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Une capitaine sous la menace de 20 ans de prison pour avoir aidé des naufragés

Pia Klemp, ancienne commandante de navires de sauvetages, est menacée de procès en Italie par une peine pouvant aller jusqu’à 20 ans de prison et d’une amende de 15 000 € par personne sauvée pour avoir aidé des réfugiés à traverser la Méditerranée. Au cœur d’un jeu politique et économique, cette affaire révèle une fois de plus les connivences entres les pouvoirs impérialistes et les intérêts pétroliers en Afrique.

jeudi 13 juin

Crédit photo : DR

Un « procès spectacle et politique », comme dans le cas de Cédric Hérou et du navire Aquarius

Alors que la capitaine et son équipage ont sauvé plus de 1 000 naufragés à ce jour, elle est accusée de « suspicion d’aide et de complicité à l’immigration illégale » avec les passeurs libyens. Après avoir été placée sous écoute par le gouvernement italien de l’époque de Paolo Gentiloni (Parti Démocrate), entre 2015 et 2016, le tout doublé par une surveillance opérée par des informateurs présents sur d’autres navires, son procès a lieu en ce moment en Italie et pose la question de la judiciarisation du sauvetage des réfugiés.

Elle s’était engagée il y a 6 ans à bord du navire Iuventa, appartenant à une ONG humanitaire dont elle est devenue capitaine et confisqué en 2017 par les autorités italiennes au large de Lampedusa, un port connu pour desservir les réfugiés clandestins. Pourtant, c’est le droit maritime international qui stipule de sauver toute personne en détresse envoyant un message sur les ondes. Mais son navire actuel, le Sea Watch 3, est immobilisé depuis le 20 mai par crainte d’une arrestation préventive, et n’est depuis reparti en mer qu’une seule fois.

« Si les droits de l’homme ne s’appliquent pas à tous, ils ne s’appliquent à personne »

Avec une pétition ayant récolté à ce jour 80 000 signatures, aux côté de nombreuses ONG et de personnalités de gauche, dont certains en profitent pour se redorer une image, ce « blocage » puis « déblocage » par la justice italienne est dénoncé comme étant dans la continuité d’une politique de criminalisation des sauvetages de réfugiés, et ce alors que gouvernement de Matteo Salvini, porteur de la coalition droitière entre la Ligue du Nord et le M5S s’était dès sa première année ilustré par un projet de loi anti-immigration radical, décrète la fermeture des ports sous prétexte de lutter contre les « trafiquants d’êtres humains ».

Après le tollé suscité par les déclarations de Christophe Castaner qui soutient le procès, celui-ci déclare que « Nos seuls ennemis, nos vrais ennemis, ce sont les passeurs », et que « Ce n’est que de l’exploitation électorale, de la petite politique » que de dénoncer ces positions. Mais de quoi peut-il se vanter, si ce n’est d’avoir porté aux côtés d’Emmanuel Macron le projet de loi « Asile-Immigration », qui vise entre-autres à allonger les délais dans les centres de rétention afin que les réfugiés n’aient pas de jugement équitable et soient renvoyés le plus rapidement possible dans leur pays ? Peut-être d’avoir cautionné le gaz lacrymogène mis dans l’eau destinée aux habitants de la Jungle de Calais, d’interdire les associations caritatives qui fournissent de la nourriture à Stalingrad, ou d’avoir envoyé l’accolyte de Benalla, Creusat, démanteler l’occupation à l’université à Paris VIII l’année dernière.

Alors qu’un nouveau projet de loi anti-immigration est présenté en Italie, qui veut sanctionner financièrement les navires portant assistance aux migrants jusqu’à 5 000 euros d’amende (dans le cas d’une organisation comme Médecins sans frontières, qui a repêché 80 000 personnes en 5 ans, devrait payer 440 millions d’euros…) le Conseil de l’Europe préconise une collaboration avec les autorités libyennes afin de « démanteler le modèle économique des passeurs » et qui prévoit à ce titre de « n’observer la mer que depuis les airs », tandis que l’objectif de l’UE est de « contribuer à la mise en oeuvre, en haute mer, au large des côtes libyennes, de l’embargo des Nations unies sur les armes. ». Mais actuellement les garde-côtes libyens ramènent les migrants en Libye, ce qui les condamne à la torture, aux violences sexuelles (souvent sur des membres de leur famille ou sur des cadavres !!) et à l’esclavage, comme l’atteste le rapport de l’ONG Women’s Refugee Commission, basée à New York.

La capitaine Pia Klemp avait lancé lors d’une réunion d’ONG au Parlement européen « Que dois-je dire à une femme traumatisée dont l’enfant mort gît dans mon réfrigérateur au sujet de l’UE qui est lauréate du prix Nobel de la paix ? », alors qu’elle avait dû voyager avec un petit garçon mort de deux ans dans son réfrigérateur parce qu’aucun pays européen n’avait accepté de laisser entrer son bateau et que la mère, vivante, était dedans. Elle accusait ainsi Bruxelles d’être responsable de la mort de milliers d’exilés, car la gestion des sauvetages est reléguée aux garde-côtes libyens chargés de rapatrier les naufragés sur leurs côtes.

Alors que le pays est en pleine guerre civile et sous le feu des critiques concernant le traitement des migrants et le non-respect des normes humanitaires, il est essentiel de souligner que ce sont bien pour éviter les massacres et les conditions d’existences inhumaines que des milliers d’exilés fuient les pays comme la Libye et dans lesquels les politiques des dirigeants bouffis d’agent des pays impérialistes, comme celles menées par Sarkozy pendant sa présidence, sont directement responsables la situation actuelle dans cet ancien pays colonisé.

