StopCovid

Un “monde d’après” sous haute surveillance ?

Christa Wolfe

Un “monde d’après” sous haute surveillance ?

Christa Wolfe

Le vote du parlement autorisant l’utilisation de l’application StopCovid, l’usage des drones durant le confinement, la reconnaissance faciale sur le marché de Cannes : l’état d’urgence sanitaire a permis à la classe dirigeante, en France et ailleurs, de réouvrir sans trop de dommages le dossier de la surveillance, de la détection et du traçage.

Le vote du parlement autorisant l’utilisation de l’application StopCovid, l’usage des drones durant le confinement, la reconnaissance faciale sur le marché de Cannes : l’état d’urgence sanitaire a permis à la classe dirigeante, en France et ailleurs, de réouvrir sans trop de dommages le dossier de la surveillance, de la détection et du traçage. La raison en est impérieuse et elle présente même tous les aspects de la bienveillance et du souci du bien commun : il s’agit d’assurer la sécurité sanitaire et de freiner autant que possible les contagions. Cependant, prise dans le réseau que tissent par ailleurs les coups portés au Code du travail pendant le confinement et la loi Avia votée la semaine dernière, à quoi s’ajoutent les fermetures de lits d’hôpital maintenues malgré la crise : on a vite fait de se dire que la Santé publique a bon dos quand il s’agit de multiplier les outils militaires de surveillance des populations.

Drones partout, liberté nulle part

Dans Théorie du drone (La Fabrique, 2013), Grégoire Chamayou soulignait les effets de déréalisation de l’usage des drones : la commande à distance, le meurtre par "joystick", la dissymétrie radicale induite entre les combattants équipés de drones et ceux qui font figure de "proies" plutôt que d’ennemis, tous ces éléments montrent que les guerres contemporaines ont changé de nature et qu’elles se rapprochent de plus en plus des "chasses à l’homme", au point de carrefour entre campagne militaire et poursuite policière. Que plusieurs préfets aient eu recours à ces outils, dans le cadre d’un confinement répressif et violent, dit qu’un seuil est franchi dans le contrôle militarisé de la société.

Un appel d’offre du ministère de l’intérieur pour un équipement en drones, à hauteur de 4 millions d’euros, a été lancé le 12 avril 2020. Le gouvernement a fait savoir que ce projet n’avait pas de rapport avec la crise sanitaire et qu’il avait été anticipé depuis 2019 pour répondre à des "besoins de sécurité intérieure". Jusqu’à présent, les appels d’offre pour ces mêmes équipements se comptaient en centaines de milliers d’euros : 233 000 € en 2011 ou 328 000 € en 2016.

Evidemment, la triple collusion entre un état d’urgence sanitaire essentiellement articulé à la répression, la crise à l’hôpital public et la colère sociale qui s’accumule depuis 2018 avec les mouvements des Gilets jaunes, celui contre la réforme des retraites ou celui contre la réforme Blanquer, force la classe dirigeante à se préparer à une exacerbation de la lutte des classes. Et le prétexte sanitaire offre une occasion extraordinaire d’avancer sur ce terrain en généralisant la surveillance et en dotant l’Etat de moyens high-tech pour prévenir tout risque d’agrégation des colères.
Dans son numéro de mai 2020, Le Monde diplomatique publie un article de Félix Treguer, membre de la Quadrature du net, qui fait l’inventaire de toutes les mesures prises en Chine, en Nouvelle-Zélande, en Australie occidentale et en France, depuis le début de l’épidémie. Cela va des lunettes reliées à des caméras thermiques, aux "selfies de contrôle" de quarantaine, en passant par le suivi de la température des livreurs de plats cuisinés (en plus de leur géolocalisation). Les outils sont nombreux, de plus en plus performants (c’est-à-dire de plus en plus intrusifs) et ils relèvent tous d’un usage policier de la biométrie. Mais le seuil de la biométrie identificatoire est là aussi dépassé : désormais, ce sont des outils de repérage de données physiologiques (comme la fièvre) ou de contrôle d’obligation sanitaire (comme la quarantaine).

On pourrait s’étonner que deux mois de confinement aient suffi à nous faire franchir allègrement tant de seuils. Sauf que les entreprises qui fournissent ces outils sont elles aussi nombreuses et qu’elles piétinaient d’impatience d’avoir un discours justifiant la généralisation de leur usage. Macron, en lançant sa start-up et son slogan du "nouveau monde", a laissé entendre dès son élection que l’heure était venue pour les entreprises de haute technologie et la numérisation globalisante –dont l’étendard est l’entreprise Uber que Macron considérait en 2016 comme une "opportunité pour entrer sur le marché du travail". Mais la pandémie offre mieux qu’un discours partisan : voilà qu’est offert sur un plateau l’argument qui décidera tous les récalcitrants, la "raison sanitaire", comme une nouvelle formule de la raison d’Etat.

