Débat

Union populaire : le dernier espoir des néo-réformistes

Juan Chingo

Union populaire : le dernier espoir des néo-réformistes

Juan Chingo

Après le premier tour des élections présidentielles en France, les résultats prometteurs de l’Union Populaire, qui a presque atteint le second tour, ont suscité un nouvel espoir dans l’espace néo-réformiste, en déclin au niveau international. Après les échecs de Syriza, de Corbyn, de Sanders et de Podemos, Mélenchon est la dernière cartouche de l’expérience politique « populiste de gauche » qui n’a pas réussi à s’enraciner durablement jusqu’ici. Pour contrer cette tendance, l’UP devra surmonter des obstacles importants.

Après la trahison historique de Syriza en Grèce, le net recul de Jeremy Corbyn au sein du Parti Travailliste en Grande-Bretagne depuis le vote du Brexit, la soumission de Bernie Sanders à la direction néolibérale du Parti démocrate de l’actuel président Joe Biden, ainsi que les limites insurmontables de Podemos dans la coalition avec le PSOE en Espagne, qui ont conduit à la démission de son leader Pablo Iglesias, Mélenchon est la dernière cartouche de l’expérience politique « populiste de gauche » qui a n’a pas réussi à s’enraciner durablement jusqu’ici. Pour contrer cette loi, l’UP devra surmonter des obstacles importants.

Il ne fait aucun doute qu’après le premier tour des élections présidentielles françaises où l’Union Populaire a obtenu 21,95% des suffrages exprimés [1], Jean-Luc Mélenchon est en position de force. Comme le notait Françoise Fressoz, éditorialiste politique en chef du Monde, quelques jours après le premier tour : « La place de troisième homme n’est pas la plus confortable dans le système électoral français qui, de la présidentielle aux législatives, vise à favoriser la bipolarisation de la vie politique. François Fillon qui l’avait occupée en 2017 a disparu des radars ; François Bayrou, qui s’y était élevé en 2007, n’a pu accomplir son projet qu’en se ralliant à Emmanuel Macron dix ans plus tard. Cette fois, pourtant, Jean-Luc Mélenchon peut espérer compter bien davantage que tous ses prédécesseurs ».

A l’issue de la présidentielle, le champ politique français est marqué par une structuration autour de trois pôles, de taille plus ou moins similaires : un pôle néolibéral autoritaire autour d’Emmanuel Macron, un pôle néolibéral identitaire autour de l’extrême droite de Marine Le Pen et un troisième pôle de la gauche néo-réformiste. Cette situation donne à Mélenchon une plus grande marge de manœuvre, tant au niveau de la politique nationale qu’au sein de la gauche. Au niveau national, sa proposition, formulée sur BFM TV avant le second tour de la Présidentielle, que les électeurs l’élisent Premier ministre lors des prochaines élections législatives de juin, a fait grand bruit. Renforcé dans sa quasi-position hégémonique à gauche, il a ainsi lancé un appel à l’union au parti de centre-gauche Europe Écologie Les Verts, au social-chauvin Parti Communiste Français, et même au NPA à l’extrême gauche avec le « but concret de construire une nouvelle majorité gouvernementale, c’est à dire une majorité politique à l’Assemblée nationale… Sa base doit être un programme commun partagé : L’avenir en commun ». Un programme qui n’est pas anticapitaliste, et encore moins révolutionnaire [2], mais qui est un programme de gouvernement de gauche dans le cadre du capitalisme. L’opération politique, qualifiée par certains de « liaisons dangereuses », implique qu’absolument tout le monde se range derrière l’« Union Populaire », dont l’étiquette devrait figurer sur tous les tracts à côté du visage de Jean-Luc Mélenchon.

