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Union Européenne : un plan de 750 milliards pour tenter d’éviter l’éclatement du marché unique

Plus d’une semaine après la proposition de Merkel et Macron de mettre en œuvre un plan de 500 milliards basé sur un approfondissement de l’intégration européenne, le fond étant basé sur une dette mutualisée, Ursula Von Der Leyen a finalement annoncé le plan proposé par Bruxelles. Un plan qui reprend la logique du couple franco-allemand, tout en ajoutant aux 500 milliards d’aides, 250 milliards de prêts, mais dont les conditions restent à définir pour faire face à l’opposition des pays dits « frugaux » du Nord de l’Europe.

mercredi 27 mai

Crédit photo : Le Soir.be

Un plan européen pour tenter de faire face à la crise

Hier, Ursula Von Der Leyen, présidente de la Commission Européenne, a finalement annoncé le contenu du plan « Next Generation EU » qu’elle portera devant les 27. Un projet de 750 milliards d’euros, dont 500 milliards de subventions et 250 milliards de prêts, qui s’inscrit dans la droite lignée des propositions portées par le couple franco-allemand le 18 mai dernier. En ce sens, le plan sera financé sur la base d’un endettement mutualisé à l’échelle de l’UE, et pourrait aller de pair avec la mise en œuvre de nouvelles taxes, collectées au niveau européen, faisant ainsi de ce projet une étape nouvelle dans l’intégration européenne.

Assumant le caractère politique, et potentiellement polémique, de ses annonces, Ursula Von Der Leyen a insisté sur le caractère « historique » de ce plan dans un « moment décisif ». Il permettra notamment de financer la relance dans les pays du Sud de l’Europe, particulièrement visés par les aides, et ainsi de tenter de contrecarrer les dynamiques qui pourraient conduire à l’éclatement du marché unique. Ainsi, d’après El Pais, 77 milliards de subventions et 63 milliards d’emprunts, soit une aide totale de 140 milliards serait fléchée en direction de l’Espagne, tandis que l’Italie devrait de son côté toucher un total de plus de 170 milliards d’euros, faisant des deux pays les principaux bénéficiaires du plan d’aides.

De quoi répondre aux attentes de Pedro Sanchez et de Giuseppe Conte, qui plaident depuis des semaines pour une dette mutualisée au service d’un plan de relance, mais aussi susciter un rejet des pays dits « frugaux ».

Un plan sous conditions, indexé sur la mise en place de « réformes »

Le 22 mai dernier, l’Autriche, la Suède, la Finlande et les Pays-Bas avaient ainsi réitéré leur opposition à toute mutualisation de la dette, position déjà exprimée à l’occasion des discussions sur l’émission d’éventuels coronabonds le mois dernier. Une opposition qui devrait faire l’objet de négociations âpres, le plan d’aide devant être validé à l’unanimité par l’ensemble des 27, mais qui doit également être lue comme une tentative de négocier et de peser sur les conditions entourant le versement des aides.

Ainsi que le notait mercredi Jean-Baptiste François dans La Croix « Les « quatre frugaux » ne sont cependant pas totalement inflexibles. Leur positionnement pourrait se révéler tactique, dans ces tractations financières qui requièrent l’unanimité et doivent impérativement s’achever avant la fin de l’année. Il s’agit notamment de préserver les avantages que ces quatre États contributeurs nets du budget européen ont peu à peu glanés au fil du temps, comme leur « rabais » obtenu sur le modèle britannique, tout en exigeant de la France, premier bénéficiaire de la PAC, de couper dans cette ligne budgétaire qui représente 37% du budget européen. Ces pays, dans le même temps, sont très dépendants de leurs exportations, au même titre que l’Allemagne, qui prendra la présidence de l’UE pour six mois à compter du 1er juillet. Tout l’enjeu pour Berlin sera de mettre en avant la préservation du marché intérieur, dans leur propre intérêt. »

