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Venezuela. "Contre la menace d’intervention impérialiste et contre le coup d’Etat"

Milton D’León, Caracas

Venezuela. "Contre la menace d’intervention impérialiste et contre le coup d’Etat"

Milton D’León, Caracas

Milton D’León est membre de la Ligue des Travailleurs pour le Socialisme du Vénézuéla, organisation qui combat pour une orientation marxiste révolutionnaire ce qui passe, aujourd’hui, par une opposition radicale et résolue à la tentative de coup d’Etat orchestrée par l’opposition de droite avec le soutien des Etats-Unis qui menacent, y compris, d’intervenir militairement. Depuis Caracas, D’León dresse un portrait de la situation extrêmement complexe que connaît le pays.

La situation actuelle au Venezuela est catastrophique mais le gouvernement de Nicolás Maduro prétend, quant à lui, que tout va bien. Vraiment ?

Dans le pays, on se traîne une catastrophe économique et sociale depuis plus de cinq ans. Une crise qui a commencé avec la chute brutale du prix du pétrole mais que les politiques officielles du gouvernement de Maduro n’ont fait qu’approfondir, générant des pénuries alimentaires et développant une hyperinflation qui dépasse déjà, selon divers calculs, le million ou jusqu’à deux millions de % par an. Parallèlement à cette chute brutale des revenus pétroliers, il y a aussi les échéances de remboursement de la dette extérieure, une dette qui est non seulement un héritage du régime politique passé, auquel a succédé le chavisme et désigné comme « régime du pacte de Punto Fijo » (et disons, en passant, que Chavez lui-même s’est chargé de continuer le paiement de cette dette qui lui était restée de cette époque), mais qui en plus a été générée depuis 2008 de manière accélérée par le chavisme lui-même. Dans cette situation, Maduro a pris une décision claire : obéir aux créanciers et aux vautours de la finance internationale, c’est-à-dire au capital financier impérialiste et non à la population qui est confrontée à des urgences humanitaires, que ce soit dans le domaine alimentaire, de la santé ou de l’éducation. Le président Maduro est allé jusqu’à se vanter que durant son gouvernement, le Venezuela a payé jusqu’à plus de 72 milliards de dollars, soulignant que cette dette serait payée jusqu’au dernier centime. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que des milliards de dollars sont destinés à payer une dette extérieure frauduleuse et ce, au moment même où la population est confrontée aux pires souffrances.

Comment est-ce que cela se traduit ?

Pour illustrer cela de façon encore plus claire : dans un pays qui dépend en grande partie des importations pour maintenir ses infrastructures, son alimentation, ses médicaments, ses services de santé, son industrie, celles-ci se sont réduites entre 2012 et 2016 d’environ 70 %, passant de 54,7 milliards de dollars à 17,8 milliards. L’importation de produits pharmaceutiques a été réduite de 64 % entre 2012 et 2014. Et dans les quatre années suivantes les réductions ont atteint un niveau encore plus bas, jusqu’à produire un effondrement à tous les niveaux, incluant les infrastructures hospitalières et ce jusqu’à l’industrie pétrolière avec la crise de PDVSA, l’entreprise nationale d’exploitation des hydrocarbures. La production de pétrole est tombée à son niveau de 1940.

L’autre source de la faillite actuelle du pays et de la catastrophe économique que nous vivons est l’énorme vide laissé par la fuite des capitaux, plus de 500 milliards de dollars. Un véritable vol à la nation, commis par des voies légales et d’autres, moins. Tout le monde a pris part à la fête : les banquiers, les entrepreneurs de toutes les couleurs, parfois liés à l’opposition, souvent au chavisme et à la bureaucratie étatique corrompue. A cela il faut ajouter que le gouvernement, à la fin du mois d’août 2018, a lancé un plan pour une hypothétique « Relance et prospérité économique ». Un plan « de relance » qui a durement frappé la classe ouvrière et la population pauvre alors que l’on a épargné les capitalistes et la caste corrompue. Si les revenus de la classe ouvrière ont été massacrés, le salaire minimum atteignant actuellement 5 dollars par mois, cette politique a été en revanche totalement favorable aux patrons et aux capitaux privés en particulier, tant nationaux qu’étrangers qui profitent d’une des mains-d’œuvre les moins chères du monde.

On avance ainsi vers l’élimination des grandes conquêtes historiques de la classe ouvrière, obtenue par des décennies de lutte, dont les contrats collectifs. Comme on peut le constater, la population vénézuélienne paie la crise au prix fort. C’est ce dont l’opposition de droite s’est emparée pour faire de la démagogie. Je parle de démagogie parce que le « Plan Pays », le programme économique que propose Guaidó, s’inscrit dans cette même logique, voire pire encore puisqu’il prévoit une subordination encore plus totale à l’impérialisme étatsunien.

