite pas à rappeler ses origines familiales ouvrières, jusque dans son discours où il exposait la façon dont il allait détruire le système de retraite. Si Morano a un ami noir, Macron un grand-père cheminot, Édouard Philippe a un... arrière-grand-père qui a été docker et syndiqué à la CGT dans les années 30. Mais il faut savoir couper le cordon parait-il.

Pour sa campagne, Philippe part « à la Macron » : sans programme mais avec une toute nouvelle peinture. « Une liste constituée de Havraises et de Havrais venant de tous les horizons, libres vis-à-vis des appartenances partisanes » ! Impressionnant pour une liste où figureront, au moins, le Premier ministre et l’actuel maire, excusez du peu. Ce dernier, Jean-Baptiste Gastinne, est passé dans les rangs de l’UMP puis, jusqu’en 2016 du Parti Chétien Démocrate, parti de Christine Boutin et dont la direction actuelle se rapproche du RN,en soutenant notamment son candidat pour la mairie de Paris. Des origines réactionnaires claires. De là, le vernissage de société civile (c’est-à-dire en langage macronien des cadres supérieurs, des DRH, des lobbyistes et tout type d’autres toutous du grand capital) s’effrite un peu.

Un Premier ministre en campagne n’a jamais perdu une élection sous la 5ème République, mais sous Macron, il ne faut jamais dire jamais. Philippe table sur un peu de répit maintenant que la réforme des retraites est lancée dans les tuyaux institutionnels mais le retour de flamme de la lutte des classes peut arriver à tout moment. C’est bien le message qui lui a été envoyé hier soir, lorsque la manifestation aux flambeaux s’est aventurée vers la salle où le Premier-ministre-candidat tenait son premier meeting. Une démonstration qui faisait office de premier avertissement.

Crédit photo : CHARLY TRIBALLEAU / AFP




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