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Politique

Précarisation du monde universitaire

Université. Refuser ensemble le travail gratuit

Une réflexion sur la dégradation des conditions de travail et d’étude dans le monde universitaire dont le travail gratuit est l’un des éléments structurant. Mais il pourrait devenir aussi l’élément unificateur des luttes contre les attaques des gouvernements dans ce secteur.

samedi 22 février

Dans un ouvrage intitulé « Comment voyager avec un saumon ? », le sémiologue et historien Umberto Eco offre à ses lecteurs quelques bons conseils. Comment utiliser le web en se souvenant de quelque chose ? Comment passer la douane ? Comment reconnaître un film porno ? Comment ne pas parler de foot ? Comment punir celui qui spamme votre boîte de courriel ? Comment manger dans l’avion ? Etc. Le ton est caustique et la lecture réjouissante.

Parmi les 48 chapitres très courts, on retrouve également une question peu banale : « Comment être l’entrepreneur de son temps ? ». Umberto Eco y fait le calcul de son temps de travail. Il est universitaire et auteur de romans. En additionnant les charges qu’impliquent trois cours magistraux par semaine, leur préparation, la lecture de mémoires, la direction de thèses, les réunions de département, les corrections, les séminaires, l’organisation de colloques, l’activité au sein d’une revue scientifique, les comités de lecture d’autres revues, la lecture d’ouvrages scientifiques et l’écriture d’un livre tous les trois ans, le total du temps de travail annuel atteint les 8094 heures. Une année (non bisextile) compte 8760 heures. Les 8094 heures requises pour faire son travail correctement laissent peu de temps pour dormir, faire les courses, écouter de la musique, avoir des rapports sexuels ou tout simplement éduquer ses enfants et prendre soin des proches…

La dilatation d’un temps de travail densifié

Le temps de travail des enseignants-chercheurs est un kaléidoscope de tâches et d’occupations qui ont tendance, depuis un certain nombre d’années déjà, à connaître une courbe inflationniste. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne bien sûr, mais le travail gratuit existe bel et bien.

Ainsi, les chercheurs CNRS ne sont pas les premiers à subir ces changements. Mais leur travail se densifie également. Il se managérialise de plus en plus avec la contractualisation, les programmes de recherche comme source de financement, le suivi de ces programmes avec les rapports, les déliverables, les milestones et autres schémas d’organisation du travail de recherche scientifique.

Pour les enseignants-chercheurs, selon la réglementation officielle, le temps de travail administratif n’est pas pris en compte. Un article publié en mai 2019 retrace l’histoire de cette réglementation. Le temps consacré à la recherche équivaudrait en théorie à la moitié du temps de travail. L’autre moitié doit être consacrée à l’enseignement. Ce sont les 192 heures de cours en équivalent TD multiplié par un facteur 4 pour le temps de préparation et le suivi pédagogique.

Pour les vacataires précaires, le temps d’enseignement rémunéré ne prend pas en compte le temps de préparation. Le temps consacré au contrôle continu sinon aux corrections non plus. La rémunération des heures enseignées se fait après 6 ou 8 mois. Certains, en faisant beaucoup de cours, arrivent quand-même à gagner l’équivalent d’un SMIC mensualisé. Sauf que leur semaine de travail dépasse facilement les 45 heures car il faut jongler entre les cours, les préparations, les publications, les réunions pédagogiques et surtout, le travail de réseau, les décideurs qu’il faut continuer à courtiser, dans l’espoir d’être recruté un jour sur concours ; chose qui se fait en effet très difficilement comme on le sait.

Ayant siégé dans quelques comités de sélection, on peut dire que la situation s’est vraiment détériorée depuis quelques années. En sociologie, il y a en moyenne plus de 200 candidats sur un poste MCF. L’enjeu premier est d’être auditionné, de terminer sur la shortlist des 10 candidats « auditionnables ». Ne pas être recruté mais classé deuxième ou troisième demeure une option tout à fait honorable car cela signifie qu’on est encore « dans le match ».

Quand la précarisation conduit à la dégradation du métier et des études

Ces dernières années, la précarité s’est fortement développée à l’université. L’austérité budgétaire s’est imposée partout ou presque. Dans un contexte d’autonomie factice car sans moyens. Plusieurs universités on été mises sous tutelle pour redresser les comptes. Le fait que la dotation ne prenne pas en compte le « glissement vieillesse » (l’augmentation liée à l’ancienneté) conduit les managers de l’université à ne pas remplacer les départs à la retraite, ni d’occuper les supports vacants suite à une promotion ou une mutation. Dans les années 2000, lorsque j’enseignais au département de sociologie de l’UPJV, nous étions 20 titulaires. A l’université d’Evry, nous étions 16 en 2010 et nous sommes moins d’une dizaine aujourd’hui. En licence, près de 70% du volume horaire d’enseignement est pris en charge par des vacataires. Autant dire que la situation s’est dégradée.