La crise actuelle est-elle le fruit de l’effondrement du « socialisme du XXI° siècle » comme se plaisent à le dire les médias, surtout en Europe ?

Non, elle n’est le produit de la faillite d’aucune sorte de « socialisme ». C’est même tout le contraire. Le fait de ne jamais avoir pris de mesures anticapitalistes a généré cette crise. Contrairement à ce que dit la droite, ce qui a échoué au Venezuela, ce n’est en aucune façon le socialisme. Aussi bien Chávez que Maduro ont maintenu intactes les piliers fondamentaux du capitalisme, en dépit des concessions faites par l’ancien président pendant le boom pétrolier parce qu’elles lui permettaient de garantir des gains énormes aux entreprises et aux banquiers, comme aux multinationales. Nous avons atteint une telle situation justement parce qu’il n’y a eu aucune avancée vers une politique fermement anticapitaliste et ce alors même que les vents étaient favorables aux mouvements des masses qui auraient pu l’appuyer de manière décisive.

Dans le pays de puissants groupes économiques continuent d’exister, comme Polar, dans le domaine de l’alimentaire et des boissons, propriété de Lorenzo Mendoza ; les Cisneros qui sont passés du domaine des communications au secteur minier et même au pétrole ; le banquier Juan Carlos Escotet, qui, en s’associant avec Banesco, est devenu l’un des principaux du pays et s’est établi dans l’Etat espagnol, pour être désormais le premier banquier là-bas sur la liste des personnes les plus riches et qui est aussi le principal actionnaire de Abanca. Aucune avancée, donc, pour impulser une industrialisation associée au développement agricole et alimentaire, que la rente pétrolière considérable aurait pu financer et qui est restée consommée de manière improductive ou qui s’est déversée dans les poches de la bourgeoisie et des bureaucrates qui l’ont placée massivement à l’extérieur. Mais aucune avancée non plus vers une véritable libération nationale, ni en ce qui concerne les questions structurelles et fondamentales comme la question agraire ou une réforme structurelle du logement, et encore moins de « transition vers le socialisme ».

Au lieu de libérer les énergies du mouvement des masses, on s’est occupé de les normaliser, de les discipliner et ce faisant on a empêché toute possibilité pour une lutte véritable, anti-impérialiste et de révolution sociale, en maintenant en l’état les fondations de la société capitaliste sans donner de réponses aux nécessités nationales et aux exploités, préparant, en fait, la contre-attaque du camp réactionnaire.

Au Venezuela, des centaines de multinationales n’ont jamais cessé d’opérer et d’exploiter les ressources nationales et les travailleurs venezueliens. A titre d’exemple, dans la ceinture pétrolière de l’Orénoque, la société mixte Petrocedeño a été constituée entre PDVSA et les entreprises Total (France) et Statoil (Norvège) ; Pétropiar est associé à Chevron ; Petromonagas avec l’entreprise russe Rosneft et Sinovensa avec la société chinoise CPCH. Chevron exploite d’autres champs pétroliers du pays, certains étant très riches et générant de juteux bénéfices, comme dans le cas du pétrole offshore de la plateforme Deltana, située dans le delta de l’Orénoque, entre le Venezuela et Trinidad et Tobago.

Politiquement, donc, la droite a avancé justement en essayant d’instiller l’idée selon l’origine des graves problèmes économiques auxquels le pays est confronté sont à chercher du côté de « l’étatisme » ou du « socialisme » qui auraient « asphyxié les entrepreneurs et les initiatives privées ». C’est ainsi que la droite a pu instaurer un climat idéologique en défense de l’entreprise privée qui vient sous-tendre, en dernière instance, le « tournant néolibéral » actuel.

Comment expliques-tu que « l’Opération humanitaire » du 23 février, à travers laquelle Guaidó, les Etats-Unis et la Colombie, entendaient apporter leur « aide » à la population vénézuélienne, ait été un échec ? Si l’on en croit la presse étrangère, le gouvernement Maduro semble avoir perdu tout soutien dans la population…

La soi-disant opération humanitaire orchestrée par la droite et par l’impérialisme a été un échec car ces derniers n’ont pas atteint leur objectif principal, à savoir fracturer les Forces Armées, pilier central du régime de Maduro. Depuis que l’offensive putschiste a commencé, toute leur attention est focalisée sur les militaires. A la suite de l’auto-proclamation de Guaidó comme « président en exercice », le 23 janvier, et sa reconnaissance immédiate par Trump et par un certain nombre de pays, ils ont même cru qu’un secteur consistant des Forces Armées allait retourner sa veste et provoquer la chute de Maduro. Mais ce scénario n’a pas eu lieu.

