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Lutte des Classes

Victoire des ouvriers du pneu en Argentine après 5 mois de grève : « un exemple de combativité »

Après 5 mois de grève, les ouvriers de l'industrie pneumatique en Argentine ont arraché des augmentations de salaires et une amélioration de leurs conditions de travail. Lucho Aguilar, militant du PTS en Argentine, revient sur les leçons de cette lutte exemplaire.

La Izquierda Diario.ar

10 octobre 2022

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Dans un contexte de crise économique et politique, les ouvriers du syndicat (SUTNA-Syndicat Unique des Travailleurs du Pneumatique Argentin) de l’industrie pneumatique ont lutté avec acharnement et ont arraché des salaires supérieurs à l’inflation.

Après un conflit de plus de 5 mois durant lequel près de 1500 salariés ont fait face aux patrons de Fate, Brigdestone et Pirelli, les travailleurs ont gagné une augmentation de leur salaire 10 point au dessus de l’inflation et une amélioration de leurs conditions de travail. En rappelant la force de frappe de la classe ouvrière ils ont fait face à plusieurs ennemis : les patrons, mais aussi le gouvernement et son opposition de droite. Dans cette interview, notre camarade Lucho Aguilar, membre du réseau international La Izquierda Diario et du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) en Argentine, revient sur les leçons que l’on peut tirer de cette lutte exemplaire.

La grève des travailleurs du pneumatique a fini par gagner et a suscité une grande sympathie la classe ouvrière qui les voyait se battre pour améliorer leurs vies et celles de leurs familles. Avec cette grève ils ont laissé une leçon importante : il n’y a aucune raison de se résigner. Avec les méthodes de la classe ouvrière, il est possible de gagner.

La Izquierda Diario : La grève des travailleurs du pneumatique vient de se terminer. Peux-tu nous raconter comment elle a commencé et pourquoi elle a pris autant d’importance ?

Lucho Aguilar : On peut voir l’importance de cette grève non seulement d’un point de vue syndical mais aussi politique.

D’abord, il faut rappeler que cela fait longtemps que nous n’avons pas vu un conflit de la classe ouvrière industrielle de cette ampleur en Argentine, avec ces méthodes et avec un tel résultat. On peut se rappeler de la grève pétrolière de 2015, qui a duré 25 jours et paralysé les ports d’exportations de soja. Mais cela fait longtemps que nous n’avons pas vu un conflit industriel comme celui-ci : qui a duré 5 mois, où les travailleurs ont repris les méthodes classiques de la lutte des classes avec des grèves, des blocages et des manifestations, au point de pratiquement paralyser le complexe automobile du pays. Et ce, sachant que la grève était dirigée par des secteurs combatifs et d’extrême gauche.

D’autre part, un tel impact s’explique parce que la grève a mis en débat deux questions majeures : les salaires et les conditions de travail. En Argentine, la classe ouvrière a perdu entre 20 et 30% de son pouvoir d’achat au cours des 6 dernières années, d’abord sous le gouvernement de droite de Mauricio Macri ("Cambiemos") puis sous le gouvernement péroniste d’Alberto Fernández et Cristina Kirchner ("Frente de Todos").

L’inflation frappe les travailleurs de plus en plus durement. Les travailleurs de l’industrie pneumatique font partie de ceux qui était un peu mieux lotis et n’avaient pas représenté un secteur particulièrement au centre des luttes ces derniers temps. La grève a mis en évidence le problème du salaire réel mais aussi ce que l’on peut appeler le "salaire relatif", c’est-à-dire le salaire de ceux qui permettent aux multinationales d’accumuler des fortunes et de gagner des millions. Par exemple : un "shipfitter" (un salarié qualifié) gagne 2 ou 3 dollars de l’heure, alors que les pneus coûtent 200 dollars.