Et cela d’autant plus que nous connaissons une hausse des effectifs étudiants. A moyens constants, avec un gel des postes voir leur suppression, mais des effectifs en hausse, la situation ne peut que s’empirer.

Le management par le chaos

Sur le plan qualitatif, la tendance est également à la dégradation des conditions d’études comme des conditions de travail pour les enseignants. Avec ParcourSup, bon nombre d’enseignants-chercheurs retrouvent face à eux des étudiant.e.s qui n’ont pas forcément choisi cette université-là ni ce cursus. Ils et elles son là parce qu’on les a refusé ailleurs. Guidée par les algorithmes de ParcourSup, la « bordélisation » de certaines filières est désormais bien engagée. La réforme Blanquer avec le bac E3C va accentuer ce processus, et déverser sur l’université des vagues de néo-bacheliers qui ne disposeront pas forcément des compétences requises pour entamer des études universitaires. Peu importe disent les cyniques au pouvoir, le darwinisme social fera le nettoyage… Pour les DRH, vu qu’ils ne sont plus en état de mesurer la qualité du diplôme, ils peuvent se permettre de rémunérer un junior au SMIC et ce même avec un Bac+5...

On peut dire que le management par la « bordélisation » (en sociologie des organisations anglo-saxonne, on parle de « management by chaos »), c’est la meilleure manière de déclencher la lutte de tous contre tous, selon la loi du plus fort. Et cela tant pour les étudiants, les enseignants que pour les établissements. La hiérarchisation entre les établissements universitaires va se creuser. Faute de moyens suffisants, la dégradation du métier d’enseignant va s’accentuer. La numérisation de l’espace éducatif, conçu selon une logique marchande et néolibérale, permettra de contrôler le travail d’enseignement ainsi que ses contenus. La liberté académique sera jetée aux poubelles de l’histoire.

Exception faite de quelques établissement et filières labélisées « excellentes », la qualité des formations va se dégrader tandis que les diplômés se demanderont que signifie ce diplôme. Pour les enseignants-chercheurs, sachant qu’au cœur de leur métier se trouve une mission d’utilité publique – transmettre le savoir aux générations futures – on devine déjà combien le burn out et autres formes d’épuisement professionnel vont se développer.

Faut-il d’ores et déjà évoquer une « ubérisation » de l’université comme le fait l’économiste Hugo Harari-Karmadec ? Je ne le pense pas. Le concept d’ubérisation rend compte d’une dissolution de la relation salariale et son remplacement par un lien commercial de prestataire captif et assujetti. Or, à l’université, le lien qui est en train de se dissoudre est celui qui lie l’agent (titulaire) à une mission d’utilité publique, secondé dans ces tâches par des serviteurs-tâcherons (les précaires). La LPPR vise à y substituer une relation salariale classiquement asymétrique. Les universités anglo-saxonnes, que je connais bien, ne fonctionnent pas à la manière d’Uber mais comme des entreprises de biens symboliques et de biens « d’accès » (les diplômes), certes de qualité variable. Le new public management permet d’imposer une logique de performance avec des couts comprimés (et des moyens insuffisants). La mise en concurrence est à finalité behavioriste et permet d’imposer une (auto)-discipline.

Mais ce modèle est de plus en plus contesté. La jeunesse étudiante renoue avec un esprit critique et l’armée des enseignants (rarement titulaires) vient juste de commencer une grève de 14 jours dans plus de 74 établissements. Ne soyons donc pas défaitistes. Désormais, avec la LPPR, la cohérence et la direction dans laquelle le gouvernement veut orienter l’enseignement supérieur est clairement identifiable.

Vers une extension du domaine de la lutte

L’appel de la coordination des facs et labos en lutte le dénonce avec justesse : « La LPPR est une nouvelle étape dans la mise en place d’une Université à deux vitesses, pénalisant la plupart des étudiant-e-s. Quelques universités d’excellence seront encore mieux financées, avec des statuts dérogatoires (recrutement hors CNU en particulier), des primes au rendement et attireront des étudiant-e-s d’origine favorisée. Mais la majorité des étudiant-e-s, notamment celles et ceux issus des classes populaires n’auront accès qu’à un système universitaire délaissé, limité au niveau licence pour l’essentiel, avec des personnels toujours plus précaires, sans moyens pour mener à bien leurs recherches”.