Cette proposition a cependant été bien accueillie dans le contexte de l’affaiblissement important des autres forces de gauche après le premier tour des élections, les ambitions des autres partis se limitant à tenter de conserver leurs députés ainsi que les financements publics qui dépendent du nombre de voix obtenues aux élections législatives. Ce dernier point n’est pas du tout une question secondaire pour une organisation comme EELV qui s’est fortement endettée. Au point que même le Parti Socialiste, social-libéral, dont la candidate à la présidentielle a obtenu un score historiquement bas de 1,75%, a lui aussi décidé de se joindre aux négociations, malgré le refus « définitif » formulé dans un premier temps par la cheffe des députés LFI, Mathilde Panot, qui avait d’abord déclaré qu’il n’y aurait pas de discussions avec le PS. De fait, rien n’est définitif dans les manœuvres électorales des vieux renards de la politique et, mardi dernier, les deux partis se sont rencontrés. Cette présence du PS donne à l’accord un caractère fortement « politicien », permettant aux socialistes, ou plutôt à un secteur d’entre eux, d’intégrer l’Union Populaire sans engagement programmatique sérieux pour profiter du poids que l’appareil moribond des socialistes conserve à un niveau local. S’il allait au bout, un tel accord marquerait un tournant à droite du discours de l’UP par rapport aux critiques du social-libéralisme formulées jusqu’ici, qui pourrait d’ailleurs décevoir une partie de son électorat populaire. D’ores et déjà, Manuel Bompard, le négociateur en chef de LFI, a commencé à redorer le blason de son éventuel partenaire expliquant à l’issue de la réunion de mercredi : « Il y a clairement une volonté d’afficher une rupture avec le bilan qui a été celui de François Hollande. Honnêtement, on n’avait pas l’impression de discuter avec le même PS qu’il y a deux ou trois ans ». Des déclarations qui ont mis mal à l’aise la direction du NPA, qui avait d’abord posé comme ligne rouge la démarcation vis-à-vis des sociaux-libéraux – dont on se demande d’ailleurs pourquoi elle ne s’appliquerait pas à EELV - mais qui poursuit malgré tout les discussions avec les partisans de Mélenchon.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas si les discussions bilatérales entre les différentes forces de gauche seront couronnées de succès. Apparemment, après des échanges fructueux, la dynamique semble s’être tendue avec EELV, qui craint d’être complètement dilué derrière un projet qu’il a ouvertement dénoncé lors des élections présidentielles. Son candidat à la présidentielle, Yannick Jadot, a ainsi mis un coup de frein publiquement cette semaine, affirmant que « ça ne marchera pas » et niant que Mélenchon soit devenu le leader de la gauche malgré ses résultats au premier tour, tandis que, dans le même temps, des secteurs entiers du parti plébiscitent un accord.

En tous les cas, l’objectif ambitieux, formulé par le leader de l’UP, d’une prise du pouvoir par la gauche aux législatives, apparaît comme une grande illusion, pour ne pas dire une grande fiction. Tout d’abord, le candidat de l’UP semble avoir soudainement découvert que dans la Cinquième République ultra-présidentialiste, le véritable pouvoir pourrait finalement appartenir au premier ministre et non au monarque présidentiel. Il s’agit d’un mensonge éhonté, pour ne pas dire une trahison de la lutte démocratique contre ce système de la part de quelqu’un qui avait fait pourtant fait de la nécessité d’une VIe République une marque de fabrique. En outre, bien que mathématiquement possible, il est hautement improbable qu’un pôle de gauche obtienne une majorité parlementaire absolue [3].

De façon plus plausible, un bloc de gauche important mais minoritaire pourrait voir son influence démultipliée dans le cas où Emmanuel Macron ne réussirait à obtenir une majorité absolue comme en 2017, et devrait ainsi recourir à des alliances pour faire passer ses lois. Au vu de la faiblesse et du manque d’engouement autour de la réélection de Macron, ce scénario est possible bien qu’encore incertain. Il serait d’ailleurs inédit depuis la mise en place du quinquennat. D’après plusieurs experts électoraux, cela supposerait de passer par de nombreuses triangulaires avec l’extrême-droite, arrivée en tête dans de nombreuses circonscriptions. Dans ce contexte, les forces de gauche et le macronisme feraient face au dilemme du « front républicain » mutuel, impliquant de se retirer l’un ou l’autre pour assurer la victoire au deuxième tour, une décision qui pourrait être politiquement coûteuse pour chaque camp politique et donc incertaine.

