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Politique

Ordre et service d'ordre

Un service d’ordre c’est fait pour protéger les manifestants… oui mais de qui ?

La grande nouveauté des deux derniers actes 9 et 10, c’est la déclaration des parcours en préfecture et la mise en place de services d’ordres (S.O.) composés de membres reconnaissables à leurs brassards blancs. BFM, France Info, et autres médias officiels vantent à qui mieux-mieux leur sens des responsabilités et leur efficacité. Que faut-il comprendre de ces louanges ?

samedi 19 janvier

L’ordre selon Macron et le S.O. selon les Gilets jaunes.

Depuis le début janvier, Macron qui comptait sur la répression et la terreur d’Etat pour étrangler le mouvement des Gilets Jaunes, a eu la désagréable surprise de le voir s’amplifier, avec un soutien toujours conséquent de la population.

Au moment où il tentait, avec beaucoup de difficultés et un énorme dispositif, d’enclencher le « grand débat » et de la jouer « ouverture démocratique », il avait absolument besoin de donner une impression d’apaisement et de retour à la normale. Faute d’endiguer les manifestations, il fallait les discipliner conformément à l’ordre établi. C’est dans cette intention qu’il a sommé les GJ de déclarer les parcours en préfecture et annoncé que tout participant à une manifestation non déclarée serait susceptible d’interpellation et de sanction.

De leur côté, mais pour des raisons diamétralement opposées, les GJ, très nombreux à se montrer sceptiques sur les modalités et les issues du « Grand débat », sont conscients que, pour gagner sans attendre, les manifestations doivent non seulement conserver leurs effectifs mais grossir, prendre un caractère de masse, gagner d’autres secteurs et d’autres couches sociales. Or, ils savent que la pression exercée par les menaces policières et juridiques des Macron-Castaner, les morts, les blessés, les mutilés sont un puissant moteur pour désirer manifester mais aussi un frein face au risque que cela représente. « On a vu beaucoup de gens qui étaient blessés et beaucoup de gens qui étaient réticents à venir » explique Faouzi Lellouche, l’un des membres du service d’ordre, sur Europe 1.

Si on veut être nombreux, il faut rassurer. C’est donc pour assurer la protection des manifestants qu’ils déclarent les parcours et mettent en place un service d’ordre. Ils ont d’ailleurs pris bien soin, dans un certain nombre d’A.G., d’expliquer que c’était pour ce motif, et pour ce motif seulement, qu’ils se pliaient aux règles préfectorales et non pour rentrer dans le rang.

Des services d’ordre oui, mais pour quoi faire ?

La constitution et la formation d’un service d’ordre est un classique des organisations de travailleurs, habituées qu’elles sont à affronter le pouvoir et ses forces de répression. Au-delà de l’obligation qui est faite aux organisateurs de déclarer le trajet en préfecture et de mettre en place un S.O, la volonté collective est de protéger les manifestants. Le S.O. n’est ni plus ni moins qu’un système d’auto-défense.

Il ne peut donc y avoir aucun lien, aucune collusion avec la police qui est justement le principal ennemi et agresseur des manifestants. Cette délimitation fondamentale entre « service d’ordre » et « forces de l’ordre » est d’ailleurs souvent matérialisée par un cordon tenu par le S.O. qui entoure chaque cortège. Il y a un dedans et un dehors. Le S.O. n’est pas une interface avec la police, il fait partie de la manifestation.

Le rôle d’un S.O. n’est donc pas d’endiguer la colère et de faire des manifestants des moutons, il est de les protéger de tout ce qui peut les mettre en péril. Simple en théorie, ce distinguo n’est pas toujours facile à tenir dans des situations complexes ou pour des volontaires qui n’ont que peu d’expérience. C’est pourquoi, traditionnellement, les membres du service d’ordre sont recrutés parmi des militants bien identifiés de l’organisation et suivent une formation rigoureuse.

En ce qui concerne les membres des S.O. des Gilets Jaunes, ce samedi 19 janvier, ils ont été recrutés principalement sur facebook, sur la base du volontariat. Ce mode de recrutement, lié au mode d’existence du mouvement et à une organisation naissante, n’est évidemment pas sans risque d’inflitration. C’est ainsi que parmi ces volontaires, certains avaient déjà fait parler d’eux dont un dénommé Victor Lenta, ancien para du 3ème RPIMA de Carcassonne, proche de l’extrême droite.

Sur le terrain, on a pu constater que l’interprétation du rôle du S.O. était variable, la boussole parfois un peu déréglée et la ligne de démarcation avec les forces de l’ordre franchie. Dans le Puy-de Dôme le S.O encadre des GJ lors de leur passage devant la permanence d’une députée LREM. A Saint Avold, ils bloquent tout accès aux CRS pour « éviter les débordements ».

L’un des risques les plus évidents était que le S.O. se mue en chasseur de « casseurs » en lien avec les forces de l’ordre. Et c’est ce qui s’est produit à plusieurs reprises, comme dans ce cas dont Révolution Permanente a été témoin direct à Paris : Une bouteille est jetée de la manifestation en direction de 4 agents de la Bac. Un manifestant, dans un accoutrement un peu bizarre, se rend vers quelques brassards blancs avec qui il est visiblement « pote ». Il leur désigne un jeune qui tient un sac contenant vraisemblablement les fameuses bouteilles et ils prennent la décision d’aller le « signaler » aux agents de la BAC. Dans un tel cas, le S.O. aurait pu intervenir directement auprès du jeune pour lui conseiller de lâcher ses bouteilles, mais évidemment pas le signaler aux flics pour qu’ils le gaulent. Fin de l’histoire, le jeune s’est finalement débarrassé des bouteilles à temps… Mais….

La police et les médias plébiscitent les S.O.

Ce soir, les médias n’ont de cesse de chanter les louanges des S.O. et de saluer le retour à la raison des Gilets jaunes qui savent faire preuve de « responsabilité ». Ce qu’on lit ce soir dans la presse devrait alerter tous ceux d’entre eux qui expriment depuis le début leur peur d’être récupérés. Un article de Franceinfo annonce très clairement la couleur et l’intérêt pour la police d’utiliser les S.O. contre les plus radicaux des manifestants qualifiés invariablement de casseurs. « L’apparition de ces services d’ordre est vue d’un bon œil du côté de la police. "Depuis la semaine dernière, certains membres du service d’ordre de la manifestation parisienne sont déclarés et identifiés par la police, explique Loïc Travers, secrétaire national adjoint du syndicat de police Alliance, à franceinfo. C’est ce que l’on réclame depuis le début du mouvement, afin de fluidifier les manifestants et responsabiliser les organisateurs." Une fois identifiés, les membres de ces services d’ordre peuvent ainsi être en contact avec les policiers pour éviter les débordements ou signaler la présence de casseurs ».

S’il est urgent pour les GJ de s’organiser, de se protéger, de se donner les moyens d’un rapport de force, ils ne peuvent le faire que dans le cadre de structures larges, auto-organisées, se dotant sous leur propre contrôle de modes de représentation, d’action et de défense.




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