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Université néolibérale

« Une sélection horrible et injuste ». Des étudiantes sans master de l’Université de Paris témoignent

Réduction de places, précarité, dépression... Cette année plus que jamais, des milliers d'étudiants se sont retrouvés sans master après trois années de licence. Le Poing Levé de l’Université de Paris a recueilli le témoignage d'étudiantes en psychologie qui se retrouvent sans solutions à la rentrée.

mercredi 11 août

Dans une université qui a laissé ses étudiants seuls face à la crise sanitaire, nous avons recueilli les témoignages de plusieurs étudiantes en psychologie qui se sont heurtées à une sélection cruelle aux portes du master. Après près de deux ans de pandémie, toutes s’accordent sur le constat d’une dernière année de licence éprouvante.

À l’image de Léa* qui évoque la difficulté à participer activement aux cours en visioconférence quand on ne vit pas seul chez soi. Or cette troisième année de licence est décisive dans le processus de sélection. Dans ce contexte, les étudiants en psychologie ont été frappés par l’absurdité de la sélection qui les empêche de se spécialiser dans les domaines qu’ils ont choisi, pour lesquels ils se sont préparés à travers des stages et des choix d’options.

Une des étudiantes qui nous a contacté évoque ainsi la violence de ce procédé, qui fait l’effet d’une trahison :« Ma propre faculté, ou j’ai passé trois longues années à apprendre et acquérir des connaissances, apprendre à connaître les professeurs, les étudiants, les associations, mon université ne m’a malheureusement pas accepté pour poursuivre un master de psychologie clinique et psychanalytique. » Une situation qui laisse beaucoup sans perspectives. Quand une étudiante nous confie être tombée «  de haut face à cette sélection  » que rien dans son parcours scolaire ne présageait, une autre nous dit être «  dans le flou total  » quant à son avenir. Cet abandon laisse place à une frustration contre une sélection «  horrible, mal organisée, et très injuste  » , mais aussi à une colère dirigée contre l’Université de Paris.

Suppressions de places et accompagnement défaillant : la responsabilité de l’Université de Paris

L’Université de Paris, qui se veut une faculté d’excellence, présente dans les classements internationaux et dont l’élitisme est au cœur de la politique, n’a en effet délivré aucun accompagnement aux étudiants. Isolés lors durant une année passée en distanciel, ils ont été démunis pour réaliser leur dossier de candidature. Ana* nous souligne par exemple que la manière de constituer un projet de recherche, n’a jamais été évoqué dans le cadre des enseignements : « Pour candidater en master il faut un bon dossier avec des projets très détaillés, personne je dis bien personne ne nous a informé de tout ce travail et de toute la préparation qu’il fallait entreprendre. Un projet de recherche pour un master doit être authentique, travaillé et réfléchi et nous nous retrouvons pour la plupart au moi de Mai avec comme cases à remplir sur E-Candidat (plateforme sur laquelle les candidats en master postulent - ndlr) « Projet de recherche », à soumettre parfois en moins de 24h. La faculté, la scolarité et même les professeurs sont là pour nous informer et nous préparer, ce que je n’ai pas ressenti cet année.  »

Alors que la psychologie est, avec le droit, la filière où la sélection est la plus marquée nationalement - l’année dernière 13% des recours d’étudiants insatisfaits et sans affectation provenaient de cette filière - la direction de l’Université de Paris a cependant consciemment aggravé cette situation, en supprimant encore cette année des places en master. Lucía nous confie par exemple que «  la formation que j’avais choisie en psychologie de la santé, a réduit ses places en master à trente étudiants, alors qu’on était deux fois plus nombreux à postuler que l’année précédente. » Un choix conscient puisque l’afflux de demandes d’entrée en master cette année était prévisible, avec l’arrivée en masse d’étudiants nés lors du baby boom de l’an 2000.

Les précaires premiers ciblés

Outre le fait que beaucoup soient contraints d’avoir une activité professionnelle en plus de leurs études, ce qui est le premier facteur de décrochage scolaire à la fac, l’admission en master de psychologie exige d’avoir réalisé un ou plusieurs stages, pour distinguer son dossier de celui des autres candidats. Tout au long de l’année, les étudiants ont subi une pression constante de la part des professeurs pour trouver un stage qui consiste quasi systématiquement en du travail non rémunéré, ou dans le meilleur des cas, payé qu’autour 3,80€ de l’heure. Le fait de mettre un stage au cœur du processus de sélection accentue son caractère inégalitaire, puisque les plus précaires n’ont pas le temps de faire un stage en plus des cours et de leur emploi salarié.

Moins de places pour les formations en psychologie alors que les dépressions se multiplient

Nombreux déplorent alors le paradoxe d’une formation en psychologie qui abime leur santé mentale, pointant une organisation de l’université qui pense avant tout à trier les étudiants. Ana nous confie ainsi que «  Certains profs (je ne généralise pas) ne le comprennent pas et se plaignent de la non participation etc... Je comprends que c’est dur, mais étant des prof de psychologie, ils devraient encore mieux comprendre leurs élèves que n’importe quel autre professeur, du moins essayer… Mais ça non plus je ne l’ai pas toujours sentie  ». Lucía confirme : «  Plus les jours passaient, plus les cours à distances devenaient difficiles à suivre, et le contexte d’isolement insupportable. “Mais ce n’est pas le moment de décrocher !", disaient les profs. Avec la sélection en Master, pas de place pour la dépression.  »

D’autant que la sélection en psychologie est complètement déconnectée des besoins réels en la matière. En effet, l’isolement généré par la pandémie et les confinements à répétitions ont plongé des milliers de gens dans la dépression, en particulier les jeunes. 31 % des étudiants ont «  présenté les signes d’une détresse psychologique  » suite au premier confinement d’après l’Observatoire de la vie étudiante, avec pas moins de 11,4% des étudiants sondés qui témoignaient avoir eu des pensées suicidaires après le premier confinement. Pourtant, durant la pandémie, le gouvernement n’a trouvé qu’un psychologue à affecter pour 30 000 étudiants. Cette absurdité démontre une fois de plus que cette sélection va totalement à l’encontre des intérêts de la population, alors qu’il est urgent de former massivement dans le secteur de la psychologie, et de garantir aux psychologues de bonnes conditions d’exercice.

Ainsi, l’Université de Paris accentue délibérément le phénomène de sélection, une sélection qui vise en premier lieu les plus précaires d’entre nous ; dévoilant ainsi son rôle d’université néolibérale, en première ligne dans les attaques contre nos conditions d’études.

Instaurée en 2016 dans certaines filières mais généralisée partout depuis 2020, la sélection en première année de master a été particulièrement violente cette année. Sur les réseaux sociaux, des milliers de témoignages d’étudiants avec le hashtag #ÉtudiantsSansMasters ont dénoncé la brutalité et l’injustice de ce procédé, qui laisse sur le carreau des milliers d’étudiants dans toutes les filières.