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« Unité nationale » : A Paris, la gauche institutionnelle et les directions syndicales se rangent derrière le gouvernement

A l’appel des syndicats d’enseignants, la gauche et le gouvernement se sont retrouvés hier à Paris, Place de la République, pour défendre l’unité nationale après l’assassinat ignoble de Samuel Paty. Une « unité nationale » face à laquelle l’absence d’un rassemblement alternatif, qui aurait permis aux professeurs d’exprimer leur solidarité avec l’enseignant tué, en toute indépendance de l’instrumentalisation du gouvernement et des réactionnaires, s’est faite cruellement sentir.

lundi 19 octobre

Crédit photo : AFP - Bertrand GUAY

Hier après-midi, plusieurs milliers de personnes étaient réunies à l’appel de SOS Racisme, de la FSU, du SGEN-CFDT, de la CGT Educ’ Action, … pour rendre hommage à Samuel Paty, enseignant assassiné vendredi soir. Un hommage qui, s’il résonnait avec l’envie de se recueillir de nombreux enseignants, s’inscrivait nettement dans le cadre de l’appel à l’« union nationale » mis en avant le gouvernement. Ainsi, la veille, Benoît Teste de la FSU expliquait avoir échangé avec le gouvernement « autour du besoin de cohésion nationale dans ce moment extrêmement douloureux pour la communauté éducative, avec de l’effroi et aussi de la colère. », et les annonces successives de la venue de différents membres du gouvernement laissaient dès lors entrevoir une véritable opération de récupération de l’émoi populaire.

Un « hommage » sous le signe de l’unité nationale

Sur la Place de la République, des milliers de personnes étaient présentes à partir de 15h, dans un silence général, ponctuellement brisé par des applaudissements ou des Marseillaises. Dans la foule de nombreux enseignants avaient fait le déplacement en hommage à leur collègue, affichant parfois sur de rares pancartes des slogans en défense des « profs », faisant référence à la « liberté d’expression » ou à Charlie Hebdo. Dans les interventions successives des organisateurs, de la FIDL à l’UNEF en passant par SOS Racisme et les syndicats d’enseignants ou de parents d’élève, des hommages à la mémoire de Samuel Paty, à la « République » ou à la laïcité.

Des propos articulés autour d’un motif commun, celui de l’unité. « Leur volonté c’est de fracturer la société, notre réponse ça doit être la cohésion, autour des professeurs, de la mission émancipatrice des professeurs, et aussi la réaffirmation de notre sympathie à nos compatriotes musulmans sur qui nous savons pouvoir compter dans ce combat. » a ainsi expliqué Benoît Teste, secrétaire général de la FSU, tandis que, Frédéric Marchand de l’UNSA Education notait « En attaquant un enseignant, c’est bien à l’ensemble de la République que cet homme s’est attaqué, c’est bien à notre unité, à nos valeurs, aux valeurs de la République. »

Derrière ces appels à « l’unité », on retrouvait clairement l’appel à l’union nationale porté par Emmanuel Macron depuis vendredi soir. De fait, tandis que des représentants des professeurs s’exprimaient à la tribune, le groupe derrière eux laissait entrevoir un autre aspect du rassemblement. En effet, c’est toute une partie de la classe politique ainsi que des membres du gouvernement qui étaient réunis, derrière la tribune, faisant face à la foule, comme s’ils parrainaient l’événement. Parmi eux, une partie du gouvernement autour de Jean Castex, Marlène Schiappa et Jean-Michel Blanquer. A leurs côtés d’autres représentants politiques ayant répondu à l’appel, à l’image de Valérie Pécresse, de Manuel Valls ou de Anne Hidalgo tandis que les députés de la France Insoumise Jean-Luc Mélenchon, Danièle Obono ou Adrien Quatennens étaient également présents sur la Place de la République.

Une unité qui cachait mal l’instrumentalisation qu’opère le gouvernement et la droite de l’attentat à des fins islamophobes et sécuritaires.

Derrière l’unité nationale, la gauche fustigée et l’attentat instrumentalisé à des fins islamophobes

Si une partie de la gauche, incarnée par les syndicats d’enseignants et d’étudiants et par La France Insoumise avait choisi hier de répondre aux appels du pied du gouvernement, l’unité nationale a rapidement démontré son caractère réactionnaire, et la réalité des clivages politiques qu’elle prétend abolir. Les sifflements et les insultes de « collabos » qui ont émaillé l’intervention de Mélanie Luce, présidente de l’UNEF, incarnaient ainsi bien une conception dévoyée de la laïcité qui voudrait faire de celle-ci une arme contre les musulmans et tous ceux qui refusent l’instrumentalisation de l’attentat à leur encontre. Une conception présente dans le rassemblement, et incarnée au premier chef par les élus du gouvernement et de la droite.