La réalité est que l’opération de Mélenchon vise avant tout à maintenir mobilisés ses électeurs et tous ceux qui pourraient s’enthousiasmer pour ce qu’il appelle le « troisième tour électoral », une voie institutionnelle alternative au traditionnel « troisième tour social » dans la rue, que les forces qui se réclament du mouvement ouvrier ont toujours défendu. L’enjeu est particulièrement fort en ce qui concerne son électorat jeune et des quartiers populaires, qui s’abstient massivement dans ce type d’élection. En 2017, les sept millions d’électeurs de la FI avaient massivement déserté les bureaux de vote et de nombreux insoumis avaient finalement échoué aux portes du second tour du fait de la dilapidation d’une partie considérable de leur capital électoral. [4]

L’enjeu est donc de taille pour l’UP dans les semaines à venir. Son sort ne sera pas le même si ses ambitieux paris électoraux se réalisent pour l’essentiel ou si, dans une moindre mesure que lors des précédentes élections législatives, il sort de ce « troisième tour électoral » avec un résultat médiocre. Cependant, quel que soit l’issue des législatives, l’UP nous semble marquée par des limites structurelles qui suscitent de fortes interrogations quant à sa capacité de consolidation en tant que nouvelle force politique, et laissent entrevoir le risque que l’organisation de Jean-Luc Mélenchon finisse comme certains de ses partenaires en Amérique ou en Europe.

Les forces et faiblesses du mouvement

Le mélenchonisme est avant tout une machine électorale phénoménale, surtout en période présidentielle où les qualités de tribun de Mélenchon tranchent avec le reste des politiciens traditionnels français. Lancé dans la campagne présidentielle dès novembre 2020 et partant d’une base électorale importante mais encore modeste, le mélenchonisme a progressivement gagné du terrain. Roger Martelli, intellectuel et ancien militant du PCF, résume ainsi la situation dans Regards : « Peu à peu, le leader de la France insoumise, rebaptisé « tortue sagace » par la même occasion, a pris l’ascendant sur le reste de la gauche, comme Macron a su le faire à droite et Le Pen à l’extrême droite. Son talent oratoire incontestable, sa force de caractère dans l’adversité, une confiance sans faille dans son destin, une dose de culot sans égale, une structure adaptée à son objectif (« l’union populaire »), une occupation remarquable de la sphère de plus en plus décisive des réseaux sociaux et un solide programme, dans la continuité de ce qui s’est construit à la gauche de la gauche depuis le début des années 2000… »

Cependant, contrairement aux partis ouvriers réformistes du XXe siècle, le mélenchonisme ne dispose pas d’implantations durables comme celles du PCF ou du PS dans les régions ouvrières du Nord de la France ou de la région parisienne, la fameuse « ceinture rouge ». Cet état de fait ne doit rien au hasard, il est une conséquence directe du tournant vers une stratégie néo-réformiste ou populiste de gauche, où les références de classe - même si elles sont parfois utilisées symboliquement - ne sont plus le fil conducteur.

Comme l’expliquait Jean Luc Mélenchon lui-même à propos de la FI en 2017 : « C’est un mouvement. Nous ne voulons pas être un parti. Le parti, c’est l’outil de classe. Le mouvement est la forme organisée du peuple. L’idée, c’est d’articuler le mouvement, sa forme et son expression : le réseau. Je sais que ce n’est pas évident à comprendre pour les seniors de la politique qui trimballent leurs vieux scénarios des années soixante, mais le but du mouvement de la France insoumise n’est pas d’être démocratique mais collectif. Il refuse d’être clivant, il veut être inclusif. Ça n’a rien à voir avec la logique d’un parti. De plus, il doit être un organe utile. Alors les copains distribuent de la nourriture, vont chercher des vêtements, aident les gens à demander les prestations sociales auxquelles ils ont droit. Et pour le reste, le mouvement ne fait que des campagnes. Donc quand on nous demande où est la direction, ça peut vous paraître étrange, mais il n’y en a pas. Nos observateurs sont enfermés dans une vision binaire opposant verticalité et horizontalité. Or le mouvement n’est ni vertical ni horizontal, il est gazeux ».

