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Notre classe

Après « Bienvenue en enfer »

Vignes. Le sang de la terre et la sueur des hommes

Mariana Cano, en discussion avec un ouvrier viticole Derrière toute bouteille de vin se cache l’effort et la fatigue d’un dur travail qu’aucune vision idyllique de la vigne ne doit masquer. Au moment où j’écris, la chaleur s’abat avec une lourdeur écrasante. Ce mois de juillet 2015 est particulièrement chaud, on atteint les 42° à l’ombre, et des températures encore bien plus élevées au soleil. Je pense à tous ces hommes et femmes qui travaillent sous ce soleil, dans des paysages de carte postale, des vignobles qui s’étendent à perte de vue, prodiguant au gré des saisons les soins nécessaires pour avoir des raisins mûrs au moment des vendanges.

mardi 7 juillet 2015

Une histoire qui remonte au paléolithique

La vinification existe depuis plusieurs millénaires : l’homme du néolithique aurait déjà goûté le vin. L’élaboration des boissons à base de raisins et d’autres fruits et aliments fermentés remonte encore plus loin, au mésolithique voire au paléolithique. On retrouve la première représentation du procès de vinification sur des bas-reliefs égyptiens, des scènes de pressurage et de vendanges qui datent de 2500 avant notre ère.

Dans la Gaule celtique, la culture de la vigne a été inaugurée d’abord par les Grecs qui ont introduit le vin lors de la création de Massalia (Marseille) aux environs de -600. Elle s’est ensuite développée avec l’occupation romaine, d’abord dans le Narbonnais, puis dans la Vallée du Rhône. L’expansion au reste de la Gaule s’est faite à l’époque impériale le long des voies fluviales et terrestres. Au Moyen Âge, la viticulture progresse à partir du XIe siècle avec le développement des grands vignobles et du commerce, ainsi que l’essor des villes.

Depuis, la viticulture n’a cessé de se développer, la France étant le premier producteur mondial de vin. Mais bien que l’introduction des outils électriques et mécaniques ait facilité certaines tâches et permette de travailler plus rapidement, il y a encore beaucoup de taches manuelles dont les techniques et les conditions de travail n’ont pas changé depuis des millénaires.

Aujourd’hui comme hier, un travail de forçat

Le travail de la vigne est extrêmement physique, on force continuellement sur les articulations : on doit maintenir le bras au-dessus de l’épaule ou la position accroupie pendant des heures, on réalise des gestes répétitifs et en position courbée. Résultat, en quelques années on développe des troubles musculo-squelettiques : beaucoup d’ouvriers doivent subir des chirurgies, celle du canal carpien par exemple.

L’utilisation des sécateurs électriques nous expose à des coupures de phalanges entières des doigts, qu’il n’est pas toujours possible de greffer en raison des risques d’infection que l’opération comporte. Le traumatisme psychologique suite à la perte d’une partie de notre corps est immense.

Comme si ce n’était pas suffisant, nous manipulons des pesticides chimiques, produits toxiques et cancérigènes dont les conséquences peuvent apparaitre 20 ou 30 ans plus tard, notamment sous forme de cancers, de problèmes neurologiques, de troubles de la reproduction (stérilité, fausses couches, malformations congénitales). Des études ont montré que les décès dus à la maladie de Parkinson ou aux lymphomes sont plus importants dans les zones de vignobles.

Le froid intense ou la chaleur caniculaire rendent ce métier très difficile. A l’heure du repas on peut avoir la chance de manger dans sa voiture, mais s’il n’y a pas de voiture on doit manger entre les rangs de vigne, parfois sous la pluie ou sous un soleil de plomb sans disposer du moindre arbre pour s’abriter. En hiver les mains gèlent, les lèvres aussi. Quand il fait zéro degré on a du mal à se réchauffer, il faudrait pouvoir bouger tout le temps… Pourtant, quand on taille, on ne peut pas se déplacer beaucoup.

Différents statuts dans un même système d’exploitation

Il existe trois types de travailleur dans la vigne. Les employés en CDI travaillent tout au long de l’année et réalisent les différentes tâches de la vigne, le tracteur et le travail dans le chai.