Du gouvernement à Manuel Valls en passant par Valérie Pécresse, ceux-ci n’ont d’ailleurs pas hésité à attaquer La France Insoumise sur ce plan et au nom de cette conception. Alors que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a choisi depuis vendredi de s’aligner entièrement sur le gouvernement, se joignant aux appels à l’union nationale et allant même jusqu’à plébisciter le projet de loi islamophobe sur le « renforcement de la laïcité » de Macron, ses députés ont essuyé hier leur lot de quolibets. Présent au rassemblement, Manuel Valls, qui a derrière lui une longue carrière marquée par la promotion de l’islamophobie, n’a pas hésité à fustiger le leader des Insoumis en expliquant : « Jean-Luc Mélenchon a une très grande responsabilité dans tout ce qu’il s’est passé, dans ce rapport de la gauche avec cette lutte contre l’islamisme ». Aurore Bergé, présidente déléguée des députés LREM est quant à elle allée jusqu’à refuser de se rendre au rassemblement pour ne pas se trouver « aux côtés de personnes qui ont créé un climat favorable à ces idéologies, ou en tout cas ont cessé de les combattre » avant d’évoquer directement La France Insoumise.

Ainsi, tandis que Jean Castex affichait depuis la manifestation un message d’unité, les sifflets contre l’UNEF et les insultes contre les Insoumis révélaient les dessous de l’opération en cours, visant à imposer une réponse sécuritaire et islamophobe à l’assassinat de Samuel Paty. En ce sens, les politiques se sont livrés tout le week-end à une surenchère. Du côté du gouvernement, Gérald Darmanin annonçait hier après-midi l’expulsion de 231 étrangers « fichés pour radicalisation », et Le Figaro rapporte que Macron préparerait une large offensive : « Remonté contre certaines associations qu’il accuse d’instrumentaliser le concept controversé d’« islamophobie », le chef de l’État a demandé au ministre de l’Intérieur d’établir une « liste assez large », sur laquelle un vaste « travail de vérification » va désormais s’engager. » Valérie Pécresse appelait de son côté à « fermer toute mosquée (…) qui ne condamnerait pas clairement et publiquement ce crime abject », tandis que Manuel Valls, Zineb El Rhazoui, Caroline Fourest, Julien Odoul (RN) ou Aurore Bergé (LREM) revendiquaient la « dissolution » du Collectif Contre l’Islamophobie en France.

Une opération de récupération réactionnaire dont la gauche s’est faite la caution en acceptant de jouer le jeu de l’unité nationale, et qui risque rapidement de se retourner contre elle et contre tous ceux qui s’opposent au gouvernement et à sa politique. Un gouvernement qui compte bien instrumentaliser cet attentat pour imposer son tournant répressif entamé préalablement par la mise en place du couvre-feu par crainte de la colère sociale.

L’absence d’un pôle alternatif des organisations révolutionnaires, anti-racistes et anti-impérialistes

Face à cette unité nationale réactionnaire, et face au choix d’une partie de la gauche d’en jouer le jeu, l’absence d’un rassemblement alternatif, qui aurait permis de rendre hommage à Samuel Paty en toute indépendance du gouvernement et des politiciens réactionnaires, s’est faite cruellement ressentir.

Dans la période qui s’ouvre, les organisations révolutionnaires, anti-racistes et anti-impérialistes, qui refusent de céder aux mythes de « l’unité nationale » ou « républicaine » ont un rôle fondamental à jouer pour proposer une issue à la situation. Celle-ci implique de refuser les perspectives sécuritaires et islamophobes proposées par le gouvernement, qui visent à attaquer toujours plus nos droits démocratiques sous couvert de lutte contre le « terrorisme », et qui ont montré leur échec total depuis 2015.

Face à un gouvernement dont le saut répressif vise également à se doter des outils pour canaliser de potentielles explosions de colère à venir, il est indispensable que les organisations qui se revendiquent du mouvement ouvrier agissent en toute indépendance de nos ennemis de classes. En ce sens, il est nécessaire de refuser toute instrumentalisation de l’émoi populaire par la classe politique qui, après les soignants, cherche à héroïser les enseignants pour mieux dissimuler sa politique d’attaque contre l’Education Nationale.




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