Or, il convient de noter que ni Merkel, ni Macron, ni Ursula Von Der Leyen n’entendent soutenir de façon importante les économies du Sud de l’Europe sans contrepartie. « L’argent “nouvelle génération” [référence à l’intitulé du plan] sera soumis à conditions : il sera versé au travers de programmes européens visant à atteindre des buts spécifiques, tels qu’augmenter la compétitive, mettre fin à des industries lourdes en déclin, soutenir l’agenda « vert » européen ou soutenir l’économie digitale. La majeure partie du plan, 560 milliards, sera ainsi dédiée à un nouveau plan “Recovery and Resilience Facility” visant à mener “des investissements et des réformes prioritaires” identifiées dans le cadre de la revue annuelle des budgets nationaux par l’UE. » note ainsi le Financial Times Des plans dont on connaît les tenants et les aboutissants ultra-libéraux, et qui pourraient susciter le débat, à l’image des discussions d’avril à propos du Mécanisme Européen de Stabilité, marquées par le refus italien d’aides conditionnées.

Outre le plan en tant que tel, ce sont les modalités de son remboursement qui devraient susciter le débat entre les 27. De fait, outre une impopulaire augmentation de la participation au budget européen, Ursula Von Der Leyen a évoqué la création de nouvelles taxes, sur les émissions de carbone, les GAFAM ou encore les déchets plastiques. Or, ainsi que le rappelle le Financial Times, en février, une taxe sur les déchets plastiques d’un montant de 7 milliards d’euros avait ainsi fini par être rejetée du fait de l’opposition de nombreux Etats.

Aucune issue dans l’UE, aucune issue dans le souverainisme : la nécessité d’une lutte révolutionnaire

Ainsi, le plan annoncé devrait être confronté à de nombreux obstacles. L’ampleur et le caractère intégrateur au niveau européen du projet de Von Der Leyen témoigne de la volonté de la bourgeoisie européenne de sauver le marché unique, en offrant une réponse commune à la crise qui permette de défendre un cadre qui sert les intérêts des multinationales et puissances européennes, et en particulier de l’Allemagne. Pourtant, ce projet se confronte à des pressions que constituent la défense des intérêts nationaux perçus d’un point de vue étroit ainsi que les dynamiques nationalistes.

Pourtant, face à un plan d’aide qui visera en priorité à sauver les entreprises européennes et à en faire payer les coûts aux travailleurs et à la majorité de la population, le souverainisme n’est pas une solution. Le capitalisme tend à l’internationalisation des processus de production, une caractéristique qui s’accentue avec le développement du capitalisme monopoliste et notamment avec la globalisation néolibérale. Cette internationalisation des rapports de production ouvre des contradictions quant aux intérêts nationaux de certains capitalistes, surtout pour les plus faibles en difficultés pour concurrencer les multinationales et le grand capital financier. Certains de ces capitalistes peuvent défendre des politiques « souverainistes » et protectionnistes face à cette concurrence internationale. Il s’agit d’une politique complètement utopique et réactionnaire : l’internationalisation des forces productives c’est une tendance intrinsèque au capitalisme et c’est à partir des grands groupes « nationaux » que se sont développées les multinationales. En outre, les mesures protectionnistes dans ce cadre ne pourraient que favoriser le renforcement des grands groupes « nationaux » non seulement face à la concurrence étrangère mais aussi dans leur domination sur les capitalistes plus petits. Et dans tous les cas ce serait une politique contre les travailleurs qui devraient accepter des « sacrifices » afin de renforcer la compétitivité des entreprises « nationales ».

L’UE est un projet réactionnaire sur toute la ligne qui a créé un marché commun et une aire de production internationale commune pour le profit des grands groupes capitalistes européens. Lénine considérait que le capitalisme dans sa phase monopolistique, avec son internationalisation accrue du processus productif, créait les « conditions objectives » pour une construction plus rapide du socialisme. Mais cela ne pourrait jamais se faire de la main des capitalistes, bien évidemment. En ce sens, l’internationalisation réactionnaire créée par l’UE pourrait être utilisée par les travailleurs en lutte contre le capitalisme, à condition qu’ils luttent précisément contre cette Union Européenne du capital et pour l’unité internationaliste des travailleurs et travailleuses dans tout le continent.

Alors que l’UE et les gouvernements qui la composent se retrouvent dans la volonté de faire payer la crise aux travailleurs, seule la mobilisation révolutionnaire des travailleurs et des classes populaires autour d’un programme de lutte pour renverser ce système peut permettre de dessiner une issue progressiste à la crise, une issue qui devra s’établir non seulement à échelle européenne mais mondiale.




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