La conséquence de cette organisation « gazeuse » est la dévalorisation consciente de l’engagement militant, donnant carte blanche au leader pour diriger le mouvement comme bon lui semble. Comme l’explique à juste titre Manuel Cervera-Marzal, sociologue et auteur de Le populisme de gauche - Sociologie de la France insoumise : « La démonétisation du militantisme s’opère par le haut, au bénéfice d’un leader omnipotent, et par le bas, au bénéfice des centaines de milliers de membres dont la voix, lors des consultations internes, pèse autant que celle des militants de terrain. L’insoumis a peu de devoirs, et très peu de droits. Le mouvement permet un engagement à la carte, résiliable à tout instant ».

Dans la campagne qui vient de s’achever, jouant à fond son rôle de futur président, Mélenchon a fait un usage excessif de la personnalisation de cette élection et de son rôle, personnalisation qui est le corollaire du caractère « gazeux » de son mouvement, c’est-à-dire sans aucune structuration démocratique. Même si, contrairement à 2017, Mélenchon a lui-même créé autour de lui le Parlement de l’Union populaire, sensé jouer le rôle de passerelle entre sa candidature et les mouvements sociaux mais sans disposer d’aucun pouvoir de décision puisque tout ce qui est important passe par le candidat à la présidence.

La structure organisationnelle de ce parti, optimale pendant la campagne présidentielle, crée toute une série de problèmes lorsque cette période est terminée, y compris sur le terrain électoral. Ainsi, de manière générale, la France Insoumise a obtenu de mauvais résultats aux élections locales et régionales pendant le premier mandat de Macron, au détriment des candidats de la gauche sociale et libérale du PS ou d’EELV. La structure organisationnelle empêche également un travail de construction et de structuration, c’est-à-dire une accumulation de forces vives dans la réalité. Comme le dit le sociologue Didier Eribon, qui a soutenu la campagne de Jean-Luc Mélenchon : « Quand le meeting, la manifestation, l’élection s’arrêtent, il faut faire perdurer la mobilisation dans le « pratico-inerte », selon le mot de Sartre, rappelé par Geoffroy de Lagasnerie dans Sortir de notre impuissance politique : c’est-à-dire dans la vie quotidienne, sur les lieux de travail, dans les quartiers, etc. ».

La possibilité de créer une structure de parti plus formalisée pour l’Union Populaire, pour en faire un parti ancré dans le paysage politique, capable de générer une organisation et une tradition politique, reste pour le moment au stade d’hypothèse. Le coup médiatique de Mélenchon, annonçant l’objectif de devenir premier ministre seulement quelques jours après qu’il ait rappelé l’importance de s’effacer pour céder la place aux nouvelles générations sommées de « faire mieux », témoigne des obstacles à surmonter pour aller dans ce sens. La principale difficulté est que, fondamentalement, cette hypothèse se heurte aux théorisations et aux pratiques politiques profondément enracinées dans cette formation politique, et principalement au sein de sa direction. Or, ce qui faisait la force des partis ouvriers réformistes dans le passé, avant que cette force ne soit dilapidée par les années de gestion du système capitaliste et surtout après l’offensive néolibérale, était le réseau de milliers de militants implantés dans les entreprises et les quartiers. Cela fait aujourd’hui presque totalement défaut au mélenchonisme.

Les tendances à la professionnalisation du bloc parlementaire et le risque du tout-parlementarisme

L’histoire de la prise du pouvoir de décision idéologique et tactique sur les objectifs et les tâches des partis sociaux-démocrates au début du XXème siècle est bien connue, en particulier en ce qui concerne la fraction parlementaire au Reichstag de la social-démocratie allemande, organisation la plus puissante de la IIème Internationale. Sans avoir les atouts de la forme-parti de cette organisation, LFI en a cependant tous ses défauts. Comme le note Manuel Cervera-Marzal : « La structure bicéphale de la FI et la façon dont, au lendemain des élections législatives de 2017, le groupe parlementaire a pris de facto l’ascendant sur le mouvement, font lointainement écho à la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) de la Belle Époque. À la veille de la Première Guerre mondiale, en raison de ses progrès électoraux, le groupe parlementaire socialiste, sous la houlette de Jean Jaurès, en vient à dominer le parti. Émerge alors un débat sur l’opportunité de soumettre les députés socialistes à un mandat impératif à l’égard du parti qui les a investis aux législatives ».