L’autre question que les salariés du pneumatique ont remis sur la table, ce sont les conditions de travail. Le conflit a commencé parce que les travailleurs demandaient que les heures travaillées le weekend soient payées à 200% par rapport aux heures faites en semaine : ils souhaitaient être payés 6 dollars de l’heure plutôt que 2 dollars comme le reste de la semaine. C’est une demande raisonnable pour ceux qui travaillent 6 ou 7 jours d’affilée et ne passent qu’un week-end tous les 40 jours avec leur famille, comme l’établissait jusqu’à présent la convention collective de la branche. Le scandale est parti du fait que les patrons et le gouvernement ont cherché à défendre cette convention héritée du néolibéralisme. Le conflit a rappelé à tout le monde la réalité de la dureté travail dans l’industrie pneumatique et la justesse d’une telle revendication.

Enfin, parce que ces dernières semaines la lutte était devenue une problématique nationale. Après 30 réunions de négociations, les entreprises avaient voulu clore unilatéralement les accords d’augmentation salariale de 2021/2022 et ont fait une offre ridicule pour 2022/2023. Le ministère du travail a approuvé cette provocation. La réponse des travailleurs a été de camper face au Ministère du Travail et de lancer une grève dans l’ensemble des entreprises pour une durée indéterminée.

Cette grève illimitée, ainsi que les blocages, ont été des facteurs très importants pour permettre une grève victorieuse car ils ont redéfini la dureté du conflit. C’est à partir de là que les grandes entreprises automobiles ont commencé à ressentir la pression face à l’épuisement progressif des stocks de pneumatiques. Une crise qui a forcé l’intervention du ministre de l’Économie Sergio Massa, un homme qui a gagné du pouvoir au sein du gouvernement et qui est étroitement lié aux entreprises et aux intérêts américains ; les dirigeants de Ford, Toyota, VW, Peugeot et des grandes multinationales de l’automobile ; ainsi qu’aux bureaucrates qui dirigent les centrales syndicales et les syndicats industriels. Même les grands médias ont diffusé certains moments du conflit, parfois à la télévision nationale.

Je pense que ces quelques éléments permettent de comprendre la dimension qu’a pris le conflit.

LID : Tu disais que la grève a créé une crise dans le complexe automobile du pays. Quelle est l’importance de l’industrie pneumatique en Argentine ?

L.A : Bien que nous parlions d’une économie dépendante et plutôt primarisée comme celle de l’Argentine (l’agriculture représente plus de 60% des exportations), le complexe automobile est devenu le secteur industriel ayant le plus grand poids dans le capitalisme argentin et un rouage du marché mondial. Mais il est aussi le moteur d’autres secteurs productifs. Son fonctionnement, ou sa paralysie, a un impact sur le transport, l’agro-industrie et la logistique.

Dans notre pays, le complexe automobile est constitué de 13 grands terminaux automobiles et plus de 400 fabricants de pièces automobiles. Fate, Bridgestone et Pirelli fournissent 90 % des modèles fabriqués dans le pays, y compris en termes de volume de production, de ventes des stocks au sein même du pays ou d’exportations. De plus le complexe automobile du pays est organisé dans un réseau régional où les grandes entreprises délocalisent leur production selon leur convenance, avec un système de flux tendus qui leur permet de s’adapter aux va-et-vient du marché.

L’industrie pneumatique est concentrée dans trois grandes usines, toutes situées dans le Grand Buenos Aires. Pirelli à l’ouest (Merlo), Bridgestone au sud-ouest (Lomas de Zamora) et Fate au nord (San Fernando). En d’autres termes, la main-d’œuvre est concentrée dans de grandes usines d’environ 1500 travailleurs chacune. Ce n’est pas un très grand syndicat, mais c’est un maillon essentiel d’une industrie stratégique pour le capitalisme régional. En fait, deux semaines après ce grand événement, Ford a dû arrêter des équipes entières parce qu’elle n’avait pas de roues pour ses fourgonnettes destinées à être exportées.

Comme nous le disons depuis le début du conflit, les travailleurs du pneumatique ont pu mettre en jeu leurs positions stratégiques, c’est-à-dire celles qui permettent "à certains travailleurs d’arrêter la production de beaucoup d’autres, que ce soit dans une entreprise ou dans l’ensemble de l’économie". Cette idée a été avancée par un historien de la classe ouvrière, John Womack. On peut penser au secteur de l’énergie, aux ports, aux transports. La question est de savoir comment utiliser ces forces. Nous pouvons constater dans de nombreux endroits que la bureaucratie syndicale les utilise pour ses propres avantages ou, dans le cas des pays impérialistes, pour maintenir une "aristocratie ouvrière" qui conserve certains avantages par rapport à d’autres secteurs de la classe ouvrière plus paupérisés. Dans des pays comme le nôtre, les patrons s’en servent pour faire sentir à ces travailleurs qu’ils sont mieux lotis que les autres et pour les diviser, pour les rendre plus corporatistes.