Les ouvriers qui conduisent des tracteurs sont exposés aux bruits des moteurs et aux effets néfastes des vibrations mécaniques, et écopent avec le temps de lésions ostéo-articulaires, de troubles neurologiques ou musculaires, de troubles digestifs et visuels, de perte d’acuité auditive. La perte d’attention générée par les vibrations, en particulier, peut entraîner des accidents graves. Il arrive ainsi que le tracteur se renverse sur son conducteur, et que celui-ci en meure.

Pendant les vendanges, tous les ans, il y a des accidents avec le CO2 : un malaise peut survenir et être fatal lors qu’on travaille dans les cuves, et cela malgré les années d’expérience. Après les vendanges et jusqu’à la mise en bouteille, c’est alors le moment des travaux de la cave. Ici, les risques de chutes sont importants parce qu’on travaille en hauteur, et qu’on ne peut guère éviter l’inhalation de produits toxiques. Tout cela sans compter que le régime agricole est un régime à part, nos retraites sont plus basses que celles du régime général.

Ceux qui n’ont pas la « chance » d’avoir un CDI, les travailleurs saisonniers, sont les plus précaires des travailleurs des vignes. Appelés à travailler au moment où il y a une recrudescence de travail, surtout pendant l’été pour les vendanges vertes jusqu’à la fin de la saison, ils se retrouvent sans emploi et sans ressources lors des périodes où le travail diminue, souvent obligés de pointer au chômage et de demander des aides sociales. Travaillant dans la précarité la plus absolue, ils sont victimes d’une absence totale de reconnaissance sociale et sont considérés comme des « ratés ».

Invisibles et humiliés, dans l’ombre des châtelains

Sans compter ceux qui « n’existent même pas » aux yeux des statistiques… aux yeux de personne à vrai dire. Beaucoup de châteaux emploient des travailleurs sans papiers, qui ne sont évidemment pas toujours payés en temps et en heure et subissent les pires humiliations. Dans certaines régions beaucoup de travailleurs des vignes sont en situation irrégulière. Ils peuvent travailler au black pendant des années sans aucun droit ni espoir d’être régularisés un jour. S’ils ont un accident ils doivent refuser, le plus souvent, d’aller à l’hôpital par crainte de se faire connaitre de la police.

En règle générale, l’ouvrier agricole ne se plaint pas, ni des conditions climatiques ni des douleurs de dos, bras ou mains : « Si tu ne supportes pas ces conditions de travail, tu changes de métier ! » C’est terrible de voir à quel point le discours de ces patrons qui se comportent comme des rois et se croient vraiment tout permis pénètre dans nos propres rangs…

Des ouvriers très qualifiés et mal payés

Un ouvrier viticole doit avoir des connaissances sur le cycle de la vigne, les types de sols, l’interaction du biotope, la biologie en général, les machines agricoles, la mécanique, l’hydraulique, les produits phytosanitaires. Dans la cave il doit posséder un palais, un goût et un odorat très développés, connaitre aussi le cycle des levures, les microbes qui interviennent dans le processus d’extraction de tanins et de fabrication du vin. Ces qualifications, qu’on obtient après un Bac Pro et plusieurs années d’expérience, ne sont pas du tout reconnues dans nos fiches de paye.

Quand on voit qu’une bouteille de vin peut, selon le château, coûter plus de 15.000€ allant jusqu’à l’extrême à se vendre à 189.000$, et que dans le classement des vins les plus chers les trois premières places sont occupées par trois grands crus français… et qu’on regarde nos salaires mensuels qui dépassent péniblement le Smic, on comprend mieux comment s’opère très concrètement le processus d’accumulation du capital.

Et ces Messieurs, ces propriétaires des châteaux viticoles, sont invités comme des grands Seigneurs dans les mairies, à tous les événements et vernissages organisés par les communes, alors que nous, nous avons droit seulement à un regard méprisant. Mais ce n’est pas grave, nous nous mettons debout, nous levons la tête et nous continuons à contempler l’horizon… depuis les rangs de la vigne.



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