L’ONU a d’ailleurs récemment dénoncé les centres de détentions « épouvantables » des migrants, dont la plupart décèdent de tuberculose, quand ils ne meurent pas de famine à cause des rations alimentaires. Deux avocats internationaux ont également demandé à la Cour pénale internationale de poursuivre les États de l’Union européenne pour crimes contre l’humanité en raison de la mort de milliers de migrants cherchant à fuir la Libye depuis 2014, dont 12 000 sont officiellement recensés depuis cette date. Cependant les accords de l’Union Européenne concernant la reconduction des migrants clandestins dans leur pays d’origine sont soutenus par les interventions de l’OTAN, alimentent ainsi les douanes des passeurs sur place qui s’élèvent en moyenne à 1 500 euros par tête. Ceux-ci à leur tour payent des pots-de-vin aux militaires et milices qui contrôlent les routes sur les territoires, de quoi encourager le désordre et la bureaucratie officieuse créé à la suite de la chute du régime Kadhafi, au détriment de ceux qui, jadis, étaient travailleurs dans l’agriculture, l’industrie manufacturière ou dans le bâtiment et qui se retrouvent aujourd’hui dans une misère totale.

Reléguer la gestion des sauvetages aux autorités libyennes revient directement à les condamner à la mort, la torture ou l’esclavage, puisque le pays est en proie depuis plusieurs mois à des affrontements

Pour expliquer le contexte, depuis décembre 2015 deux organisations se disputent la gouvernance de la Libye. La guerre civile, encore non reconnue mais pourtant bien présente, est en cours et oppose le gouvernement de Tripoli, le seule reconnue par la communauté internationale et dirigée par Fayez al-Sarraj, fils d’un des pères fondateurs de la Libye post-coloniale et soutenu par le président du Conseil des ministres italien Giuseppe Conte, face au maréchal Khalifa Haftar dont l’armée a été fondée à la fin de la guerre civile de 2011 et qui contrôle de larges parts du Croissant pétrolier, ce qui est la raison principale des conflits d’intérêts car les différents camps cherchent à avoir la main-mise sur cette matière première. Ancien partisan de Khadafi, il est soutenu par Trump contre les djihadites qui ont profité du chaos pour s’implanter et récupérer les stocks d’armes.

Après le début des offensives le 4 avril par le Khalifa Haftar, par le biais de son armée autoproclamée Armée de la Libération nationale (ANL), le gouvernement de Fayez al-Sarraz, à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA), se livre avec son concurrent à des attaques aériennes, dont deux bombardements récents portés par le gouvernement de Tripoli ont causés au moins 37 morts, près du seul aéroport fonctionnel de la capitale. Tandis que des drones turcs ont été utilisés par le gouvernement de Tripoli, du matériel originaire de Chine est utilisé par le Khalifat Haftar. Les ministres des Affaires étrangères de Tunis, d’Egypte et d’Algérie se sont réunis quant à eux ce mercredi dans le cadre de la « Déclaration de Tunis pour un règlement politique global en Libye » pour « faire taire les armes et reprendre le dialogue ». Sauf que le conflit, qui n’est pas prêt de s’arrêter, devrait plutôt se finir par la victoire militaire sur l’un des deux camps, puisque les tentatives d’un gouvernement unitaire ont échoué en décembre dernier.

carte datant de décembre 2018. Source LP Infographie

Qu’advient-il des migrants, une fois arrivés en France ? Principalement le travail au noir et la misère dans le meilleur des cas, à défaut d’obtenir leur régularisation. Une situation indigne mais qui vaut mieux que la mort ou la torture.

Alors que les trafiquants des vies humaines que ce soient les milices officielles ou officieuses locales, les passeurs et les gouvernements impliqués dans le conflit, se lavent les mains derrière les politiques européennes, la solidarité internationale doit passer non seulement par la dénonciation et le soutien aux réfugiés et aux personnalités visés par les gouvernements réactionnaires, libéraux et « démocrates », mais aussi par la lutte aux côtés des travailleurs, qu’ils soient ou non de nationalité française.

Remettre la gestion des sauvetages aux autorités libyennes revient directement à être complice de la destruction des vies humaines, car en fin de compte l’oppression des populations et les divisions véhiculées par les discours des dominants ne sont là que pour justifier l’exploitation, qu’elle soit ici ou ailleurs, au profit de ceux qui s’engraissent à ne plus savoir quoi faire de leur argent. Peut-on par exemple tolérer l’impunité dont bénéficie le dirigeant de La Poste qui a employé au moins 60 travailleurs sans papiers (donc des personnes ultra-précaires et avec le moins de possibilités de recours devant la justice bourgeoise) afin d’avoir de la main d’œuvre corvéable et docile ?

Malgré les progrès technologiques qui permettraient à tous de manger et de vivre à sa convenance, il est d’autant plus clair que si le travail, l’exploitation et l’esclavage se maintiennent, c’est parce qu’ils continuent de profiter au système capitaliste, c’est-à-dire à ceux qui sont confortablement assis sur leurs richesses accumulées sur le travail des autres. Non, nous n’avons pas les mêmes chances, et contre l’idéologie de la propriété privée et de la réussite financière qui se prône dans les pays impérialistes, il n’y toujours qu’un seul mot d’ordre : prolétaires de tous les pays, unissez-vous !




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