LID : Quel a été le résultat de cette grève ?

LA : Nous pensons qu’il y a un résultat, si je puis dire, qui est plus strictement économique. Les travailleurs ont réussi à mettre en échec des entreprises qui voulaient empêcher les augmentations de salaires et au contraire renforcer leur exploitation. Dans leur accord avec l’entreprise ils ont obtenu une hausse de salaire supérieure à l’inflation, et une prime de 100 000 pesos (400 dollars). Ils ont obtenu un accord qui leur permet, quel que soit le taux d’inflation, de terminer avec une augmentation de salaires 10 points plus haut que celui-ci. Cela signifie que, dans un contexte d’inquiétude de tous les travailleurs face à l’inflation, des cures d’austérité exigées par le FMI, ils ont réussi à défendre le pouvoir d’achat des travailleurs.

Mais le plus intéressant c’est le résultat plus "politique" de la grève, à savoir l’impact sur la situation du pays et sur la classe ouvrière.

N’oublions pas que l’Argentine traverse une crise sociale et économique, et que le gouvernement met en place une politique austéritaire. L’opposition de droite de son côté en exige davantage. Les dirigeants syndicaux tentent de maintenir la passivité de la classe ouvrière, pour que l’agitation ne se transforme pas en lutte. Et ce conflit a rompu avec ce climat de résignation. Pendant 150 jours, nous avons assisté à un conflit difficile qui a commencé par opposer Fate, Pirelli et Bridgestone aux travailleurs. Très vite, ils ont fini par affronter une alliance des entreprises, mais aussi du gouvernement et de l’opposition de droite ainsi que des directions de la bureaucratie syndicale. On peut mesurer l’énorme importance du conflit à la taille de ses ennemis.

Ils ont également remis au goût du jour les méthodes historiques de la classe ouvrière. La grève spontanée et les grèves générales, les piquets de grève aux portes des usines avaient pour but d’empêcher de briser la grève, les mobilisations avec blocages des entrées ou des routes, les assemblées. Avec tout cela, ils ont montré à des millions de personnes la capacité de combat de la classe ouvrière. La grève des pneumatiques a montré le potentiel des travailleurs.

Nos camarades dans le secteur ont fait partie de cette première ligne qui luttait. Pendant ces 5 mois, ils ont également apporté des idées et des propositions pour gagner. Car, comme dans tout conflit, l’unité doit s’accompagner de débats. Parmi eux, l’importance de convoquer davantage d’assemblées par usine (ou d’assemblées générales) pour encourager la participation des camarades, de rendre visibles les actions dès le début du conflit, de promouvoir l’unité des employés et des chômeurs, de durcir les méthodes de lutte dès le début du conflit.

Tout cela a suscité beaucoup de sympathie dans la base d’autres syndicats, dans d’autres secteurs qui revendiquent eux-mêmes une amélioration de leurs conditions de travail. En d’autres termes, ils ont montré un exemple de combativité à une classe ouvrière qui n’a pas été battue mais qui subit de nombreuses attaques, alors même que la bourgeoisie a besoin d’imposer des conditions d’exploitation plus féroces pour aller au bout de ses objectifs. Pour des millions de personnes, ce conflit a montré qu’il est encore possible de lutter.

LID : Et quelle leçon la classe ouvrière a-t-elle retenu de ce conflit ?

LA : C’était une expérience énorme pour ces milliers de travailleurs. Parce que les grévistes ont brisé la division historique entre les trois usines que les entreprises et la bureaucratie ont toujours cherché à maintenir. L’unité a été un grand succès qui explique les 5 mois de résistance. Ils ont pris conscience qu’ils sont capables de paralyser la production de leurs usines mais aussi de tout un secteur économique. La force de frappe de la classe ouvrière a profondément marqué tous ces camarades.