Marquer un coup d’arrêt à la précarisation du système de formation et la dégradation du métier d’enseignant est devenue une urgence. Le mouvement social qui se développe depuis quelques semaines a déjà donné lieu à un activisme soutenu : 51 facs, 132 labos, 6 ESPE, 8 collectifs de précaires, 93 revues, 14 sociétés savantes, 46 séminaires, 13 sections CNU... mobilisé·es contre la précarité, contre la LPPR et contre la casse des retraites !

La coordination de l’ESR a élaboré une plateforme « radicale » (dans le sens où elle va à la racine des choses) et défend des solutions qui sont à mon avis les seules souhaitables (pour la lise complète) :

- Un plan massif de recrutement et de titularisation dans toutes les catégories de travailleur·ses de l’enseignement et de la recherche, sur statut de fonctionnaire avec respect des grilles salariales.
- La titularisation de tou·tes les contractuel·les et vacataires employé·es sur des fonctions pérennes.
- L’alignement des primes sur le reste de la fonction publique pour toutes les catégories de travailleur·ses et la transformation des primes en rémunérations pérennes.
- La fin des primes au mérite.
- Le dédoublement systématique des TD à partir de 30 étudiant·es.
- Une vraie formation continue à la pédagogie (avec un temps de travail réservé à cela) pour tou·tes les enseignant·es.
- Le passage à 128h d’enseignement en présentiel pour les enseignant·es, afin de dégager du temps pour l’encadrement des étudiant·es, la réflexion sur la pédagogie et la recherche ainsi que pour partager le travail entre plus de titulaires.

Les actions se multiplient mais il nous reste encore à enraciner ces actions dans chaque établissement. Les étudiants s’y associent mais la contestation va devoir se structurer si on veut que le 5 mars, l’université s’arrête vraiment. Bon nombre d’étudiants ont peur que leur année soit gâchée, après les semaines de grèves contre la réforme des retraites. Ils et elles sont anxieux que les contenus enseignés ne soient pas les mêmes et que leur diplôme perde sa substance. Il faut les comprendre.

Refuser ensemble le travail gratuit

Pour réussir une mobilisation, il faut le nombre avec un large soutien. Dans nos établissements, cela signifie que les éudiant.e.s, enseignant.e.s, titulaires et vacataires, et personnel technique ou administratif devront se solidariser davantage. Or, cette solidarité a besoin de revendications communes. Le refus du travail gratuit représente le cœur de cette solidarité réciproque.

Le refus du travail gratuit représente le niveau minimaliste de l’action syndicale. D’autres revendications pourront y être associées. Mais pour construire une action dans la durée, il faudra qu’elle s’enracine dans les établissements de manière à construire un rapport de force.

Ainsi, on pourrait s’imaginer que la revendication de la prise en compte d’un temps de préparation des cours permette aux précaires de mieux vivre, en se sentant reconnus pour leur vrai travail. Chaque heure enseignée devrai être multipliée par 3,5 pour déterminer une rémunération « équitable ».

Pour les titulaires, refuser le travail gratuit représente également un objectif de premier plan. Dit autrement, obtenir sa reconnaissance devrait objectivement conduire à réduire le temps de travail et à rendre visible les besoins en terme de recrutements de BIATS. Ainsi, on devrait rendre visible le travail administratif pour ensuite le reconnaître et le limiter à maximum 25% du temps de travail. Etre responsable d’une licence équivaut à une réduction de 25% du temps d’enseignement par exemple. Dans la même optique, chaque direction de thèse, évaluation de mémoire ou expertise devrait être comptabilisée dans le temps de travail.

Il en est de même pour les étudiants. Les études, c’est un travail de formation, d’apprentissage. Là aussi, c’est du travail « gratuit » qui mérite d’être reconnu… [1] Par conséquent, la société devrait reconnaître les études supérieures, que ce soit via un salaire étudiant équivalent au SMIC, et pour commencer par une hausse substantielle des bourses.

Depuis le 5 décembre, à peine un an après la révolte en Gilets jaunes, un mouvement de contestation de grande ampleur s’est développé contre la réforme des retraites. L’ensemble des réformes dans l’enseignement sont délétères et nourrissent une révolte en défense du service public et du droit aux études. Afin que cette contestation se développe, il importe que chacun.e dans son métier, par rapport à son travail, fasse l’inventaire du travail gratuit car ce n’est pas seulement la vie « après le travail » qui mérite d’être reconnue à sa juste valeur…

Crédits photo : O Phil des Contrastes




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