Cette tendance parlementaire risque de s’accentuer à l’issue des prochaines élections législatives. Quel que soit le résultat final, il est presque certain que l’UP aura plus de députés que la FI. En théorie, la stratégie consiste à être présent « dans la rue » et « dans les urnes ». Dans la pratique, le second l’emporte déjà systématiquement sur le premier. Nous en connaissons les conséquences pour la politique. En 1918, Rosa Luxemburg dressait ce bilan amer sur son ancienne organisation dans son discours au congrès fondateur du parti communiste allemand (Ligue Spartacus)-KPD(s) : « Premièrement, la lutte parlementaire fut considérée comme l’antithèse de l’action révolutionnaire directe du prolétariat et quasiment comme le seul moyen de la lutte de classe. Cette critique eut pour résultat le parlementarisme pur et simple. ».

Si la déviation parlementaire peut éloigner la formation politique des besoins de la classe ouvrière et de la base populaire, le risque est encore plus grand lorsqu’il est lié aux dangers de la professionnalisation de la vie politique. Cette dernière tend à éloigner les élus des conditions de vie de la majeure partie de la population. Qui plus est, en période de déclassement et de paupérisation, elle est une des principales sources de colère contre les politiciens et de rejet de la politique elle-même pour les masses populaires. Il est surprenant, pour une organisation qui mettant l’accent sur le renouvellement des fonctions électives et des pratiques politiques que pas un seul député FI, à une exception près, ne refuse clairement le salaire actuel indécent des députés. Cervera-Marzal a suivi pendant des mois des militant·e·s et des députés de la FI et s’est entretenu avec plusieurs d’entre eux pour ses recherches sociologiques : « À l’exception de François Ruffin, les députés insoumis ne voient pas de problème à leurs 5 700 euros mensuels. Je leur dis qu’en Espagne ou en Belgique, leurs partenaires de Podemos et du Parti du travail de Belgique se fixent un plafond de rémunération de 2 300 euros et qu’ils reversent la différence à leur parti ou à des associations. Puis je leur cite le leader du PTB, Raoul Hedebouw : « Si on ne vit pas comme on pense, on finit par penser comme on vit » ». Il ajoute que : « D’autres députés insoumis brandissent leur « force de conviction », leur « morale » ou leur « dévouement » pour m’expliquer que leurs privilèges matériels ne les éloignent pas des gens ordinaires. Ces arguments et ces « bonnes intentions » illustrent un manque de réflexion sur les effets antidémocratiques de la professionnalisation politique. La question du salaire (et de son plafonnement) est un « sujet tabou au sein du groupe  », me confirme Clémentine Autain ».

La médiation mélenchoniste sera mise à l’épreuve par la lutte des classes

Depuis 2016, la France traverse un nouveau cycle de lutte des classes : de la lutte contre la loi travail de Hollande au rejet de la réforme des retraites de Macron en 2019, avec comme point culminant le soulèvement des Gilets Jaunes en décembre 2018 qui a ébranlé le gouvernement, sans oublier le réveil du mouvement contre les violences policières et le racisme autour du Comité Adama et les innombrables mobilisations de la jeunesse pour l’écologie et pour les droits féministes et LGBTI, entre autres. Bien qu’au cours des derniers mois, des grèves sans précédent aient eu lieu dans divers secteurs du secteur privé qui n’avaient pas l’habitude des luttes (comme dans le secteur de la logistique et celui de la grande distribution), la réalité est que le confinement imposé brutalement, alors que la mobilisation contre les retraites n’était pas encore terminée, a étouffé les tendances des masses à la lutte. Le confinement a aussi stoppé net l’évolution politique de l’avant-garde des luttes qui avaient émergé au cours de ces années : cette nouvelle génération ouvrière que la pré-candidature d’Anasse Kazib voulait modestement représenter et chercher à rassembler, et qui, en raison des obstacles antidémocratiques puissants du régime, n’a pas pu exister dans cette élection.