Les conclusions politiques sont également nombreuses. Par exemple, face à l’alliance anti-ouvrière, ils ont dû forger une alliance de solidarité. C’est ainsi qu’à différents moments, et surtout au cours des dernières semaines, ils ont reçu le soutien d’organisations sociales, de syndicalistes combatifs, d’étudiants et de l’extrême gauche.

Comme l’un d’entre eux nous l’a dit à la fin de la dernière audience au ministère du travail, "maintenant nous savons plus clairement qui sont nos amis et qui sont nos ennemis, et aussi le pouvoir que nous avons, les travailleurs". De nombreux travailleurs qui avaient voté pour le Frente de Todos [Le Parti au pouvoir], qui avaient des attentes vis-à-vis du gouvernement, ont vu comment celui-ci a joué en faveur des entreprises. Je pense que c’est une avancée dans la conscience de classe qui permet l’émergence de nouveaux militants ouvriers, une avancée que le syndicalisme combatif et l’extrême gauche doivent se proposer d’aider à développer et d’étendre à d’autres secteurs.

LID : Qu’est-ce que cela signifie pour la classe ouvrière et en particulier du syndicalisme dans lequel intervient l’extrême gauche ?

LA : Comme je le disais précédemment, le conflit a confirmé le sentiment que ce malaise concernant les salaires, l’inflation, le fait d’avoir plusieurs emplois pour joindre les deux bouts, commence à se faire sentir. Et comme il n’y a pas beaucoup de moyens pour l’exprimer, le canaliser ou le contenir, parce que le gouvernement veut mettre en place une politique d’austérité, de nouvelles revendications aux caractéristiques très intéressantes apparaissent. Massa, le ministre de l’Economie, est venu pour "mettre de l’ordre" et payer la dette imposée par le FMI et depuis qu’il est entré en fonction, nous avons déjà vu plusieurs luttes d’enseignants, notamment en province. Des grèves massives, dans les syndicats d’État, avec beaucoup de poids à l’intérieur du pays, avec une remise en question majeure de leurs directions, obligées de lutter ou de laisser place aux salariés.

Sans aucun doute, en Argentine, nous commençons à voir une augmentation des luttes et le SUTNA (Syndicat Unique des Travailleurs du Pneumatique Argentin) encourage ceux qui veulent relever la tête.

C’est un point d’appui très important pour le syndicalisme combatif et l’extrême gauche. Ces derniers mois, nous avons vu que les organisations de chômeurs et de travailleurs précaires se sont mobilisés, mais que la scène "syndicale" était aux mains des directions bureaucratiques. La lutte des travailleurs du pneumatique, cependant, est étroitement liée aux secteurs combatifs. La tête du syndicat a été reprise à la bureaucratie en 2016 par un front unitaire auquel a participé l’extrême gauche. Aujourd’hui, il est entre les mains de la Liste noire où se trouvent des camarades du Partido Obrero, qui font partie du Frente de Izquierda Unidad. Parmi les groupes qui militent dans les usines, il y a aussi des camarades d’autres courants et dans notre cas, le Partido de Trabajadores Socialistas (PTS), avec notre collectif de la Liste Grenata.

La grève du SUTNA montre donc que si les directions syndicales péronistes sont complices du gouvernement, divisent les travailleurs et, en plus, permettent que l’on continue à perdre sur nos salaires et sur nos conditions de travail, avec un syndicalisme et des méthodes de lutte combatif, nous pouvons gagner. Cette nouvelle a déjà commencé à se répandre et doit être diffusée partout.

La grève des pneumatiques est l’une des luttes les plus importantes de ces dernières années. Pour cette raison, et pour ses résultats, sa victoire est un encouragement ceux qui commencent à se dresser contre la tentative de faire payer la crise aux travailleurs.

Pour le PTS du Frente de Izquierda et nos collectifs au sein du mouvement ouvrier et de la jeunesse, c’est une fierté d’avoir participé à cette lutte. C’est un point d’appui tous ceux qui luttent, chaque jour, qui doit servir à la classe ouvrière pour ses prochains combats et pour qu’elle renoue avec ses meilleures traditions et ses secteurs les plus combatifs pour une issue ouvrière et révolutionnaire à la crise.


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