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Politique

Une mobilisation contre la précarité

Une école pas si inclusive : le calvaire des AESH

Ce mercredi 20 novembre, les Accompagnant.e.s d’Elèves en Situation de Handicap (AESH) se mobilisent contre leur situation d’extrême précarité, et pour une école vraiment inclusive.

lundi 18 novembre

Crédits photo : François Guillot / AFP

Retards de salaires, contrats à la ramasse, emploi du temps aléatoires, surcharge des classes, souffrance au travail : tout cela ne peut plus durer. Encore une fois, cette rentrée fut catastrophique pour les AESH. Sous le signe des mesures de Blanquer et de LREM, des droits des travailleurs toujours plus rapiécés et d’une précarisation des femmes renforcée, la colère monte. La profession, féminisée et précaire à l’extrême, connaît une crise toute particulière cette année. Faisons le point sur ces travailleurs, et surtout ces travailleuses, invisibles mais indispensables.

Etat des lieux

Le Cap Ecole Inclusive de J.M. Blanquer nous promet un accompagnement adéquat pour les élèves en situation de handicap. Le gouvernement fait miroiter devant nos yeux un avenir meilleur pour ces élèves et ces étudiants, et nous sommes en droit d’imaginer que ce sera aussi le cas pour les travailleuses qui les assistent. Il n’en est rien. Ni pour les élèves, ni pour les AESH. Bien au contraire. Cette plateforme internet, censée donner les clés aux professeurs pour mieux appréhender leurs élèves en difficulté ou en situation de handicap, est jugée bien insuffisante. De même elle accroît leur charge de travail. Quant aux AESH, un doute grandissant sur le bien-fondé de la démarche prend place. Pour ce qui est de la loi proposée par Les Républicains et dont le débat a été refusé par LREM, elle portait de manière générale sur la condition des élèves en situation de handicap. Sous réserve d’avoir déjà prévu quelque chose pour ces élèves, LREM refuse toute discussion. Mais ni les mesures prévues par le gouvernement ni les habituels projets flous concernant l’éducation des individus en situation de handicap ne semblent convaincre.

Les AESH sont recrutées par l’Education Nationale. Leur contrat est le plus souvent un CDD de 3 ans, conformément à la circulaire 2019-90. Droit qui n’est pas toujours respecté, puisque certains contrats ne sont pas renouvelés à l’issue d’un an d’accompagnement. De même la majorité des AESH travaillent à mi-temps. Pourtant, beaucoup émettent le souhait d’accéder à un plein temps… Sans réponse. Enfin, c’est un contrat de droit public. C’est là que le bât blesse. Les AESH ne sont pas fonctionnaires, et c’est un statut que les syndicats réclament. En attendant, les accompagnants disposent d’un statut plus qu’ambigu, ce qui mène à toujours plus de galères administratives. « Notre métier n’est même pas réellement reconnu. Nous n’avons pas de diplôme », témoigne M, AESH depuis 5 ans. Mère de famille, elle travaille dans deux écoles différentes. « On ne sait pas vers qui nous tourner quand nous avons un soucis. Tout le monde se renvoie la balle ».

Selon J.M Blanquer, « le nombre d’accompagnants a augmenté significativement tout en mettant fin aux contrats précaires ». Entre 2016 et 2019, 6000 AESH ont été recrutés… Est-ce bien suffisant, quand beaucoup travaillent avec plusieurs élèves à la fois ? Bien sûr que non. Quant à la précarité des accompagnants, elle n’est plus à prouver. Cette année, retards de salaires, acomptes et contrats non rendus enfoncent toujours plus les AESH dans la précarité. Il faudra parfois cumuler trois jobs pour espérer toucher un SMIC. Démarche incompatible avec la vie de famille, avec les horaires changeants de leur emploi du temps, avec une bonne santé physique… Et mentale.

Une vraie souffrance au travail

L’écrasante majorité des AESH sont des femmes précaires. Et parmi ces femmes, beaucoup sont mères, isolées ou pas. Ce qu’elles subissent en tant que femmes et en tant que mères se répercute sur leurs conditions matérielles, et inversement. Ce n’est pas pour rien que l’on associe les métiers du soin et de la bienveillance aux femmes : infirmières, aides-soignantes, puéricultrices, institutrices... « Certes, c’est avantageux d’exercer ce métier en tant que mère de famille. Mes horaires rentrent dans ceux de l’école, explique M. Mais je n’ai plus de temps pour moi-même ». Le capitalisme patriarcal estime des femmes que ces tâches sont naturelles à leur genre. Autant dire que la valeur qu’on attribue à leur labeur est quasi nulle. Exploitées, sous payées, elles doivent en plus de cela assumer la vie de famille qu’on leur décerne, les tâches domestiques, la vie de couple, la vie politique... « C’est plus qu’épuisant ».

Il peut être épineux pour les AESH de garder leurs repères. L’objectif premier du métier peut être perdu de vue. Certaines accompagnent plus de cinq élèves, parfois en même temps. D’autres sont mobilisées dans plusieurs établissements différents. Un casse-tête déstabilisant pour tout le monde. Il peut être compliqué de se sentir à sa place dans les classes, d’évaluer soi -même la valeur du travail fourni, de penser à autre chose en sortant de l’école. « Cela peut être épuisant moralement, mais aussi physiquement, atteste M. Il faut tout le temps se remettre en question. Une collègue a été trouvée en larmes. Son travail se passait mal avec un enfant. Elle est toujours en dépression. ». Encore et toujours l’aliénation brise les travailleurs, les démoralise, les empêche d’exercer leur métier de manière gratifiante pour tout le monde.