Comme le retrace un article de The conversation, les villes se présentent comme des marchés très alléchants pour les entreprises de la haute technologie. La transformation des villes en "smart cities" procède d’une gestion sécuritaire qui dure depuis plusieurs années mais ici aussi l’argument sanitaire accompagne un renforcement des dispositifs. Ces projets sont portés par les grands noms de l’industrie, comme Thales pour la ville de Nice, mais aussi par de plus petites entreprises, start-up spécialisées dans la "surveillance intelligente", la détection, le profilage et l’analyse des comportements.

En réalité, ces industriels de la surveillance urbaine proposent d’utiliser à l’intérieur des villes toutes les techniques qui servent déjà aux entreprises pour collecter les données des utilisateurs d’Internet et établir leurs centres d’intérêts, leurs habitudes, leurs "profils", techniques que Shoshana Zuboff décrit comme un "capitalisme de la surveillance ». La similarité des objectifs est d’ailleurs frappante : Zuboff montre qu’en réunissant des informations de plus en plus nombreuses sur les utilisateurs d’internet, les entreprises sont capables de "déduire" des éléments de profilage qui n’ont jamais été donnés par les utilisateurs eux-mêmes et ainsi d’affiner les prédictions de comportements futures.

Elle montre que ces "déductions" à partir d’éléments concrets constituent une plus-value propre à l’économie numérique. De la même manière, on imagine bien que les "smart cities" et l’ensemble des dispositifs associés à la "raison sanitaire" pourront se rendre capables, même en l’absence d’information objective, de prédire les comportements d’individus pour lesquels elles auront collecté par ailleurs suffisamment d’informations. Il s’agit alors d’une transformation radicale de l’usage de l’espace public, désormais occupé par la collecte de données et soumis en son intégralité à la surveillance – par des entreprises privées – au nom de la sécurité, surveillance qui n’est plus indexée sur une procédure juridique ou le constat d’une infraction mais qui pourra aussi servir à la prédiction des comportements. Autrement dit, il s’agit de donner un coup d’avance à la police et à la répression.

Socialisme ou barbarie

A l’heure où le réchauffement climatique parait avoir comme effet de ralentir l’épidémie en Europe – comme si la nature soumise à l’ordre bourgeois nous rejouait le coup du choix impossible entre deux candidats – il faut à nouveau opposer à toutes les fausses alternatives de la bourgeoisie la seule qui vaille : socialisme ou barbarie. Et faire le constat que, du côté de la barbarie, on est en train de s’armer pour cette lutte.

Mais les appareils qui promettent un monde de plus en plus barbare ne suffisent pas : il y a aussi un imaginaire de la barbarie, étudié notamment par l’Ecole de Francfort. Théodore Adorno dresse ainsi le portrait de la "personnalité autoritaire” [1] en analysant la manière dont le nazisme a réorganisé les subjectivités humaines. Le moment actuel est propice à de telles reconfigurations, en raison de la peur anthropologique qu’il est venue réveiller à l’échelle collective, mais aussi comme conséquence de la gestion erratique de la crise par le gouvernement, qui a enchaîné les ordres et les contre-ordres ainsi que les injonctions contradictoires (dont Muriel Pénicaud est probablement la seule à ne pas avoir vu le caractère problématique).

Ainsi, des effets de sidération, de stress post-traumatiques (évalués statistiquement chez les internes des hôpitaux publics) ou de tétanisation ont parfois suivi les semaines de "mise sous alerte" sanitaire et de confinement. La communication politique, ainsi que les grands médias bourgeois (sans doute captivés eux-mêmes par le "spectacle" qui se dessinait devant eux et non pas par une volonté délibérée) ont favorisé une peur individualisée, mais à une échelle de masse. La méfiance, déjà bien enracinée, vis-à-vis du gouvernement s’est encore renforcée, rendant nécessaire une contention de plus en plus dure, soit par la menace et la violence (ce fut le rôle de la police dans les quartiers populaires) soit par la sollicitation d’un imaginaire individuel hanté par le risque. On voit bien, en tout cas, qu’il s’agit aussi d’une atteinte à nos subjectivités, comme une pièce supplémentaire dans le jeu qui veut justifier le recours à des dispositifs de plus en plus intrusifs.

A cet imaginaire barbare, il faut opposer la construction du socialisme, la reprise en main des moyens et des outils disponibles au nom des intérêts de la classe des travailleurs, qui ont permis de continuer à vivre durant le pic de la crise sanitaire. Il faut faire table rase de la domination et de l’exploitation en réorganisant radicalement la société et en lui donnant comme objectif la satisfaction des besoins de tous et la santé accessible à tous. Car en entretenant la peur et la suspicion, la barbarie essaie aussi de nous faire oublier qu’elle est responsable du désastre qui menace : face à ce mensonge, c’est un imaginaire de la lutte qui doit répondre et se réorganiser à son tour.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Theodor W. Adorno, Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2007 (publié aux Etats-Unis en 1950)
MOTS-CLÉS

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