C’est cette passivisation de la lutte des classes qui a aidé d’une certaine manière le mélenchonisme et permet de relativiser les qualités indéniables de la « tortue sagace ». Alors que les grévistes scandaient « Macron Démission » (un chant qui s’était imposé depuis la révolte des Gilets Jaunes), Mélenchon leur disait qu’il fallait attendre 2022. D’une manière ou d’une autre, et de façon déformée, ces luttes se sont exprimées dans le vote élevé pour l’UP. « Déformée » parce que ce vote a été affecté par une forte pression au vote utile à gauche, liée dans la classe ouvrière et les secteurs populaires à la mise en avant de la supposée « possibilité » du fascisme par les directions du mouvement syndical et politique traditionnels et repris y compris par une partie de la direction majoritaire du NPA ainsi qu’un certain nombre de figures militantes du mouvement antiraciste. Celle-ci a conduit dans les faits à s’aligner sur le programme réformiste et électoraliste de l’UP.

Ces figures militantes du mouvement anti raciste sont allées jusqu’à mettre de côté leur autonomie et leur anti-impérialisme pour se ranger derrière l’un des visages « humanistes » de l’impérialisme français. En effet, Mélenchon salue régulièrement la présence de l’impérialisme français sur les cinq continents sans dénoncer qu’il s’agit là d’un sous-produit de la colonisation et de la continuité de la domination impérialiste française. La « déformation » est telle que certains vont jusqu’à dire que, par le passé, le Front de gauche [5] et La France Insoumise ont pu déplacer la radicalité des luttes vers les institutions, mais qu’aujourd’hui la situation est inverse.

Toutefois, il est plus que probable que la vie revienne à la normale, et que la lutte des classes s’exprime à nouveau ouvertement. Outre les nuages d’orages géopolitiques mais aussi économiques liés à la situation ouverte en Ukraine, le quinquennat s’ouvre dans le contexte d’une économie fortement ralentie, et risque d’être confronté à une récession dont les signes avant-coureurs sont déjà visibles. Emmanuel Macron entame son mandat dans une économie déjà malmenée et qui va se dégrader, une situation qui contraste avec son premier quinquennat qui avait débuté avec une croissance supérieure à 2% et qui s’était améliorée, ce qui lui avait permis d’alléger la pression budgétaire.

Dans le contexte de fortes hausses de l’inflation qui vont affecter le pouvoir d’achat des travailleurs, thème finalement central de l’élection présidentielle en lieu et place des questions identitaires que l’extrême droite la plus radicale d’Eric Zemmour avait voulu imposer, certains analystes craignent le pire. Ainsi, Jean-Marc Vittori, éditorialiste du quotidien patronal Les Echos, déclare : « L’autre bataille promet d’être encore plus dure dans une France où le dialogue social reste médiocre malgré les avancées récentes. Elle opposera employeurs et employés. Avec des hausses de prix dépassant 5% pour la première fois depuis des décennies, les revendications salariales qui se font déjà entendre ici et là vont prendre une tout autre ampleur. Des grèves risquent d’éclater dès l’automne, par exemple dans le secteur public, qui n’a guère voté Macron. Elles pourraient faire tache d’huile dans les grandes entreprises où les frustrations ont monté. Les partis populistes rajouteront allègrement de l’huile sur le feu. Le vote d’une loi augmentant l’âge de la retraite aurait le même effet. Le climat social risque alors de devenir insurrectionnel ».

Les tendances semi-insurrectionnelles ou de révoltes, c’est-à-dire l’entrée en action des exploité.es qui tend à déborder le contrôle pacificateur du conflit social par les directions officielles du mouvement ouvrier ainsi que les formes légales de contestation, comme ce fut le cas lors du soulèvement des Gilets-Jaunes, mettent toujours à mal les organisations néo-réformistes. Bien qu’ils s’habillent de radicalité pour flirter avec celle des luttes, cherchant à en tirer un profit électoral, ils sont en dernière instance les ennemis de toute tendance à la lutte extra-parlementaire, surtout si elle sort des canaux normaux de mobilisation. Comme je l’ai expliqué dans mon livre Gilets Jaunes, le soulèvement. Quand le trône a vacillé, l’ambiguïté programmatique de LFI trouve son corrélât dans le champ de l’action politique. Le populisme de gauche est prisonnier de cette étroite marge de manœuvre qui caractérise la tension entre le champ institutionnel et celui de la contestation populaire. La tension entre stratégie populiste et institutionnalisation constitue une fine ligne rouge qui les condamne à un jeu d’équilibriste pour éviter la normalisation totale (devenir un parti comme les autres). En même temps ils sont confrontés à l’incapacité de gouverner, de rassurer, et de créer une certaine stabilité.