C’est pour cela aussi que l’opposition a recommencé à insister sur la « Loi d’amnistie », en direction des Forces Armées, puisque les militaires sont un acteur clef. Pour renforcer cette démarche, John Bolton, le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison Blanche a proposé que les généraux et les hauts-gradés qui rompraient avec Maduro ne soient pas touchés par les sanctions, dans l’espoir que les casernes se soulèvent. Mais cela n’a pas eu beaucoup d’effet, si ce n’est sur quelques officiers qui ont fait défection mais qui ne sont pas à la tête de détachements importants de troupes. C’est pour cela que la droite a mis au centre de l’agenda le fameux « Jour J », avec l’entrée de l’aide humanitaire au Venezuela, toujours dans l’objectif de faire monter la pression et d’encourager une tentative de coup d’Etat.

L’opposition de droite, tout comme l’impérialisme et les gouvernements réactionnaires de la région se gargarisent en parlant « d’aide humanitaire ». Mais ce sont les mêmes qui soutiennent un ensemble de mesures, à commencer par le gel des actifs vénézuéliens et le blocus pétroliers, qui ont comme effet d’accroître la pénurie qui frappe, en premier lieu, le monde du travail et les classes populaires. Ils souhaitent que l’économie du pays dévisse encore davantage de façon à pousser Maduro vers la sortie. Un étranglement complet de l’économie vénézuélienne pourrait, en effet, provoquer la chute de Maduro, mais sa conséquence la plus immédiate serait une situation encore plus catastrophique, sur le plan alimentaire, pour les classes populaires.

Au cours de l’une de ses dernières interventions, Guaidó s’est adressé directement aux Forces Armées en déclarant : « Messieurs les militaires, vous avez trois jours pour vous mettre du côté de la Constitution, pour vous mettre aux ordres du Président de la République en exercice ». Mais encore une fois, cette manœuvre a fait long feu. Maduro a voulu s’adjuger cette défaite des putschistes, mais la réalité est tout autre. La droite a voulu instrumentaliser, à des fins démagogiques cette question de « l’entrée de l’aide humanitaire », mais elle a échoué à fracturer les Forces Armées. C’est la raison pour laquelle après l’échec de son « Jour J », Guaidó recommence à en appeler à une intervention militaire au Venezuela. Cela met cependant à nu le discours hypocrite autour de « l’aide humanitaire », qui n’a jamais été qu’une manœuvre, aujourd’hui comme dans le passé, pour justifier les interventions impérialistes.

Comment se positionne, aujourd’hui, l’extrême gauche au Venezuela ?

Je me concentrerai sur deux exemples. D’un côté, le Parti Socialisme et Liberté, section vénézuélienne de la UIT, a intégré le chavisme jusqu’en 2007. Aujourd’hui, le positionnement du PSL est fonctionnel à l’orientation de la droite et, par conséquent, de l’impérialisme. L’axe central d’intervention du PSL n’est pas de s’opposer, énergiquement, à l’intervention impérialiste, comme mot d’ordre central, pas plus qu’il n’a dénoncé sans relâche l’offensive golpiste. La question de l’anti-impérialisme est aujourd’hui subordonnée au mot d’ordre central du PSL, à savoir « A bas Maduro ». Le PSL rajoute, simplement, « à travers la mobilisation autonome du monde du travail ». Mais le fond de sa politique continue à être « tous contre le gouvernement ». Le PSL a même réussi à embellir les mobilisations du 23 janvier qui ont accompagné la prestation de serment de Guaidó dont le discours était pourtant dicté par la droite et par l’impérialisme, tout comme les manifestations du 12 février. L’axe central, du PSL, « Dehors Maduro », se veut très radical, mais, en réalité, dans le cadre de l’offensive putschiste, et ce alors même que la droite vénézuélienne réclame, à cors et à cris, une intervention militaire pour renverser Maduro, il s’agit d’une orientation qui finit par être fonctionnelle, je répète, à la droite golpiste. Certes, le PSL dit s’opposer à l’impérialisme et à Guaidó mais en plaçant, au cœur de leur orientation, la chute de Maduro, ce courant finit par capituler, objectivement, vis-à-vis des menées politiques de l’opposition de droite, ennemie mortelle des masses laborieuses.