Quid des élèves accompagnés par les AESH ? C’est une inquiétude que tous partagent. Etre aux côtés de plusieurs élèves à la fois, est-ce vraiment les accompagner ? Les AESH mutualisées doivent en effet être disponibles pour plusieurs élèves à la fois dans la même classe. « Sur mes 12h de travail dans cet établissement, environ deux sont consacrées à l’élève que je suis sensée aider. Pour le reste, je prends des mesures au jour le jour pour épauler d’autres enfants. », confirme M. De même, le Cap Ecole Inclusive va-t-il vraiment aider les professeurs à mieux appréhender leurs besoins et spécificités ? Les formations de 60h dont les AESH et les professeurs bénéficient sont bien maigres. De plus elles sont opérées, pour les accompagnants, hors du temps de travail. Certaines informations ne sont pas à jour. Les personnes en situation de handicap sont rarement consultées. Pour se former à cela, beaucoup d’AESH se tournent vers des collectifs, des séminaires et autres évènements associatifs. Mais encore une fois, c’est une charge de travail supplémentaire, et impayée qui plus est. La formation n’est donc ni payée, ni spécifique, ni continue. Elle ne permet pas d’être qualifié. « Quand j’ai été affectée, je n’étais pas formée, je ne savais même pas le handicap de l’enfant, déclare M. Notre formation portait plus sur les contrats et l’administration que sur le handicap. On se doit se débrouiller avec les moyens du bord pour se former, tout comme le personnel enseignant. Je me suis formée seule : sur internet, lors d’évènements et mobilisations de collectifs. A mon époque, ma formation était sur mon temps de travail. Ce n’est plus le cas. Maintenant, les AESH doivent se déplacer, payer des nourrices pour pouvoir aller se former, sans être payés. »

De plus, la gestion administrative des élèves en situation de handicap inquiète. Comment appréhender les besoins d’un individu quand c’est un personnel sans réel contact avec les élèves qui en décide ? De même, comment assurer son éducation dans de bonnes conditions quand l’on peut, du jour au lendemain, changer d’élève ? Tous les liens tissés s’effondrent, et c’est un obstacle de plus pour des élèves qui ne se sentent déjà pas à leur place, et qui comme tous les enfants et adolescents sont déstabilisés par le changement. M, qui travaille dans les écoles primaires, déplore l’isolement que peuvent subir ces élèves accompagnés. « C’est comme si ces duos AESH-élève étaient dans la classe sans en faire partie », explique-t-elle. Et c’est sans compter les difficultés que ces élèves et leurs familles rencontrent auprès de l’administration, de la MDPH, de cette France qui les précarise et les isole toujours plus.

Lutter, tous ensemble

N’oublions pas que les mobilisations et grèves peuvent être inabordables pour beaucoup. « Si je pouvais me mobiliser, je le ferais », témoigne M. « Mais avec le peu de salaire qu’on a, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Ce n’est pas facile. C’est pour cela qu’on se mobilise le mercredi après-midi. Moi, je ne peux pas me le permettre, mais je suis de tout cœur avec les manifestantes. Quand nous faisons grève, une trace écrite reste. Si je souhaite un renouvellement de contrat, qu’est ce qui me dit que ça fonctionnera s’ils savent que je suis gréviste ? »

Nous l’avons vu, l’Education Nationale se trouve et se trouvera fortement impactée par le Cap Education Inclusive de J.M. Blanquer et par la précarisation grandissante de tout le personnel des écoles, collèges et lycées. Professeurs comme AESH sont incités à fournir une charge de travail parfois immense au-delà du temps de travail contractuel. M témoigne d’une grande solidarité entre les accompagnants et le personnel enseignant. Mais ce n’est pas systématiquement le cas : « C’est important de communiquer. Il arrive que certains instituteurs n’en aient rien à faire des AESH, car ils ignorent leur fonction ». Par ailleurs, AESH comme enseignants ne bénéficient pas d’une formation adéquate pour assurer de bonnes conditions d’éducation aux élèves en situation de handicap. Face à cette situation, et pour le bien-être de tous, M espère que tout le personnel des écoles « marchera ensemble ».

Face à cette crise qui touche tout l’entourage des AESH, la convergence des luttes est de mise. Une part grandissante des accompagnants s’engage à disputer ses droits le 5 décembre contre la réforme des retraites, point flou pour beaucoup de travailleurs et danger pour tous. Une mobilisation spécifique à la profession aura lieu le 20 novembre devant tous les rectorats régionaux ainsi que devant le Ministère de l’Education Nationale et les DSDEN. Des demandes d’audiences intersyndicales seront faites.

Pour une école vraiment inclusive, pour le bien être des élèves, des AESH et de tout le personnel des établissements, pour une reconnaissance du travail des femmes, arborons notre solidarité. L’union fait la force.

Ce 20 novembre, venez soutenir les AESH et les élèves en situation de handicap dans toutes les grandes villes de France (communiqué SNUIpp FSU et liste des mobilisations : https://www.snuipp.fr/actualites/posts/aesh-mobilisation-le-20-novembre)




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