Cette logique infernale pourrait montrer ses limites lors du prochain quinquennat, où les tendances de l’UP à s’intégrer de plus en plus au niveau institutionnel seront fortes, comme le montre la croissance à venir de sa fraction parlementaire et surtout l’appel de Mélenchon à imposer la cohabitation à Macron. Les tendances de l’UP à coopter les mouvements sociaux et à les subordonner à sa stratégie institutionnelle, ainsi que sa tendance à canaliser et à orienter les mouvements de protestation dans une direction qui a pour objectif de pénétrer les institutions afin de les transformer, seront sévèrement mises à l’épreuve. La faiblesse de l’UP en tant que médiation néo-réformiste dans les luttes ouvrières et sociales n’a pas de comparaison possible avec les anciennes organisations réformistes du mouvement ouvrier, et le rôle qu’elles ont pu jouer lorsqu’il s’agissait d’arrêter une grève, comme ce fut le cas avec le PCF en 1936 ou en 1968.

C’est dans ces moments qu’un parti ouvrier révolutionnaire de combat, s’il ne capitule pas aux premiers chants de la conciliation de classe, comme ce que risque de faire la majorité du NPA si elle se dissout de facto dans le bloc parlementaire de l’UP, et arrive en même temps à se frayer un chemin vers l’avant-garde et les masses, peut trouver un écho favorable. Un écho qui peut ouvrir une voie réellement efficace pour la lutte pour l’émancipation de tous les exploités et les opprimés, et éviter la nouvelle impasse réformiste que l’UP menace de le devenir malgré les espoirs qu’elle suscite.

© crédit photo Lionel Bonaventure/AFP

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
NOTES DE BAS DE PAGE

[1Soit un gain de 555 000 voix et de 2,4 points par rapport à l’élection de 2017.

[2Entre autres éléments, le programme de L’Avenir en commun de l’UP n’envisage pas la nationalisation et l’expropriation de toutes les grandes entreprises, car de son point de vue le problème n’est pas le capitalisme mais sa financiarisation. En 1981, François Mitterrand proposait un programme beaucoup plus radical que celui de Jean-Luc Mélenchon 2022 : les 35 heures et la retraite à 60 ans, la nationalisation de toutes les banques et des grandes entreprises, tout en présentant l’avènement de son programme comme le “socialisme”. Nous savons bien comment cette expérience, qui a clôturé les années 1968, s’est soldée par une grande déception pour la classe ouvrière et les secteurs populaires, qui se paie encore aujourd’hui. Malgré cela l’ancien président social-démocrate reste la référence principale du leader insoumis.

[3Pour se rendre compte du rôle du poids politique d’un groupe parlementaire, il faut savoir, comme le souligne l’UP, qu’à partir de 60 députes il est possible de présenter une motion de censure ou de renvoyer un texte pour être examiné par le Conseil Constitutionnel avant sa promulgation, à partir de 185 députés il est possible de convoquer un référendum, et il faut 289 députés pour gouverner. Dans la précédente législature la FI avait 17 députés.

[4Les législatives connaissent un taux d’abstention bien plus important que la présidentielle, plus de 51% au premier tour en 2017. Le 11 juin 2017, au soir du premier tour des législatives, la FI avait obtenu 11,03% des suffrages exprimés, soit huit points de moins que lors de l’élection présidentielle.

[5Front électoral entre le Parti de gauche de Mélenchon et le PCF avec lequel il a disputé l’élection présidentielle de 2012.
MOTS-CLÉS

[NUPES]   /   [Union populaire]   /   [gauche]   /   [Extrême-gauche]   /   [Macronisme]   /   [Néolibéralisme]   /   [EELV]   /   [Jean-Luc Mélenchon]   /   [PS]   /   [Front de Gauche]   /   [Débats]   /   [Politique]

COMMENTAIRES