D’autre part, il y a également Marea Socialista, qui n’a rompu avec le PSUV, le parti chaviste officiel, qu’après que Maduro n’arrive au pouvoir. Mais Marea continue à revendiquer la figure de Chávez. D’un point de vue général, les camarades de Marea défendent une orientation « Ni Maduro, ni Guaidó », mais ils défendent une solution à la crise dans le cadre du régime. Ils avancent l’idée « d’un nouveau référendum consultatif, avec un nouveau CNE [Commission électorale], de façon à relégitimer les pouvoirs publics ». Il s’agirait, selon eux, d’une « alternative démocratique (…) avec la participation populaire [et] une solution possible pour le conflit en cours, de façon à éviter une intervention et la guerre », le tout dans le cadre de la « défense de la constitution ». Il s’agirait donc d’appeler à des élections générales, ce qui représenterait une solution constitutionnaliste qui ne pourrait que favoriser une issue négociée face à la crise actuelle, de façon à « éviter la guerre ». Il y a, enfin, d’autres courants, qui ne soutiennent pas non plus le gouvernement Maduro, mais tous défendent, peu ou prou, l’une de ces deux options.

Existe-t-il un danger réel d’intervention nord-américaine ?

Le gouvernement de Trump a beaucoup insisté, dernièrement, sur l’idée que toutes les options étaient sur la table, pour le Venezuela, y compris « l’option militaire ». Juan Guaidó lui-même a appelé à une intervention militaire à plusieurs reprises. Nous ne pouvons écarter cette option même si nous pensons qu’elle est peu probable. La réunion du Groupe de Lima à Bogota a produit un document où les pays de la coalition anti-Maduro affirment que pour eux l’ « usage de la force » (c’est-à-dire une intervention militaire étrangère) est « exclu », et quand bien même les Etats-Unis ne font pas partie du Groupe de Lima et ne sont pas tenus de respecter ses décisions. Les pays latino-américains anti-Maduro ont en revanche décidé de renforcer les sanctions économiques contre le Venezuela. Lors des derniers voyages de Guaidó au Brésil, au Paraguay et en Argentine, il a aussi cessé de faire référence à l’option militaire. Même Jair Bolsonaro a assuré que le Brésil ne serait d’aucune action militaire contre le Venezuela. Les Etats-Unis continueront à appliquer des sanctions, avec le but d’étouffer économiquement le pays. Mais il s’agit de sanctions qui ne font qu’augmenter les difficultés pour le peuple qui est directement impacté par la catastrophe économique en cours, ce qui dévoile le cynisme de la soi-disant aide humanitaire promise par les Etats-Unis.

Dans cette situation, quelle est la position que défend la Ligue des Travailleurs pour le Socialisme ? »

En tant qu’internationalistes révolutionnaires, nous défendons une politique contre l’interventionnisme impérialiste et le coup d’État, contre les tentatives d’imposer le gouvernement fantoche de Guaidó à la tête du pays et son « Plan País » qui n’est rien d’autre que plus de soumission. Tout ceci fait partie d’une tentative de re-colonisation du Venezuela et du continent. Une victoire du coup d’État serait un élément puissant de renforcement des gouvernements néolibéraux et de droite, comme celui de Bolsonaro au Brésil, de Macri en Argentine, de Piñera au Chili, de Duque en Colombie, ainsi que des institutions impérialistes comme l’Organisation des Etats Américains ou le FMI. Nous nous y opposons de toutes nos forces et nous le faisons sans soutenir le gouvernement de Maduro.

La LTS et le courant international auquel nous sommes affiliés, la Fraction Trotskyste-Quatrième Internationale défendent les positions du trotskisme lorsqu’il y a affrontement entre des pays impérialistes et semi-coloniaux ou dépendants. Il s’agit de partir du caractère respectif des pays, au-delà des régimes politiques de chaque pays (« avec le Brésil fasciste contre la démocratie britannique », disait Trotsky). Cette conception part de l’idée selon laquelle toute victoire de l’impérialisme consolideraient davantage les chaînes pour les masses exploitées et opprimées, non seulement dans le pays attaqué mais également à échelle internationale, car ce serait aussi une défaite pour tous les peuples opprimés du monde, y compris pour les travailleurs des pays impérialistes.

Il est donc fondamental que les travailleurs et les opprimés d’Amérique latine se mobilisent contre cette agression impérialiste au Venezuela, de même que les travailleurs des pays impérialistes. Nous considérons que si la tentative de coup d’État de Guaidó est battue en brèche, nous serons dans des meilleures conditions pour combattre Maduro et ouvrir la voie pour une issue ouvrière à la crise. Dans ce contexte, les travailleurs pourront forger leurs propres organismes de lutte pour un gouvernement des travailleurs et des classes populaires, qui puisse en finir avec le pouvoir du capital impérialiste et national, pour en finir avec l’exploitation et pour jeter les bases de l’unité véritable des peuples latino-américains et de la Caraïbe.

Propos recueillis par RPDimanche. Trad. CM.T.W

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